Siboy, fou mais lucide

Par Yérim Sar / le 29 juin 2017
Siboy, fou mais lucide
C'est le 30 juin que sort "Spécial", le premier album de Siboy, l’homme masqué du 92i. L’occasion de revenir avec lui sur son évolution et son grain de folie artistique.

Le parcours de Siboy est assez déroutant. Débarqué d’un coup en 2014 avec des street-clips tournés la plupart du temps avec son ami James Cam’rhum, son style le fait remarquer assez rapidement par Booba qui a un coup de coeur pour lui et le signe sur le 92i . « A l'époque mon collègue lui avait envoyé mes sons, les Kiubb, volume 1, 2, 3. Et ça a commencé comme ça, ça a bien fonctionné. C'est un accident : c'est James Cam'Rhum qui avait oublié son matos de studio à la maison ! C'est à cause de cet enfoiré que je rappe, il avait déménagé et il a oublié son micro, sa carte son... J'ai tout rebranché et j'ai testé chez moi, tout seul », se rappelle-t-il. Ce qui était presque considéré comme le Graal à l’époque permettait d’imaginer une carrière propulsé en un éclair, sauf que contre toute attente, le garçon s’est fait de plus en plus discret avant de revenir d’un coup.

 

Dans l’ombre

A l’écoute de Spécial, son premier album, on comprend que ce large délai a au moins permis à l’artiste d’affiner son style et de trouver un petit équilibre entre son côté fou furieux et des sons plus calibrés sur les tendances du moment. « Je rappe vraiment que depuis les Kiubb en vrai. Et je rappe vraiment sérieusement que depuis la signature. J’étais en train de me développer en fait. Je découvre chaque jour des facultés, des pouvoirs magiques. Je savais même pas que je pouvais chanter par exemple. » Il faut également noter les pas de géant en terme de visuel entre aujourd'hui et il y a trois ans.

 

Et on déduit également au détour de certaines réponses qu’il s’agissait de trouver comment le présenter au public ; Siboy est d’ailleurs toujours celui qui fait le moins de promo en terme de vidéo par rapport à ses collègues de label : « je me tâtais, j'avais deux choix, ne pas en faire du tout et rester mystérieux, ou en faire très peu. Moi je vais en faire très peu. » Mais dès qu’on se pose 2 minutes avec lui, on s’aperçoit qu’on a affaire à un type détendu à la bonne humeur communicative qui ne peut s’empêcher de rire quand on lui cite ses propres punchlines, comme au hasard "ma bite a toujours la tête dans le cul" ou "ton arbre généalogique va perdre des branches". "L'image est sale... Ces deux là, avec aussi "l'humain trouvera toujours des défauts même au paradis", ça fait partie de mes préférées, mais ça vient instinctivement. Ma bite etc, ça m'a pris d'un coup et vas-y."

 

Agité du bocal

Malgré les apparences le style de Siboy n’est finalement plus si courant que ça ces temps-ci. Si on pouvait l’étiqueter à la va-vite à l’époque des clips et freestyles en pagaille comme un trappeur-hurleur, il y avait déjà quelque chose dans l’attitude et les lyrics qui retenaient l’attention. Un goût prononcé pour l’horrorcore, registre de rap porté sur les descriptions morbides et/ou sanglantes qui n’a malheureusement jamais eu la côte en France. Et à ce niveau Siboy ne fait pas les choses à moitié puisqu’en plus de phrases dignes des dialogues de Freddy Krueger tuer sans la torture je trouve que c’est du gâchis », « on fait la paix avec les cadavres », bref vous l’aurez compris son « rap a la violence en forfait illimité ») s’ajoutent d'autres qui allient blagues salaces de sale gosse ("y'a que ma queue qui a besoin d'un coup de main", "pétasse tu pues de la chatte pourtant tu bosses à Sephora", ça y va gaiement) et une science des ambiances qui habillent tous ses morceaux. De ce côté c’est la foire aux bruitages incongrus qui plongent l’auditeur dans un tunnel de train fantôme façon fête foraine, où l’on rigole autant qu’on sursaute. Les gimmicks en pagaille comme le fameux « grosse garce », les backs d’hystérique, les cris qui vont du hurlement de possédé aux gémissements bien glauques, sans parler d’une panoplie de rires qui nous indiquent clairement que le studio de Siboy a été construit sur un cimetière indien. « A la base, j'arrivais en cabine et je délirais (rires) mais après avoir testé plusieurs ambiances, je sais lesquelles placer exactement : le rire, les "oooooh", les "gnigniiii", je les avais, mais pas aussi structurés. »

 

Comme si tout cela ne suffisait pas, le rappeur peut aussi changer sa voix (sans autotune, enfin il en utilise aussi, mais pas pour ça) et partir dans les aigus comme les graves d’une mesure sur l’autre ; autant dire qu’il ne s’en prive pas, que ce soit pour produire un décalage avec le couplet ou au contraire pour l’accentuer, particulièrement sur les titres Par ici, Al Pacino et BQC. Il est seul au micro mais on a presque l’impression d’écouter plusieurs personnes. « C’est parce qu’on est plusieurs dans ma tête » glousse-t-il. Sur Un Jour ou JDB, je varie, je passe du cri, à la trap, à l'autotune. C'est pas fait exprès, c'était le ressenti du moment. » Et c'est tant mieux, tout un album de gueulard drogué serait quand même difficile à écouter, et nous n’avons pas tous la patience admirable des infirmiers de Sainte-Anne. C’est aussi à ça que servent ces variations.

 

Horrorcore, Trap et... Rock

Toute cette approche à la fois hyper énergique et très décalée vient avant tout de lui mais aussi de certaines de ses influences. Pourtant la plupart sont assez communes : « je le dis rarement mais même Michael Jackson m'inspire de ouf niveau visuel. Lil Wayne, Rick Ross, et bien sûr, Migos, leur dernier est très fort. 21 Savage j'aime bien, c'est très nonchalant. Par contre j'aimais mieux avant, plus ça avance, plus je sais à quoi m'attendre quand je vais l'écouter. Ça devient prévisible. » Les plus importants de la liste pour Siboy sont malgré tout les tauliers de Memphis. « Three Six Mafia, eux c'était la base. Quand j'étais dans leur délire c’était plus je m'en foutiste. Montrer ses dents, torse nu, se lâcher… Moi je suis pas très loin de l'horrorcore, et aussi de l'univers un peu métal, un peu rock. Un morceau comme Mula, quand ça commence avec le cri... si t'es pas au courant que c'est du rap, ça peut être le début d'autre chose. Je sais pas comment appeler mon style, du métal-trap ? Aucune idée. Le côté horreur est plus personnel je crois. J'aime bien mater les films d'horreur, ces conneries là. Peut-être aussi par rapport à mon vécu. »

On comprend que ce qu’il déteste avant tout en tant qu’auditeur c’est s’ennuyer et consciemment ou non ça a déteint sur lui en tant qu’artiste. Quand à son esthétique, parce qu’il faut bien parler, entre la cagoule, son côté bestial dans les vidéos, eh bien ce n’est résolument pas du côté du hiphop qu’il faut chercher mais effectivement vers le rock. « Je regarde de loin, mais avant j'écoutais un peu Red Hot Chili Pepper, juste un morceau, pas des tonnes. Mais j'écoutais un peu de rock à l'époque où je faisais du skate. C'est peut-être des trucs qui sont restés. Ouais j'aime le côté un peu rockstar. L'univers du rock ressemble un peu à la trap, déjà à cause de la drogue et... surtout la drogue en fait. Et le côté sauvage. Dans Téléphone, sauter dans le public, c'est ça. »

 

Derrière la cagoule

Au niveau des textes aussi, le bonhomme a sans faire gaffe délivré un peu plus qu’à son habitude. Pas en matière de punchlines salaces ou énervées mais au contraire avec quelques moments de lucidité, comme pour briser un peu cet univers : derrière le serial-killer-codéiné-obsédé-sexuel, il y a aussi un coeur tendre. Celui d’un fils (« tu veux plaire au ghetto négro, moi, j'veux plaire à ma mère »), d’un père (« j'me défonce, je suis même pas un exemple pour mon enfant, je me noie dans l'alcool, le goût n'est même pas bon »), et même d’un amoureux (« validé par la rue c'est bien mais c'est mieux quand c'est toi ») et ça c’est aussi inattendu que mimi-tout-plein venant de lui. « Avec du recul on se rend compte qu'on fait des choses bizarres, on sait que c'est mauvais, mais on les kiffe quand même. Ce genre de phases, c'est quand je me pose des questions sur moi-même, des fois j'ai des réflexions sur la vie, la Terre, des conneries comme ça, un peu spritiuelles. Je vais te crier en boucle "je kiffe l'argent" et dans un autre morceau je vais te décrire l'argent comme le pire des trucs en une phase. Je me pose plein de questions : Siboy est un fou qui sait qu'il est fou. Et comme il le sait il peut mieux l'assumer. »

 

En effet comme le disait l'écrivain britannique Gilbert Keith Chesterton "le fou n'est pas l'homme qui a perdu la raison, le fou est celui qui a tout perdu, excepté la raison." Cette phrase choppée au hasard sur dico-citations nous permet de comprendre ce qui peut sembler un peu paradoxal chez Siboy au premier abord.

Ainsi sur un registre très personnel, l'album est l'occasion de prolonger certaines phrases glissées ici et là par rapport à l'Afrique, toujours évoquée de manière triste ou sombre ("mon bled crève, parce que y'a des clochards qui le tuent") sur ses morceaux précédents. Ici, on a presque le fin mot de l'histoire avec des souvenirs plus précis, mais surtout plus durs, comme "à cause de la guerre je n'ai pas eu de maternelle" ou "j'ai pleuré des larmes de sang quand j'ai vu mon père en taule". L'intéressé admet l'impact que ça a pu avoir sur lui : "à cause de la guerre au bled, on a dû fuir le pays, et du coup j'ai dû sauter plein de classes, même arrivés en France, le temps d'avoir les papiers, on a dormi dehors, fait les hôtels, j'ai pas arrêté de déménager, le temps que notre situation soit stable. Pour mon père, en fait il était militaire, si je me rappelle bien, c'était un conflit de 2 ethnies, et un camp a pécho mon père. Et obligation de se battre vu qu'il était à l'armée, donc ça l'a mis dedans aussi. C'est très brouillé dans ma tête parce que ça remonte, mais ce dont je me souviens bien c'est qu'il était en taule et que c'était dur. Vu que je m'en rappelle encore de plein de trucs précis, je pense que ça m'a marqué au fond, et c'est ça, hormis la cagoule qui me donne ce côté super sombre dans mes textes, c'est possible, ouais."

 

Quand on écoute Siboy rapper mais aussi simplement parler, on réalise que la comparaison avec Kalash Criminel est un peu trop facile même si quand vous prenez le même perso que votre adversaire à Street Fighter c’est toujours marrant de voir qu’il y a une couleur aléatoire des vêtements qui change pour vous différencier. Siboy ne voulait pas spécialement en parler il y a quelques mois mais aujourd’hui ça ne le préoccupe guère « Kalash fait des vues, donc c’est normal que les gens fassent direct l’opposition, mais honnêtement, ni lui ni moi n’avons inventé l’idée de rapper cagoulé, c’est pas grave tout ça. »

D’autant que concernant Siboy, la cagoule n’est (presque) pas un gimmick, dans la mesure où il souhaite même que dans sa ville natale, le moins de monde possible soit au courant. "J'ai une double vie obligatoirement, avec la cagoule... Mais en vrai pour l'instant ça va, je m'en sors on va dire. Je voulais pas être connu ni reconnu dans la rue, même à Mulhouse hein. Après au-delà du côté pratique c'est devenu un vrai concept."

 

Et après ?

Maintenant qu’il semble définitivement sorti de son cocon d’alien, le rappeur est décidé à faire parler de lui, avec une première tournée promo orientée club pour commencer. Et qu’on se le dise, en live, vous avez affaire au même phénomène que dans les clips où il s’agite comme un diablotin. « Pour la scène j'aimerais bien avoir un batteur carrément, partir sur un délire rock toujours. J'ai une gestuelle un peu spéciale mais c'est naturel. C'est ma manière de bouger, sur scène, bon ça dépend des morceaux, mais ouais je m'excite tout le temps, je me défoule, je suis essouflé à la fin. Je fais des pauses, ça fatigue. A Bercy je voulais faire un salto arrière carrément, mais... J'ai regardé le sol et (sourire) j'ai dit "ça glisse trop, je peux pas vous faire ça". C'est vrai que c'est un délire. La tournée se prépare, on va essayer de faire des provinces et dernière date, Paris. »

 

L'avenir passe aussi par retrouver ses premières amours, à savoir la création d’instrus ; à la base, avant de prendre le micro, Siboy était uniquement beatmaker. « Je vais me remettre au beatmaking, au 2e projet, obligatoire. A l'ancienne j'avais beaucoup de sons faits moi-même, et ça donnait un délire différent : quand c'est toi-même qui fait tout de A à Z... Sur Spécial je voulais que mon projet sonne le plus varié possible, j'ai pas fait de prod pour l'album, j'ai fait appel à Pacha, Habib, Souleyman Beat, Junior à la prod et Heezy Lee, entre autres. »

Quant à un hypothétique projet commun du 92i, il ne ferme pas la porte. « Je peux pas confirmer parce que je sais pas si ça se fera mais si on s’y met tous ensemble on peut niquer beaucoup de mamans je pense ».  C’est tout ce qu’on lui souhaite.

 

Et ça c'est cadeau, une capture d'écran qui remonte à la sombre époque où Google identifiait Siboy comme "rappeur chrétien". Personne n'a été capable d'expliquer d'où ça venait.



 

crédit photos : Sarah Schlumberger

+ de Siboy sur Mouv

 

Par Yérim Sar / le 29 juin 2017

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