Rappeurs, trolls et comiques : enfin réconciliés ?

Par Yérim Sar / le 08 février 2018
Rappeurs, trolls et comiques : enfin réconciliés ?
Contrairement à une lointaine époque, le rap semble s'être beaucoup décomplexé, jusqu'à assumer pleinement des délires totalement barrés. Le résultat d'une lente évolution.

Souvenez-vous, c'était il n'y a pas si longtemps, pour être considéré comme un rappeur digne de ce nom il fallait à tout prix prendre un air sérieux ou triste, froncer les sourcils et ne surtout pas faire preuve d'autodérision. A l'heure où un Vald est totalement accepté par ses pairs ainsi que le public, cela semble très anachronique. Et c'est tant mieux, surtout si ça signifie la fin d'un cliché un peu pesant à la longue.

 

Les rappeurs ont toujours eu de l'humour

 

Ok, ça n'est pas évident dit comme ça, mais c'est pourtant vrai, et ça remonte aux débuts du rap en France. Concrètement, un groupe comme IAM a toujours eu des titres légers, on se souvient par exemple de la parodie "je ne plais plus à personne en harley davidson" ou plus simplement de l'ambiance de Je danse le MIA qui, du morceau au clip lui-même, jouait beaucoup sur l'aspect drolatique de certaines descriptions. Même un crew estampillé hardcore comme le Ministère AMER n’hésitait pas à assumer de se fendre la gueule sur certains sons, sans parler des interludes (celle qui précède Les Rattes aiment les lascars notamment).

On peut même citer NTM avec La Fièvre qui sans être un sommet d’humour repose quand même en partie sur l’autodérision de Kool Shen qui décrit une journée de merde dans toute sa splendeur. Même dans les groupes qui ont suivi, il y a toujours eu une part de sourire, y compris chez les plus durs d’entre eux. Ainsi, un groupe comme Expression Direkt n’est pas seulement « le groupe le plus caillera du XX et XXIe siècle », c’est aussi celui qui est derrière des classiques comme Arrête ou ma mère va tirerWeedy et le T.I.N se mettent en scène face à leur maman et expliquent que derrière la carapace de lascar sans peur et sans reproche se cache un fiston qui n’en mène jamais large face à la colère maternelle suite à leurs conneries. On pourrait en citer de nombreux autres mais vous avez saisi le plus important : personne n’a attendu les parodies pour insuffler de l’humour dans le rap français.

 

En réalité, l'image « sourcils froncés » est arrivée un peu plus tard avec l’apogée du rap de rue où, pour des raisons artistiques (le succès de Lunatic notamment, mais également tout le côté « rap mélancolique » développé en amont), c’est le côté sombre qui était mis en avant. En gros, quelqu’un qui parlait de rue n’avait presque pas le droit de faire un pas de côté pour déconner, même au détour d’une rime. C’est un petit peu dommage.

 

Le cas Fatal Bazooka

 

Lorsque Michael Youn débarque avec son personnage de Fatal Bazooka, il y a beaucoup de dents qui grincent. La raison ? Pour beaucoup, cette parodie est vue comme un bon gros foutage de gueule envers la communauté rap. Le tout premier single Fous ta cagoule est effectivement un pastiche assumé d'un certain style de rap hardcore (d'ailleurs le titre même vient d'une rime du classique Hardcore de Kery James, "fous la merde et s'il le faut fous ta cagoule). Cela sera également le cas de tous les singles qui suivront.

L'autre léger problème c'est que l'album de Fatal bénéficie d'une couverture promo dopée aux stéroïdes : on le retrouve en haute rotation radio mais aussi dans de nombreux happenings en télévision. Du coup, certains pensent qu'il "vole" une place qui ne lui est pas due, dans la mesure où on le retrouve bien entendu placé dans tous les rayons rap. Et forcément il est toujours déplaisant de voir une parodie assumée vendre plus que l’original.

 

Le second degré reprend ses droits

 

Difficile de dire si c’est suite à un authentique ras-le-bol du côté trop sérieux, mais une école de rap comme Neochrome s’est finalement imposée en jouant sur le décalage. Concrètement presque tous les artistes du label étaient plus ou moins dans la case rappeur hardcore et/ou de rue, mais dans le même temps, pratiquement tous se permettaient des rimes de plus en plus décomplexées que les autres n’osaient pas. L’exemple le plus flagrant étant bien sûr l’évolution de Seth Gueko qui part pourtant d’une forme de rap très classique pour finalement consacrer un morceau entier à la masturbation dans le plus grand des calmes. C’est également à cette époque que l’on voit émerger des gens comme Alkpote qui certes, peuvent écrire des rimes violentes et on ne peut plus vulgaires, mais sont également à l’origine de jeux de mots et d’associations d’idées tellement extrêmes qu’il est difficile de ne pas en rire.

Ce type de mélange des genres s’est répandu également via une popularisation des punchlines qui n’étaient plus seulement une course à la phrase la plus hardcore, mais parfois à la plus drôle. En parallèle, l’émergence d’artistes comme Orelsan qui s’affranchissent de certains codes pour se concentrer sur un style plus personnel a participé au phénomène. Concrètement, Orel s’est d’abord fait connaître par un style qui laissait la part belle à l’autodérision, plus que toute la concurrence.

 

Compromis ?

 

A l’heure actuelle, un rappeur comme Vald joue énormément sur le côté « troll » de son rap. Jusqu’à Xeu, l’artiste admettait volontiers ne se prendre au sérieux que très rarement. Mais le plus jouissif c’est de constater que malgré sa réputation de rappeur un peu à part, il a été vite adopté par le public mais aussi par ses pairs. Sur le papier, imaginer plusieurs combinaisons entre lui, Sofiane, Kalash Criminel ou d’autres paraissait très étrange, voire même risqué en terme d’image. Il n’en est rien. Pour une raison simple, Vald est un rappeur que l’on peut trouver drôle mais il n’en reste pas moins un rappeur qui sait poser comme tous les autres. Par-dessus le marché, le côté rap de rue conscient de ses limites est revenu par certains aspects. Un album de Sofiane par exemple contient toujours quelques rimes où le MC se permet de se lâcher sans souci du qu’en-dira-t-on.

 

Du coup, désormais quand des humoristes se mettent au rap, comme Mister V et Youssoupha Diaby, ce n’est plus du tout vu comme une sorte d’attaque déguisée, car on ne parle plus de la même génération. Déjà ce sont des humoristes qui ont une vraie tendresse pour cette musique et ne s’en sont jamais cachés, mais en plus, la différence majeure avec Fatal Bazooka c’est qu’ils ne se cachent pas derrière un personnage imaginaire pour parodier des codes de manière caricaturale. C’est pourquoi voir un Mister V rapper dans un épisode de Rentre dans le cercle est somme toute assez logique. Et finalement c’est peut-être mieux comme ça. Non ?

 



crédit photo : STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

 

Par Yérim Sar / le 08 février 2018

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