Salif : itinéraire amer d'un artiste trop doué

Par Genono / le 06 avril 2016
Salif : trop sincère pour le rap ?
Qui est le plus grand rappeur français de l'histoire ? Salif mérite d'entrer dans la discussion grâce à sa discographie certes mais pas seulement... Retour sur le parcours d'un artiste et d'un homme qui manquent terriblement à la scène hexagonale

Nous avons évoqué la retraite d’Alpha 5.20, en la qualifiant de plus belle fin de carrière qu’un artiste puisse imaginer : au sommet de sa gloire, à l'apogée de son succès critique et commercial. Le même type de constat serait applicable à Fabe, avec pour ces deux ex-rappeurs –et malgré de nombreuses divergences artistiques et caractérielles- un choix murement réfléchi, et surtout, une parole tenue. En somme : l’accomplissement définitif d’une carrière magnifiée par son épilogue.

On ne peut malheureusement pas parler d’accomplissement concernant la retraite de Salif. Plutôt que de magnifier sa carrière, cette interruption presque brutale n’a fait que laisser un mauvais goût d’inachevé à ses fidèles auditeurs –comme un fabuleux festin stoppé brusquement avant le dessert. Jamais annoncé officiellement, son départ a cependant, avec un peu de recul, une tournure très romantique : même on sait pertinemment qu’il ne reviendra jamais, l’absence de la moindre déclaration de sa part laisse subsister une infime miette d’espoir.

Dans le fond, même si Salif n’a jamais pris la peine de venir dire au revoir, il a tout de même laissé trainer quelques indices sur sa mise à mort artistique. Sur L’Homme Libre, dernière piste de son dernier projet, il lançait innocemment quelques signaux : « l’artiste qui est en moi me dit qu’il a le blues » ; « j'ai l'impression de tourner en rond » ; « le rap en ce moment, c'est mourir sans même essayer de vivre un minimum ». Encore plus criant, la dernière phrase du morceau, qui reste officiellement la dernière prononcée par Salif sur disque : « je ne peux pas être esclave d'une musique moi, je suis un homme libre ». En tirant un peu sur la corde, on peut même trouver des indices de sa reconversion post-rap. Réfugié dans la religion et investi dans la gestion d’un restaurant de banlieue, il annonçait en 2009 hésiter « entre le din [ndlr : la religion] et le deal », alors que l’année précédente, il lançait ce conseil très pragmatique : « blanchis ton gen-ar, ouvre un grec ».  

 

Curriculum Vital

Le curriculum vitae de Salif est du genre à donner des sueurs froides à vos contacts Linkedin les plus côtés : découvert par Zoxea, formé par Lunatic, et définitivement lancé dans le grand bain par Kool Shen, il a fait partie tour à tour –et plus ou moins officiellement- de Beat de Boul, IV My People et Neochrome –soit trois des plus grands collectifs de toute l’histoire du rap français. Quelques faits d’armes qui situent l’aura et l’importance du personnage, mais qui, paradoxalement, auraient plutôt tendance à desservir le tableau artistique. Réduire Salif à de simples qualifications de ce type reviendrait à se contenter de juger un réalisateur au prestige de sa filmographie, sans prendre le temps de regarder et de comprendre ses films.

De la même manière, retracer album par album, projet par projet, la discographie d’un tel personnage n’aurait qu’un intérêt limité. Si vous connaissez tous ses albums par cœur, d’une part vous êtes quelqu’un de bien, d’autre part, vous n’avez pas besoin que l’on vous retrace de manière très encyclopédique les dates de sorties de tel ou tel disque. Et puis, vous le savez très bien : évoquer Salif, c’est se remémorer une série d’images extra-musicales indissociables du personnage : l’époque où il se faisait encore appeler Fon, sa période alcoolique mi-dépressif mi-rigolo, son grand retour en solo avec Caillera a la muerte, ses interventions au Grand Journal face à Ariane Massenet, ou encore sa capacité à déclasser absolument n’importe qui, à chaque fois qu’il était invité en featuring.  Souvenez-vous également de ses interviews –toujours fantastiques-, comme par exemple lorsqu’il s’exprimait  à propos des polémiques autour du projet de loi Hadopi, en 2009, alors qu’une grosse majorité de rappeurs appelait à signer une pétition contre le téléchargement illégal –il faut bien payer ses impôts. Salif, malgré son statut d’indépendant –rendant plus difficile sa survie en cas de manque à gagner- restait alors fidèle à lui-même, devant la caméra de Fif (Booska-P) : « Dans mon rap, je suis en train de dire : baise les keufs, fume des oinj, nique des meufs  … mais télécharge pas mon album, petit jeune. C’est pas cohérent ! »

 

Si, en revanche, vous avez encore des lacunes concernant Salif, estimez-vous béni : voila que s’offre à vous la possibilité de découvrir Journée en enfer, Jamais sans mes chaines ou encore On vit l’époque. On a par ailleurs une tendance malheureuse à ne retenir de Salif que sa carrière en solo, mais lui rendre hommage sans placer quelques mots –voire un peu plus- pour son binôme Exs serait malvenu. Malgré une discographie plus qu’honorable composée de quatre albums / mixtapes –on ne sait jamais trop, avec eux-, Nysay reste l’un des groupes les plus sous-évalués de toute l’histoire du rap français.  Et en toute logique, Salif n’a jamais été aussi bon que lorsqu’il partageait la scène avec Exs –qui est quand même, à la base, un mec qui n’en a rien à foutre du rap. Leur complicité a été l’une des clés de voute de l’évolution parfois spectaculaire de Salif : là où ce dernier changeait en permanence de style, de personnalité, ou de flow, Exs restait invariablement le même, à tous les niveaux. 

 

« Dites aux emcees que tout ceci est éphémère »

On s’en rend d’ailleurs particulièrement compte en enchainant leur discographie dans l’ordre chronologique, depuis leurs premiers titres –où Exs déclassait régulièrement son compère- jusqu’à Sisi La Famille -et ses enchainements de passe-passe révélateurs d’une entente quasi-fraternelle- en passant par l’Asphaltape –où l’on en viendrait presque à les confondre, par moments. Le fait d’entendre Exs, en featuring sur le dernier album d’Ali, pour sa première apparition depuis cinq ans, parler de paix intérieur et de voyage à la Mecque n’est absolument pas anodin, quand on le met en perspective avec la réorientation spirituelle de Salif. Le parcours de l’un renvoie au cheminement de l’autre, même une fois le rap mis de côté.

On retrouve par ailleurs chez Nysay un attachement presque psychotique à la rue, et l’enracinement du groupe a certainement permis à Salif de se libérer artistiquement en solo. Salif a besoin de parler de rue, de bicrave, et faire de la musique sombre et ancrée dans des ambiances stictement street : en ce sens, son aventure avec Nysay est la colonne vertébrale de son itinéraire musical. Un socle ancré dans son ter-ter, qui ouvre la voie à d’autres aspirations lorsque le garçon se retrouve seul en studio, qu’il prend la peine de se détacher de ce syndrome de Stockholm. Qu’il se lance dans l’introspectif alcoolisé (Tous Ensemble), le dirty américanisé (Boulogne Boy), ou l’expérimental (Qui m’aime me suive), Salif a eu besoin de voler de ses propres ailes, de tenter de prendre la tangente sur des routes trop escarpées pour les autres. Bien sûr, le fond est toujours resté très rue, et certains de ses projets –notamment Prolongations- ne sont au final que les prolongements en solo de la démarche musicale de Nysay.

 

On reproche souvent énormément de choses aux discours des rappeurs, notamment un manque quasi-systématique de cohérence. Le grand problème, c’est qu’on oublie trop facilement qu’une vérité établie à l’instant t ne sera plus forcément valable à l’instant t+1. Qu’un galérien de vingt ans n’a pas forcément les mêmes aspirations qu’un père de famille de trente-cinq ans, bien qu’il s’agisse à chaque fois de la même personne. En ce sens, l’évolution artistique de Salif est la parfaite analogie de son évolution personnelle. En 1999, quand Salif présente un album –Tous Ensemble, Chacun pour soi- imbibé d’alcool, de galères ghettoïsées, et d’interrogations sur son avenir, c’est parce que sa vie, à cet instant, est celle-ci. Quand il hésite, une décennie plus tard, entre rue et droit chemin, entre rap et vente de stups, c’est parce que la question commence réellement à se poser pour lui. Salif, le rappeur, a probablement eu des défauts –après tout, meilleur rappeur français ne signifie pas surhomme- mais sa sincérité et l’honnêteté de son discours ont toujours prévalu sur le reste, y compris quand ses choix étaient discutés ou critiqués.

 

Caillera a la muerte

Pour justifier l’impression de potentiel –commercial, surtout- insuffisamment exploité de Salif, on évoquera avec plus ou moins de pertinence diverses variables : d’une part, franchise et sincérité sont les deux principaux ennemis du succès ; ensuite, cette impossibilité chronique à faire des concessions artistiques ; enfin - et c’est probablement le plus malheureux-, Salif était beaucoup trop en avance sur son époque.

Quand Salif a stoppé la musique, en 2010, le rap était sur le point de vivre un bouleversement artistique et culturel. La trap, le retour au rap de rue, l’omniprésence de l’autotune, l’émergence des nouvelles plateformes de diffusion, la liberté artistique beaucoup plus importante accordée aux rappeurs –qui peuvent désormais chanter, marmonner, s’inspirer du rock ou de la chanson française … tout, absolument tout, correspondrait à un terrain de chasse idéal pour lui. On imagine parfaitement Salif apparaitre sur une mixtape de Gradur ou de 13 Blocks, inviter Kaaris ou Alonzo en featuring, et tourner des clips avec Sch ou Ninho. En somme : il s’éclaterait au milieu de la nouvelle génération, de tous ces rappeurs qui ont percé après sa retraite, et qui le citent invariablement comme une légende.

Il y a un point sur lequel Salif continuerait cependant de diverger avec le reste du game : aguiché par des rêves de gloire et des références trop cinématographiques, le rappeur de base a une tendance naturelle à faire dans la surenchère. A contrario, Salif, happé par le bitume, s’est toujours acharné à démystifier son vécu. Alors que le dernier rappeur à la mode exhibe un gamos loué dans son dernier clip, Salif « roule en Clio 1 », puis, après une cinquantaine de milliers de disques vendus, se sent « au top » en passant « de la Clio 1 à la Clio 2 ». Autre illustration de cette manière de rappeler qu’il est un homme comme n’importe quel autre, la pochette de son premier album le représente falzar baissé, cul posé sur le trône. Oui, tout le monde pose une pêche de temps à autre, même les grands de ce monde. Une autre manière de dire qu’il ne peut pas être autre chose que ce qu’il est. C’est peut-être ce qui a fini par avoir raison de Salif, le rappeur : dans ce milieu fait d’apparences, il n’y avait tout simplement pas de place pour l’honnêteté.

Qui m’aime me suive, le dernier projet de Salif, n’a pas forcément été compris à sa juste valeur par le public, mais tend à acquérir, au fil des années et par la force des choses, un statut d’objet mythique. Clé de lecture parfaite pour comprendre la lassitude du bonhomme, ce disque empreint d’un discours éreinté ne pouvait être que la conclusion d’une aventure. On aurait pu espérer qu’il ne s’agisse que de la fin d’un Salif artistiquement ancré dans des schémas qu’il s’est évertué, sur la fin, à briser. Il serait cependant ingrat de souhaiter à un homme qui a tant donné au rap sans tellement recevoir en retour, de revenir hanter un milieu qui ne lui aura laissé qu’amertume et écœurement. Il était simplement temps de raccrocher.

Dans le fond, Salif n’a toujours fait que traiter le rap comme il le voit : une femme de petite vertu. Il est venu, a fait son affaire sans chercher le moindre réconfort, et s’est retourné sans claquer la porte ni dire au revoir. « Eh barman, j'ai fini de raconter ma vie, allez sers-moi une autre bouteille ! »

 

 


 

Photo : Facebook officiel Salif

Par Genono / le 06 avril 2016

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