Rockin' Squat : passé, présent et futur

Par Genono / le 10 octobre 2016
Rockin' Squat : passé, présent et futur
Trois décennies après ses débuts, l’Assassin continue à se montrer aussi productif qu’efficace, avec la même ligne directrice, les mêmes motivations et les mêmes connexions... ou presque.

Né en même temps que le rap français, Rockin’ Squat existait déjà en tant qu’artiste, le jour où vous avez découvert le rap.

L’histoire d’amour entre Rockin’ Squat et le hip-hop démarre très tôt : à onze ans, suite au divorce de ses parents, il est forcé d’aller s’installer à New York, où sa mère, journaliste, a entrepris de déménager. Au coeur des années 80, il y découvre, à la source, tous les éléments d’une culture naissante. De retour en France, il devient l’un des premiers graffeurs parisiens, mais aussi et surtout l’un des premiers rappeurs français de toute l’histoire. Avec le recul actuel, il est assez incroyable de le voir encore dans le coup, trente ans après avoir lui-même contribué à lancer le genre en France. Mais nous n’en sommes pas encore là. Revenons en en 1985.  

 

« Depuis mes premières rimes, ils ont vu que j’étais différent »

Dès l’instant où Squat a pris sa faux pour défricher les terres encore inexplorées du rap français, et y poser les premières pierres d’un genre musical encore inconnu dans l’Hexagone, il s’est posé en véritable OVNI. A une époque où le hip-hop est encore une culture que l’on pense réservée à certaines catégories de population, le rappeur doit batailler pour s’imposer comme une référence crédible. Quelques scènes et apparitions télévisées plus tard, Assassin (Squat et Solo au micro) publie son premier titre, La Formule Secrète, au sein d’une compilation devenue mythique, Rapattitude, compilation parue en 1990 et considérée comme la stèle fondatrice du rap en France.

 

En tant que premier leader du mouvement hip-hop en France, Assassin, alors au coeur d'un crew Assassin-93 NTM, se voit rapidement approché par les grandes maisons de l’industrie du disque, qui regardent encore le rap comme l’étrange lubie éphémère d’une jeunesse au fort besoin de révolte. Pas farouche, le groupe se laisse tenter par l’expérience… qui tourne très court. Un trimestre plus tard, Squat, Solo et DJ Clyde font leurs valises, et se retrouvent presque contraints de créer le premier label indépendant de l’histoire du rap français… qui produira par conséquent le premier disque d’or indépendant de l’histoire du rap français.

Ayant rapidement compris que son nom, son faciès et sa situation familiale pourraient être des freins à ses ambitions artistiques, il prend la décision d’éviter autant que possible de se montrer à visage découvert. Pendant quasiment vingt ans, Assassin et Rockin’ Squat ne seront donc plus que des ombres capuchées. En s’affranchissant ainsi de toute l’éventuelle peoplisation liée à son héritage familial, Squat a exploité la seule et unique facette de son être qu’il estimait digne d’intéresser le public : son personnage de rappeur.

En laissant de côté toutes les problématiques liées à l’image, Squat a ainsi pu se concentrer à cent pour cent sur son discours. Contrairement à l’immense majorité des rappeurs politisés, ses textes ne se contentent pas de dresser un constat des maux qui frappent les quartiers, la France, ou l’humanité entière : Squat fait dans l’extrême concrétude, citant un à un les patronymes de ceux qu’il estime responsables de la situation, et déterrant des dossiers qui, à une époque où Wikipedia n’était pas encore à la portée de tous, font mouche auprès d’un public avide d’informations nouvelles.

 

Mais le rappeur fournit parfois tellement d’informations qu’il semble à l’étroit sur un titre de quatre ou cinq minutes. Et lorsque le choix entre fond et forme se pose, la question ne semble même pas se poser. Squat préfère se montrer intelligible et clair, plutôt que de s’embourber dans trop de formalités techniques. Son flow en pâtit parfois, mais au moins, le message reste intact. Et puis, reprocher à Assassin de ne jamais avoir soigné la forme serait complètement erroné. A une époque où le rap français avait les oreilles tournées uniquement vers New-York, et s’entêtait avec les mêmes samples, les mêmes boucles et les mêmes beats, Squat s’appuyait sur Doctor L, DJ Clyde et d’autres pour diversifier ses productions. Piochant ses influences dans d’autres styles musicaux, il est l’un des premiers à ouvrir le rap à l’hybridation artistique, et à prouver que les genres peuvent s’entrecroiser pour s’enrichir.

 

« Prisonnier du passé, prisonnier du futur, non, je suis libre dans l'instant »

Quelques décennies plus tard, rien –ou presque- n’a changé chez Rockin Squat. De Sauvons la Planète à Bon appétit il n’y a qu’un pas de vingt-cinq ans. La plus grande différence, finalement, est un simple détail visuel : le rappeur a fini de cacher son visage. Enfin passé au dessus des considérations qui l’ont longtemps enfermé dans l’ombre, il assume même ses liens familiaux, en ayant par exemple accepté d’apparaitre aux côtés de son frangin Vincent Cassel sur le plateau du Grand Journal de Michel Denisot en 2008. Toujours fidèle à ses principes à ses besoins de taper là où ça fait mal, il réussit à l’époque un coup d’éclat assez fabuleux : programmé pour jouer Enfant de la Balle, un titre axé sur son enfance, sa famille et le milieu dans lequel il a grandit, il prend tout le monde de court en jouant France à Fric, un morceau beaucoup moins politiquement correct, citant expressément les noms de Bolloré, de la Société Générale, Jacques Foccart ou Sassou Nguesso.

 

Sa tournée promotionnelle des médias importants est évidemment annulée sur le champ, mais le joli pied de nez réussi par Rockin Squat résonne encore. France à Fric est par ailleurs l’un des morceaux les plus emblématiques de ce qu’a été Assassin et de ce que continue à être Squat à l’heure actuelle : attention portée à des problèmes politiques, écologiques et sociaux a priori très éloignés des intérêts d’un "enfant de la balle" ; hybridation entre rap et musique mandingue ; et quantité stratosphérique de données très concrètes sur les responsables des maux dénoncés. Mais l’information parfois très brute livrée par le rappeur a tendance à le faire passer pour un complotiste légèrement illuminé. Toute donnée est à prendre avec des pincettes, et les noms, affaires, et dossiers cités par Squat ne doivent être que des portes d’entrées pour l’auditeur, invité à aller gratter lui-même plus profond, et à tirer ses propres conclusions.

Et puis, dire de Rockin Squat qu’il est illuminé, c’est presque lui faire un compliment, lui qui passe son temps à chercher la lumière (« va falloir briller bien plus que prévu, frère »), s’interroger sur les notions philosophiques de temps et d’espace (« libre comme l'espace et vrai comme l'instant ») à évoquer le voyage astral, à parler à l’univers (« Je ne sous-estime jamais l'apport que peut avoir la foi, j’en parle aux étoiles, elles me disent que j’ai raison ») ou à la nature (« aimer la nature comme son propre squelette »). Poussé par une recherche constante de la vérité et par un besoin irrépressible d’élévation spirituelle, le rappeur cultive cet état d’esprit un brin mystique, se permettant d’aborder des thèmes terriblement peu communs dans le rap.

 

« Sur l'échelle de l'éternité, je vais surement broyer tout le rap français »  

Profecy, DJ Duke, Lyricson, Pyroman … Après l'époque Assassin (à formule plus variable avec Solo, DJ Clyde, Doctor L, Maître Madj tous passés par le groupe),  Rockin' Squat semble rouler avec la même équipe depuis la nuit des temps. Une fidélité affective et professionnelle à saluer, dans un milieu qui voit les équipes se faire et se défaire à un rythme effréné, et les amis d’hier se critiquer publiquement comme si rien ne les avait jamais liés. Mais Squat n’est pas pour autant fermé aux nouvelles connections : nouvelle étape dans sa carrière infinie, le récent rapprochement avec Booba a brisé à jamais toutes les certitudes du public français.

 

Si l’heure n’est pas encore à imaginer un projet commun, ni même un featuring, voir B2O en tête d’affiche d’un festival organisé par Squat au Brésil avait déjà surpris énormément de monde. De la même manière, Booba a franchi les limites du surréalisme en rendant hommage à Assassin le temps d’un titre l’année dernière–d’autant que le garçon est rarement tendre avec les anciens. Pour couronner le tout, voir l’Assassin apparaitre dans le clip du dit-morceau, s’ambiançant sur du « j’vais à la chicha pour les beurettes », a dû finir d’achever une génération d’auditeurs hyper-conservateurs décontenancés par tant de puérilité. Et comme si cela ne suffisait pas, Squat a renvoyé l’invitation dans le clip de "Le prix", lâchant même une grosse dédicace en balançant sans pression un « on fait du business avec ceux qui le font vraiment » très clairement dédié au Duc. Si le rapprochement peut sembler étonnant de prime abord, il est en fait d’une grande logique. Certes, Booba et Squat ont des valeurs diamétralement opposées (« J’roule en 4X4, rien à foutre de la pollution » versus « Si l'air est pur, il peut avoir un futur »), leur défiance face au système est la même, tout comme leur manière d’envisager le rap-business.

Même si Squat n’a pas attendu Booba pour avancer, ce rapprochement a fait parler, et a permis de remettre la lumière sur lui au bon moment, peu avant la sortie d’un nouvel album annoncé depuis quelques temps déjà –mais bloqué dans les starting-blocks à cause de bisbilles entre le rappeur et les maisons de disques françaises. L’indépendance a ses avantages, mais sans le moindre réseau de distribution à portée de main, difficile de rester en phase avec ses ambitions. La sortie du clip Le Prix  cet été, tout comme celle de Millions de vues laisse tout de même à penser que les choses sont en bonne voie. La fan-base du rappeur devrait donc bientôt pouvoir se mettre une quinzaine de nouveaux titres sous la dent. En attendant, qu’elle n’hésite pas à se remettre quelques classiques du bonhomme… Avec trois décennies entières à réécouter, il n’y a vraiment pas de quoi perdre patience.

 


 

Crédit photo : Capture écran YouTube Clip Rockin' Squat - Le Prix

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Par Genono / le 10 octobre 2016

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