Screwed & chopped : un style célébré aux États-Unis, ignoré en France

/ le 12 mai 2017
Screwed & chopped : un style célébré aux États-Unis, ignoré en France
Dérivé du rap particulièrement méconnu en France, le Screwed and Chopped est pourtant plébiscité aux États-Unis, où des artistes mondialement connus n’hésitent pas à jouer à fond la carte du remix “ralenti et haché”.

Généralement, la première fois qu’un auditeur pose l’oreille sur un titre screwed and chopped, sa première réaction est de supposer que son matériel d’écoute est défectueux. Pourtant, après vérification, tout fonctionne. Il comprend alors qu’il vient d’écouter un morceau volontairement ralenti et découpé par un DJ aux motivations indéchiffrables. L’effet ressemble à celui d’une vieille cassette audio jouée sur un baladeur aux piles usées - si vous êtes né après 1995, vous ne savez certainement pas de quoi il s’agit, car la première fois que vous avez entendu parler de cassettes enregistrables, c’était pour entendre la voix d’Hannah Baker.

 

Malgré l’incompréhension totale que suscite généralement le screwed and chopped, ce sous-genre est entré dans les moeurs aux États-Unis, poussé par l’intérêt de superstars comme Future ou Drake. Certaines versions screwed des albums de Beyoncé et Solange ou encore Rihanna cumulent des centaines de milliers d’écoutes et sont relayées par des médias majeurs, démontrant le crédit dont jouit cette tendance venue des États du Sud, et plus particulièrement de Houston. Pour résumer très succinctement ce qu’est le chopped&screwed : on prend une chanson - de rap, généralement, mais c’est faisable avec tout genre musical - on ralentit le rythme jusqu’à retomber à une soixantaine de bpm, et on “hache” certaines parties du morceau, en faisant se répéter des passages de quelques secondes pendant une durée plus ou moins longue. Bon, le plus simple est en fait de cliquer sur play :

 

Pour comprendre et expliquer l’intérêt du S&C, le dénommé A13, l’un des rares activistes français du genre, a accepté de jouer le rôle du guide touristique. Les pieds dans le Jura et les oreilles à Houston, il passe la moitié de son temps à remixer des albums de rap français ou américain à la sauce screwed. Ses dernières productions : #JesuispasséchezSo, de Fianso, Agartha, de Vald, ou Islah, de Kevin Gates. Et si vous êtes encore hermétique à la musique ralentie, pas de panique : lui aussi l’était. La première fois qu’il a écouté un album screwed, il était aussi perplexe que vous :  “Mon premier contact avec ce genre, c’était l’album de TTC, Bâtards Sensibles, qui avait été screwed and choppé par DJ Raze, de Genève. J’ai rien compris. J’ai trouvé ça nul à chier. J’étais pas prêt, je savais pas d’où ça venait… J’ai lâché l’affaire immédiatement”. Il faut donc passer outre la première impression, quasiment toujours désagréable, et retenter sa chance avec une oreille un peu mieux préparée aux sonorités déformées qui vont lui parvenir.

 

Avant d’entrer dans les spécificités du screwed en France, il convient d’abord de faire un bref rappel historique. Né un peu par hasard au début des années 90 à Houston, le S&C a connu une lente ascension jusqu’au début des années 2000, date du décès de son inventeur et principal activiste, DJ Screw : “Il y a eu un engouement autour de lui,  à l’origine, qui a fini par créer une espèce de mythologie autour de lui, explique A13. La légende raconte qu’il y avait tellement de mecs qui attendaient en voiture en bas de chez lui pour lui acheter des cassettes que les fédéraux ont fini par croire qu’il vendait de la drogue”, raconte A13. Déjà bien installée du côté de Houston, la vague screwed explose complètement pendant les années 2000, sous l’impulsion de toute la scène sudiste : UGK et la Three Six Mafia, Lil Jon, Paul Wall ou Mike Jones –tandis qu’OG Ron C reprenait le flambeau de DJ le plus influent de la scène screwed.

 

A l’époque, la scène screwed est essentiellement active dans les Etats du Sud. C’est toujours le cas aujourd’hui, mais elle tend à se globaliser et à toucher toutes les strates du rap US, sortant petit à petit de son statut de culture purement locale : la musique screwed se répand aujourd’hui comme cette malheureuse tendance des sirops codéinés coupés au soda, à laquelle elle est liée depuis toujours. “Slim Thug disait qu’à Houston, il fait tellement chaud que l’atmosphère en devient lourde, elle pèse sur tes épaules. Tu ne peux pas aller aussi vite qu’ailleurs. C’est pour ça que la consommation de codéine est particulièrement présente là bas, c’est un truc qui te pose, en opposition avec les drogues du Nord des Etats-Unis : il fait froid, et où on prend des choses plus stimulantes qui aboutissent sur de la musique plus rapide.

 

Bien qu’il n’y ait absolument aucun besoin d’être sous influence pour apprécier le screwed and chopped, le lien entre musique et drogue s’explique par le fait qu’elles provoquent toutes deux le même type de sensation : une impression de ralentissement des sens, de ramollissement momentané du cerveau, de mollesse intense du corps. C’est d’ailleurs en référence à la couleur typique des mélanges codéine-soda que le quasi-totalité des visuels de la scène S&C sont teintés de violet. Pour A13, il faut cependant “se sortir de la tête qu’il s’agit d’un truc de drogués. L’image du screwed est très liée à la codéine, mais je suis complètement drug-free, et j’en fais et j’en écoute. DJ Screw disait aussi qu’il n’a pas besoin d’être défoncé pour en écouter”. Le décès de Screw en novembre 2000 d’une overdose de codéine est par ailleurs la meilleure publicité anti-syrup possible.

 

Après avoir envahi l’ensemble du territoire américain et atteint les plus hautes sphères de l’industrie musicale, le genre n’a pourtant toujours pas trouvé de prise en France. Des températures plus nuancées qu’au Texas, et une consommation de codéine bien moins répandue qu’ailleurs, peuvent constituer un début d’explication, mais ne suffisent pas à comprendre pourquoi il n’existe même pas un embryon de scène underground. Pour A13, la situation est à imputer en partie aux artistes rap français, qui ne portent pas le moindre intérêt à la question : “Tant que des rappeurs importants ne relaient pas les projets screwed … le public n’ira pas les chercher tout seul. Peut-être que si un ou deux se lançaient, le public pourrait se faire l’oreille à ces sonorités, et que ça se développerait un peu“.

 

 

Pour le moment, il faut se contenter d’un public de niche, qui découvre le genre à travers des remixs de projets de rappeurs à l’auditorat réduit : “Les artistes un peu plus underground, comme L.O.A.S, apprécient ce genre de démarche et n’hésitent pas à les partager à leur public. C’est un échange. Son public, même restreint, peut découvrir le screwed and chopped par son intermédiaire. Et dans l’autre sens, des mecs fans de screwed and chopped peuvent découvrir L.O.A.S par cet intermédiaire”. De la même manière, les seuls artistes réalisant eux-mêmes la démarche d’intégrer le screwed à leur démarche artistique sont plutôt issus de scènes dites alternatives et marginales. Là où Rihanna intègre des voix screwdées à ses refrains, la France ne peut compter que sur TTC, Butter Bullets ou le crew 667 -des équipes particulièrement douées, mais réservées à des publics très avertis.

 

Pour toucher plus de monde, la solution la plus évidente est de s’attaquer à des ralentissements-hachage de tubes américains, et intéresser uniquement le public outre-Atlantique, en délaissant malheureusement tout espoir de faire émerger ce genre en France. L’autre solution est de bien cibler les artistes que l’on compte remixer. L’arrivée de PNL et de la vague cloud-rap il y a deux ans a ainsi réveillé l’intérêt de certains DJs pour les remixs screwed : “PNL, étant donné que la base est déjà assez planante, avec des sons très espacés, des bpm assez lents, le screwed se fait peut-être plus naturellement”. Et puis, à une période où il devenait absolument vital pour le moindre média de partager la moindre petite news sur le duo des Tarterêts, le fait de se lancer dans une version screwed de l’un de leurs titres ou de leurs projets était le meilleur moyen d’attirer l’attention. “Quand j’ai fait QLF en screwed and chopped, j’ai fait dix fois plus de downloads et d’écoutes que d’habitude. Je pense que beaucoup sont tombés dessus en croyant que c’était la version originale, mais au moins, ça permet à certains de découvrir le principe du screwed and chopped.”

 

 

Mais le bref intérêt de certains médias branchés s’est très vite éteint, devant l’incompréhension somme toute logique du public français. Il n’est pas rare de lire les commentaires d’internautes français incrédules, du type “c’est nul, la musique est au ralenti” -ne les blâmons pas, ils ne sont pas sensés savoir que ces sonorités déformées sont volontaires. Reste à les convaincre de l’intérêt de la chose, une affaire mal engagée mais pas définitivement enterrée par les quelques activistes français, pour qui tout est une question de conditions d’écoute : “Le screwed (ralentissement) est apaisant, tandis que le chopped (hachage) est plutôt hypnotique : les trucs se répètent, ça t’absorbe, t’as l’impression qu’il n’y a plus rien autour de toi. C’est quelque chose de très reposant … évidemment, si tu tapes un 100 mètres, tu ne vas pas mettre du screwed and chopped ans tes écouteurs pour te motiver”.

 

 


Crédit photo : Facebook DJ Screw

 

/ le 12 mai 2017

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