Roméo Elvis, rappeur 2 luxe

/ le 12 février 2018
Roméo Elvis, rappeur 2 luxe
Décryptage de l'ascension fulgurante du prodige Roméo Elvis, à la conquête de la France.

En France, comme chaque année, les nominations à la dernière édition des Victoires de la Musique ont laissé au milieu rap un goût amer et une impression globale de décalage entre la réalité et les “professionnels” du milieu de la musique. Un sentiment renforcé par la situation en Belgique, où les D6bels Music Awards, équivalent de nos Victoires, ont rassemblé un panel de rappeurs d’une qualité et d’une diversité remarquables, avec entre autres les présences du duo Caballero/Jeanjass, mais aussi de Baloji et de Isha, des artistes au succès critique indéniable mais à la portée médiatique et commerciale limitée. Quant à Damso, grand favori en raison de ses qualités artistiques d’une part et de ses chiffres phénoménaux d’autre part, il a pourtant été devancé par Roméo Elvis, un garçon qui s’impose doucement mais surement comme l’un des leaders de cette nouvelle scène belge qui bouleverse le rap francophone depuis trois ans

 

Héritage et émancipation

 

La réussite évidente de ce rappeur bruxellois pourrait sonner comme l’accomplissement logique d’une destinée inéluctable qui le promettait à la grandeur, comme d’autres fils et filles d’artistes ayant su marcher dans les pas de leurs géniteurs. Né de l’union entre Marka, auteur d’une quinzaine d’albums en trente ans de carrière, et de Laurence Bibot, comédienne, humoriste, parfois chanteuse, Roméo Johnny Elvis Kiki Van Laeken -son nom complet- échappe difficilement à la question de l’héritage familial. Et comme si le poids de son origine ne pesait pas assez, il doit également composer avec une petite soeur chanteuse -une situation qui n’a pas l’air de le gêner, mais qui donne de nouveaux arguments aux partisans de la théorie de la prédestination de Roméo, et de son chemin balisé vers la réussite artistique. Contrairement aux aprioris, les antécédents familiaux du rappeur, plutôt que de servir de tremplin vers la gloire, ont pu se transformer en boulets au pied, l’empêchant -peut-être- de décoller plus tôt. Le rap, plus que tout autre milieu artistique, n’aime pas les passe-droits, et se présenter en tant que fils ou fille de constitue généralement un handicap plus qu’un raccourci vers les sommets.

 

Les premières années de carrière de Roméo Elvis ont donc été guidés par la nécessité de se faire un nom au delà de son héritage parental, et d'annihiler tout risque d’être, une fois la réussite au rendez-vous, considéré comme un parvenu. Comment s’en détacher pleinement, s’émanciper de cette filiation sans pour autant la renier ... la problématique est épineuse, délicate, et porteuse de bon nombre d’interrogations annexes. D’autant que, loin d’avoir un avenir assuré, le rappeur bruxellois ne s’est lancé définitivement en tant qu’artiste à plein temps qu’en milieu d’année 2016. Avant de prendre la décision de faire ce grand saut dans le vide, il continuait, du haut de sa vingtaine d’années entamée, à pointer chaque jour à la caisse du supermarché dans lequel il était employé. Une situation personnelle franchement peu confortable, entre travail en semaine et rap le week-end, loin de l’image que l’on peut avoir d’un fils d’artistes populaires.

 


Un apprentissage nécessaire

 

Tout travail mérite salaire et me parle pas de caissière”, finit-il par balancer sur Bruxelles Arrive. Comme un signe du destin, c’est la sortie de ce titre et la folie qui l’entoure, qui le poussent à laisser derrière lui sa caisse et à se lancer définitivement dans le rap, sans aucune garantie pour l’avenir. A l’époque, Roméo Elvis n’en encore que l’un des nombreux espoirs de ce rap belge en pleine effervescence. Après des débuts en pur amateur, sans grande prétention, puis une professionnalisation progressive au contact du groupe L’Or du Commun, il fait partie de ces rappeurs doués mais encore très conformistes dans leur façon d’aborder le rap : rimes riches, flows variés et maitrisés, mais un manque d’originalité aussi criant que logique pour un garçon qui débute dans le métier, et qui n’a pas encore un bagage d’auditeur rap suffisamment étoffé. Cette période durant laquelle il se rode pose les bases de ce que sera sa musique quelques années plus tard : au delà de la technique, sur laquelle on sent le rappeur particulièrement impliqué, Roméo Elvis se montre déjà capable d’insérer suffisamment d’humour et de second degré dans ses textes, mais aussi de se laisser aller vers des morceaux plus introspectifs.

 

Cinq ans plus tard, on décrirait Roméo Elvis en abordant le même type de caractéristiques : l’humour, les références improbables, l’introspection, la question sentimentale. La grande différence se tient dans la forme : la nonchalance de son flow est aujourd’hui bien plus assumée, les beats ont (parfois énormément) ralenti, les fast-flows sont restés loin derrière, les multisyllabiques se sont épurées, et surtout, le rappeur va beaucoup plus chercher du côté de ses influences hors-rap, se laissant aller à chantonner, à jouer sur les interludes, et s’impliquant au maximum sur l'interprétation, beaucoup moins monocorde et beaucoup plus en phase avec la thématique des morceaux. Il aura fallu des rencontre déterminantes : après L’Or du Commun, une étape nécessaire pour son apprentissage, le tournant artistique se fait à travers l’émulation portée par Le Motel évidemment, mais également par Caballero -et demain, peut-être, par Lomepal.

 

 

Quête d’identité et réussite artistique

 

Surtout, en se cherchant artistiquement, Roméo Elvis a fini par trouver une identité bien particulière, donnant à son personnage une épaisseur nécessaire, à une époque où, face à la masse uniforme de rappeurs proposés par le marché de la musique, le public doit obligatoirement pouvoir identifier ses artistes. De son look un brin atypique à son amour de la faune terrestre, en passant par ces acouphènes, qui constituent une particularité dont il se serait bien passé, Roméo Elvis cumule les points de repère, si bien qu’il devient assez simple de l’enfermer dans une ou plusieurs cases : face à un auditeur peinant à situer l’artiste, il devient facile de trouver un point de repère pour remettre le visage du rappeur sur sa voix.
“Roméo Elvis ? Non je vois pas”
- “Mais si, ce mec qui parle tout le temps d’animaux et de dinosaures
ou bien
“C’est le mec qui fait des chansons à propos de ses acouphènes”
ou, plus facile
“Ce grand maigrichon aux cheveux mi-longs à moitié coiffés, qui a toujours un crocodile sur la casquette”
et si vous êtes face à un vieux, il reste l’arme secrète :

“C’est le fils de Marka, lui aussi, il fait de la musique”.

 

Finalement, c’est bien ce qu’a réussi à faire Roméo Elvis : transformer la question de son héritage familial et artistique en simple anecdote aussi importante que la coupe de ses cheveux ou la couleur de sa casquette. Il n’est plus -ou, plus simplement, n’est jamais devenu- ce “fils de” qui s’est lancé dans le rap ; au contraire, il est ce rappeur, auteur du meilleur album de l’année en Belgique, élu meilleur rappeur de la scène la plus compétitive du moment, et seul artiste francophone à connaître le succès en Flandres, qui se retrouve être, accessoirement, membre d’une famille d’artistes. 

 

 


Crédit photo : Virginie Lefour / AFP Forum

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/ le 12 février 2018

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