Sofiane : l'outsider suprême du rap français

Par Genono / le 29 août 2016
Sofiane : l'outsider suprême du rap français
Du talent et des années de travail dans l'ombre ont offert à Sofiane une fanbase solide et le respect de ses pairs. 2016 sera-t-elle l'année de la reconnaissance grand public ?

Dès lors que l’on cite le nom de Sofiane, un commentaire revient inlassablement, comme un écho perpétuel destiné à raisonner seul et à s’épuiser dans l’infini : « Sofiane n’a pas le succès qu’il mérite ». Mais la plupart du temps, le mérite n’a aucun lien avec la réussite. Une réalité bien tristounette que personne ne semble vouloir accepter, tant la critique se nourrit des termes « sous-côté » et « sur-côté ». We get the world we deserve, nous a pourtant appris Ray Velcoro, et par analogie, le public français a les artistes qu’il mérite. S’il a perdu Salif en chemin, qu’il n’a jamais su donner de l’amour à Alpha 5.20, et qu’il a laissé Nessbeal et Sofiane trimer dans les bas-fonds du game, il ne peut en vouloir qu’à lui-même (bon, et un peu aux tenanciers de l’industrie, à l’ego des rappeurs, au monopole d’une seule radio pendant 15 ans, et aux mauvais choix des directeurs artistiques, mais ne nous éloignons pas trop du sujet).

Sofiane, donc, apparait comme la cristallisation ultime du fantasme du « rappeur sous-côté ». Pour résumer très grossièrement le concept, voila l’idée : Sofiane est très fort –beaucoup plus fort que tous les autres- ; mais Sofiane n’a jamais percé à grande échelle, n’a jamais approché l’ombre d’un disque d’or, et n’a jamais connu les joies de la rotation frénétique en radio-TV. C’est un peu comme si Diego Maradona n’avait jamais gagné la Coupe du Monde : une hérésie, une insulte au talent hors-normes du personnage. Et pourtant, Sofiane estime être à sa place : « Je me dis pas que je ne suis pas à la place que je mérite, pas du tout. On bosse, on aura tout ce qui nous revient. Et puis, qu’est ce qui fait un grand artiste ? Les millions de vues ? On en a. L’argent ? On en a. Les connexions de rue ? On en a. Les concerts ? On en fait. Les bails de maisons de disques ? On en a. Tu vois, on n'a aucune frustration, aucun complexe. » (interview Sinox, 2013).

 

#JesuispasséchezSo

Ce qui sera vu, au choix, comme une preuve d’humilité ou comme un manque d’ambition, reflète surtout le caractère très terre-à-terre de Fianso. Après plusieurs essais insuffisamment fructueux  sur le terrain du grand public, le garçon a finit par revenir à ses premières amours, avec un plan méthodique en 3 étapes : 1. Plier les prods fournies par Madizm ou L’adjoint ; 2. Laver n’importe qui en featuring ; 3. Plier tout le monde à chaque freestyle. Dans les faits, la position de Sofiane est donc aussi simple à définir que difficile à tenir : sans singles potentiellement tubesques, son aura commerciale ne décollera jamais. Par conséquent, toute sa crédibilité de rappeur repose sur ses capacités de kickeur. De là, deux possibilités : soit insister sur ses qualités préétablies, et s’imposer définitivement comme l’outshineur suprême du rap français ; soit retenter une fois de plus l’approche leacastelisée, avec tentatives de singles et romantisme assumé (« Elle était belle, elle était bonne » et autres « On s’aimait trop mal, on se serait fait tourner le Sida »). 

Le pire dans toute cette histoire de cul entre deux chaises, c’est que ses tentatives de singles sont bien plus réussies que l’immense majorité des titres du même genre qui cartonnent à longueur d’année. Sofiane n’est pas forcément à plaindre, mais un titre comme Ciao Bonne Vie aurait eu sa place dans pas mal de playlists, et n’aurait absolument pas fait tâche auprès d’un auditoire moins averti que la fan-base initiale du rappeur. Et puis, en termes de qualité, une percée grand public de Fianso nous aurait quand même permis de passer des étés moins merdiques avec un peu plus de consistance dans les seize mesures.

 

Cependant, en tant qu’auditeurs désintéressés par l’état du compte en banque de nos rappeurs préférés, on peut également se réjouir de voir Sofiane galérer un peu, et se sentir obligé de charbonner pour reconquérir un public qui avait finit par le perdre de vue. Revenu par la petite porte en début d’année après quelques années de quasi-absence, Sofiane semble avoir été enchaîné dans un sous-sol pendant une éternité, sans le moindre rappeur à se mettre sous la dent. Affamé, prêt à dévorer le game, sa série de clips #JesuispasséchezSo est en train de mettre tout le monde d’accord : le boug est bien de retour, plus fort et déterminé que jamais. Et si la démarche peut sembler, de prime abord, étonnante (aucun projet annoncé, une série de titres qui semble destinée à rester un simple objet youtube), elle est en fait tout à fait logique : #JesuispasséchezSo est une période préliminaire, nécessaire pour remettre le public en conditions, et pour créer une véritable attente autour de la suite de la carrière de Sofiane. Arriver directement avec des extraits d’une nouvelle mixtape, ou l’annonce d’un nouvel album, aurait été suicidaire –et les exemples de ce type de come-back foireux sont légion dans le rap français. Un terrain se prépare, se conquiert, se stabilise : dans la musique plus qu’ailleurs, rien n’est jamais acquis.

 

L'éternel « prochain mec à tout péter »

Le parcours chaotique de Sofiane tend d’ailleurs à prouver qu’une carrière ne tient pas seulement au talent et à la bonne volonté de l’artiste. De ses premiers émois au micro à son prochain album, le blanc-mesnilois n’a cessé de se voir attribuer l’étiquette de « prochain mec à tout péter », sans que jamais personne n’ose allumer définitivement la mèche. Il faut dire qu’avant de pouvoir exploiter le potentiel de l’animal, il faut pouvoir l’approcher. La première tentative est signée Sinik à l’époque de son apogée. Sofiane décline poliment l’invitation, préférant rester dans sa propre ombre plutôt que de devenir le petit d’un autre. Impossible de dire quelle direction aurait pris sa carrière s’il avait choisi de suivre Malsain L’Assassin, mais l’auteur de Blacklist ne semble pas avoir eu à regretter son choix. Pour preuve, lorsqu’une seconde occasion de se mettre dans la roue d’une tête d’affiche, les choses coincent de la même manière. Après son départ de chez Karismatik, Fianso se retrouve en effet proche de signer chez Banlieue Sale. Mais quelques bisbilles avec La Fouine empêchent l’union de se faire. Finalement, à l’heure de décoller, Sofiane se retrouve cloué au sol, avec l’obligation de tout reconstruire en famille. Et puis, n’exagérons rien : sa traversée du désert n’a pas duré quarante ans, mais à l’échelle frénétique du rap français où 6 mois d’absence suffisent à tuer des carrières, il était facile de considérer Sofiane comme mort et enterré.

Un mal pour un bien. Souvenez-vous du parcours de Salif. Quand il se présente au public à la toute fin des années 90, encore minot, fringant et alcoolique, il s’installe immédiatement comme l’un des grands espoirs du rap français. Après un premier album réussi qui ouvre l’appétit de sa fan-base, puis la réussite de la première partie de son aventure avec IV My People, il disparait des radars pendant  quelques années, faisant le mort, pour revenir plus fort que jamais à partir du tournant Caillera a la Muerte. Quel putain de rapport avec Sofiane ? Et bien, le parcours du Boulogne Boy rappelle, en filigrane, celui du Blanc-mesnilois –à plus petit échelle, évidemment- : un mec plus fort que les autres qui fait des débuts prometteurs,  ne confirme pas immédiatement, puis disparait complètement des radars avant de revenir plus caillera et nerveux que jamais.

 

Et de la même manière que Salif savait jouer sur tous les terrains, Sofiane est le genre de rappeur inclassable, aussi à l’aise sur un egotrip énervé que sur une introspection de sept minutes avec violon et réflexions solennelles. Aussi serein dans son attitude que torturé dans son esprit, le garçon fait parfois dans la psychanalyse acharnée (« Sortez-moi tous ces mythos d'ma cellule capitonnée ») : qu’il fasse parler le jnoun qui l’habite, se pose des questions sur l’avancement de sa carrière (« J’devrais déjà être loin mais l’alcool me retarde »), ou qu’il s’arrête sur le sempiternel thème de la génitrice à honorer, on sent que sous la caboche du rappeur, les interrogations fusent, s’entrecroisent, et finissent recrachées entre deux mots de haine à la police ou d’amour à la vie de rue.

 

Le chaînon manquant

S’il fallait vraiment le mettre dans une catégorie, sa place serait au milieu des autres chaînons manquants, ces rappeurs assurant le liant entre une époque où la performance se jugeait principalement sur la qualité de la plume, et les tendances plus modernes, qui voient les adlibs prendre la place des seize mesures et les type beats trapisés remplacer les samples de Vivaldi. En somme : à l’heure où la musique se livre à la chaîne, absorbée par le mode de consommation fast-foodisé du public, et où le rap tend à s’aérer, divisant le nombre de mesures par 2, 4 ou 10, les rappeurs comme Sofiane –et fort heureusement, il n’est pas le seul- continuent à faire dans la consistance, sans pour autant rester bloqués sur des codes usités qui donneraient à leur démarche un mauvais goût de passéisme.

Bien que Sofiane n’ait pas encore dévoilé au public la suite des événements, il ne fait aucun doute que cette première saison de #JesuispasséchezSo finira par aboutir sur un projet plus concret. Mieux, une saison 2 a déjà été annoncée. Il en faudra un peu plus pour conquérir définitivement le public français, mais avec une telle détermination à plier le game, la réussite finira forcément par céder. Et puis, un rappeur qui ose porter le brassard de police et chanter « c’est nous les condés », en cette période de crise du vivre-ensemble, c’est clairement la plus belle miette d’espoir possible.

 


Crédit photo : Facebook Sofiane

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Par Genono / le 29 août 2016

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