Soprano et Alonzo : les ascensions opposées de deux destins liés

/ le 24 avril 2017
Soprano et Alonzo : les carrières parallèles
Vingt ans après leurs premières apparitions avec les Kids Dog Black (qui deviendront rapidement Psy4 de la Rime), Soprano et Alonzo continuent de truster les premières places dans les charts, malgré des approches artistiques particulièrement contrastées.

Un auditeur découvrant séparément Soprano et Alonzo en 2017 aurait beaucoup de mal à croire que ces deux rappeurs appartenaient encore il y a quelques années à un seul et même groupe. Encore plus incroyable : leurs univers parfaitement opposés ne sont jamais entrés en contradiction au sein des Psy4, là où d’autres personnalités bien dissociées ont préféré transformer leur antinomie en argument artistique ou commercial (Lunatic, avec le pieux d’un côté et le racailleux de l’autre ; NTM, avec le mec posé d’un côté et l’impulsif de l’autre …). Si Alonzo a toujours représenté l’aspect le plus dur du discours des Psy4, tandis que Soprano représentait la partie très mélancolique, Vincenzo –troisième rappeur du groupe- et surtout Sya Styles – DJ et producteur, décédé en 2015- ont joué le rôle de liants afin d’homogénéiser les aspirations de chacun. Aujourd’hui, alors que chacun se concentre sur sa carrière solo, les différences se font toujours plus criantes, et donnent l’impression de se trouver face à deux styles aussi miscibles que l’eau et l’huile.

Trap, armes à feu, références mafieuses, clips en gros gamos … Depuis quelques années, Alonzo est tellement dans la peau du personnage que le présenter sans tomber dans les clichés caricaturaux devient difficile. Une redirection artistique assez surprenante, quand on se souvient de l’image laissée par les Psy4 : un groupe aux accents mélancoliques, qui n’a jamais fait la moindre vague, capable de se rendre populaire par la portée fédératrice de certains singles. Chercher à endurcir cette image pour la briser n'était pas forcément la direction la plus évidente à prendre, mais force est de constater qu'elle a parfaitement fonctionné avec l'auteur de Capo dei Capi.

 

Du côté de Soprano, en revanche, la donne est complètement inversée. Moins mélancolique que par le passé, sa musique tend à devenir plus colorée chaque année, et se rapprocher toujours un peu plus de ses influences pop et variété française. D'une reprise de Jean-Jacques Goldman à un featuring avec Kendji Girac, Soprano a pris une direction diamétralement opposée à celle de son compère Alonzo. Symbole ultime de ce positionnement artistique, sa récente élection par le Journal de Mickey comme personnalité préférée des 7-14 ans démontre que son public a évolué avec sa musique. Adaptés à une cible jeune, bien acceptés des parents,  évitant toute vulgarité et tous propos trop durs, ses albums cartonnent, au point d'en faire l'un des tous meilleurs vendeurs du rayon rap : ses trois derniers albums ont tous été certifiés au minimum triple disque de platine, et même disque de diamant pour Cosmopolitanie (2014).

 

Transition douce et virage brutal

Quoi qu'on pense de la musique de l'un et de l'autre, on ne peut que constater leurs réussites, et la pérennité de leurs carrières respectives. Soprano est une star des cours de récréation aux côtés de Black M et de Kids United, Alonzo est l'une des valeurs sûres de Def Jam France, aux côtés de Lacrim et Kaaris, et, chose assez rare dans le rap français pour être soulignée, aucun des deux n'a jamais désavoué l'autre, chacun respectant le chemin entrepris par son collègue.

 

En choisissant deux visions si opposées du rap, et en les conjuguant avec une importante réussite commerciale , les parcours respectifs de Soprano et Alonzo tendent à faire émerger de nombreuses vérités. Premièrement, on se rend compte que deux individualités complètement opposées peuvent émerger d'un même socle artistique (Psy4) - à l'image de deux frères élevés dans une même famille, dont l'un embrassera une carrière de médecin et l'autre finira dealer à la petite semaine. De la même manière, l'un a plongé vers la trap dure et volontairement outrancière, quand l'autre s'est engouffré dans un virage pop complètement assumé.

Dans le cas de Soprano, cette redirection artistique ne correspond pas forcément à un virage brutal : la transition s'est faite petit à petit, avec une base pop-variété déjà présente il y a dix ans. Mais l'évolution d'Alonzo a été plus précipitée, passant sans trop prévenir d'un style assez classique à un ancrage très direct dans les tendances modernes. Pour l'un comme pour l'autre, il était nécessaire de s'affranchir de ce que représentait le rap des Psy4 de la Rime durant toute la décennie 2000, et chacun a entrepris de le faire à sa manière.

Leurs réussites respectives prouvent une nouvelle fois que le rap est l'un des genres musicaux les plus éclectiques et les plus ouverts au changement. Le succès de Soprano prouve qu'un rappeur n'a pas forcément besoin de parler d'armes à feu sur des beats trap pour fonctionner à grande échelle, tandis que le succès d'Alonzo prouve que l'on n'est pas obligé de viser un public très jeune et d'épurer son propos pour faire des disques d'or. Il n'existe pas de vérité absolue en musique, et cette dichotomie des Psy4 est en une bonne illustration : que le rap mise sur du piano-violon, sur une connivence avec la variété française, ou sur des excès de testostérone, il trouve toujours un moyen de subsister et de se réinventer -quitte à devoir laisser de côté son public originel pour aller en trouver un autre.

 

Des retrouvailles pas si improbables

Vingt ans après leur première apparition avec les Psy4, Alonzo et Soprano font aujourd'hui partie de cette caste très fermée de rappeurs capables de durer sans accuser de perte de vitesse, et sans avoir besoin capitaliser sur les fastes d'une période révolue. Là où NTM tire encore une gloire énorme de ses classiques des années 90 mais affiche deux carrières solo aux bilans mitigés, là où IAM a perduré en restant attaché à une mentalité et des sonorités ancrées dans les 90's, les Psy4 ont su démarrer une véritable deuxième carrière, et s'offrir ainsi la possibilité d'envisager un avenir plus dynamique que figé.

A priori, la route des Psy4 de la Rime en tant que groupe ne devrait pas connaître de prolongement. Le décès prématuré de Sya Styles en 2015 a mis fin aux élans des trois autres membres, qui n'envisagent pas, à l'heure actuelle, de se lancer dans un nouveau projet collectif sans lui. Alors qu'Alonzo et Soprano ont parfaitement embrayé leurs carrières solo, Vincenzo s'est réorienté en ouvrant une boutique à Aix-en-Provence, quelques années après ses derniers titres solo.

 

Si un retour des Psy4 paraît inenvisageable, des rapprochements continuent d'exister entre les visées de ses deux têtes médiatiques. Alonzo n'est pas complètement fermé aux accents chantants, et se lance régulièrement dans des titres construits comme des tubes pop plus que comme des bangers trap. 

 

Soprano, de son côté, n'a pas complètement oublié cette période où il entrait en studio comme chez le psychiatre, et conserve des influences ancrées au sein du rap marseillais des années 90. L'imaginer revenir à un traitement plus brut de sa musique, même à titre exceptionnel, n'est donc pas impossible. De là à envisager un featuring entre les deux compères, il n'y a qu'un pas, quitte à envisager de leur mettre en les pattes un liant entre trap et pop, entre star des cours de récré et ambiances de rue. Pas besoin de chercher le candidat idéal trop loin : Alonzo l'a déjà trouvé.

 


 

Photo : : Pool CATARINA/SAMSON / Getty Images

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/ le 24 avril 2017

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