Rap français : le top des rimes impossibles en 2016

Par Yérim Sar / le 02 juin 2016
rap français : le top des rimes cultes qui n'ont pas survécu au temps
Le rap est une des musiques où les paroles sont les plus connectées à l’époque vécue par leurs auteurs et plus généralement l’actualité. Du coup, certaines rimes ont finalement du mal à passer l’épreuve du temps. Petit Florilège.

Si vous écoutez du rap, il a dû vous arriver de mettre un jour un morceau dans vos enceintes en compagnie de quelqu’un de plus jeune, ou de remettre un vieux morceau et de vous apercevoir que certaines rimes qui vous semblaient ultra percutantes n’ont strictement aucun effet sur les autres personnes. On en a relevé certaines qui nous paraissent particulièrement compliquées à « découvrir » pour la première fois en 2016.

 

La rime : Y'a d’la rabzette pour les bicots, y'a d'la négresse pour les négros (Blacko – Le Crew est de sortie, 2001)

Pourquoi ça ne passerait plus : récemment, les esprits s’échauffent très vite autour de l’utilisation de certains termes comme notament le mot « beurette ». Alors certes,  Blacko utilise un dérivé « rabzette » qui n’a d’ailleurs pas fait long feu niveau usage (si vous connaissez des gens qui l’utilisent encore, éloignez-vous d’eux, ils doivent vivre tout près d’une faille spatio-temporelle). Mais l’idée est la même, c’est une phrase avec un sous-entendu salace, chantée par un Noir, entouré de deux rappeurs arabes, et la phrase implique que chacun se retrouve avec une fille de sa communauté. Cette combinaison d’éléments aurait sans doute valu à certains une tempête sous un crâne.

 

La rime : « Les youpins s’éclatent et font des magasins » (Doc Gynéco – Dans ma rue, 1996)

Pourquoi ça ne passerait plus : le mot « youpin » révolterait aujourd’hui beaucoup d’auditeurs et d’associations et ferait oublier totalement le contexte du couplet où concrètement le Doc passe d’une communauté à l’autre avec un regard plutôt tendre, sans parler du « ma rue c’est une pub Bennetton, tout le monde écoute les mêmes sons à fond, mangeurs de casher ou de saucisson » qui recadre les choses. Sachant que ce texte était celui d’un single bastonné sur plusieurs grosses radios grand public, que son interprète en était à son apogée en terme de notoriété, il est plus que probable qu’un scandale aurait découlé de tout ça très rapidement. Ou, de manière plus pragmatique, le titre n’aurait jamais été un single, en tout cas pas avec cette rime dedans. Il est à noter qu’à l’époque, la LICRA avait dénoncé ce passage, mais qu’absolument tout le monde s’en moquait éperdument.

 

 

 

Les rimes : L’Enfer remonte à la surface (Ärsenik, 1996) ; Et j’invoque le diable pour faire couler le sang (Stomy Bugzy – Sacrifice de poulet, 1995) ; Moi j’insulte mon père et j’invoque Lucifer (Doc Gynéco – Tout Saigne, 1996)

Pourquoi ça ne passerait plus : Parce que le côté pudibond et coincé d’une frange du public rap s’est réveillé progressivement au fil du temps. Du coup, toutes les allusions au diable et le lexique de l’enfer est parfois perçu comme du blasphème pur et dur, voire une provocation envers les croyances de l’auditeur s’il en a. A cela s’ajoute la version Gynéco qui met aussi à mal les valeurs familiales. A une époque où il a suffi d’une séquence de quelques secondes pour qu’une horde d’excités dissertent sur des pages entières pour savoir si Kaaris ou d’autres sont des « rappeurs satanistes » (quoi que ça puisse vouloir dire), nul doute que ce genre de rimes ne passeraient pas la douane. Dans une ancienne interview, Lino résumait cette évolution de manière assez désabusée : « le truc c’est qu’aujourd’hui on a perdu le second degré. On n’a plus le droit aux images vraiment poussées. Donc oui, il y aura toujours des gens pour dire ‘’oui mais gnagnagna, l’enfer, blabla, pourquoi vous dites ça, c’est pas bien’’… C’est une métaphore, faut se calmer. ‘’L’enfer remonte à la surface par exemple’’, c’était juste notre manière à nous de dire que l’underground arrivait dans la lumière et allait bousculer le rap. C’est tout. »

 

La rime : "Jour et nuit comme Joey Starr, Francis Lalanne" (Booba - le mal par le mal, 2004)

Pourquoi ça ne passerait plus : Booba fait ici une analogie dont il a le secret, sauf qu’elle repose sur une connaissance implicite partagée avec l’auditeur. En 2003, une émission fait du bruit sur Canal + : 60 jours 60 nuits, où les caméras suivent d’un côté Joey Starr et de l’autre Francis Lalanne, pendant 60 jours.  Dans le même genre nous avions également un sympathique « j’attends le million avant de me faire sucer par Marjolaine » de Brasco qui, si on ne connaît pas l’émission Marjolaine et les millionnaires (spin-off de Greg le millionnaire, sale histoire), peut faire penser que le rappeur parle d’une connaissance sans doute un poil trop vénale, mais pas plus.

 

 

La rime : "T’y vois que du feu, tu tombes comme dans Backdraft" (Ill - Café crème, blanc comme neige, peau d'ébène, 2004)

Pourquoi ça ne passerait plus : Parce que toute la phrase du membre des X-Men repose sur la comparaison avec Backdraft. Quézaco ? Il s’agit d’un film de 1991 où Kurt Russell joue un pompier. Pour la faire courte, c’est un film d’action, il y a des incendies criminels pratiquement tout le temps, vous voyez le tableau. D’où le parallèle plutôt malin de Ill avec l’expression « n’y voir que du feu ». Sauf que le film n’a pas vraiment passé le cap des années 2000, ni 2010. Snif.

 

La rime : "Je n’ai rien contre les scarlas d’Paris qui mettent des baggys, mais moi c’est Triiad" (Freko – C’est grave, version 2003)

Pourquoi ça ne passerait plus : A cause de la mention de la marque Triiad. C’était le nom d’une ligne de vêtements street-wear des années 2000, qui a totalement disparu aujourd’hui. La proximité avec le nom triade, la mafia chinoise, renforce la confusion pour les plus jeunes qui ne comprendraient définitivement pas de quoi peut bien parler Freko dans cette phrase. Détail amusant : il existait une version originale du morceau, qui date de la fin des années 90, où c’était Lacoste qui remplaçait Triiad. C’est finalement cette variante encore plus ancienne qui serait toujours d’actualité aujourd’hui.

 

Le morceau entier : 33 comme l’autre (MC Jean Gab’1, 2003)

Pourquoi ça ne passerait plus : Sur le même modèle que J’t’emmerde mais en plus court, MC Jean GAB’1 met les pieds dans le plat et s’attaque aux trois religions monothéistes sans détour : « l’autre » du titre désigne évidemment Jésus. Chaque croyance et pratique en prend sérieusement pour son grade, les contradictions des pratiquants sont mises en avant de manière très directe… En 2016, ça semble un peu compliqué. On ne doute pas que la difficulté n’empêche nullement Gab’1 de sortir le titre quand même vu son goût pour la provoc, mais il ne passerait probablement pas aussi inaperçu qu’à l’époque : il n’y a qu’à voir tous les remous provoqués par le simple « avant de me casser les couilles avec ta religion, fais-moi voir tes photos souvenirs du paradis » de Despo.

 

Le morceau entier : Passi – Je zappe et je mate (1997)

Pourquoi ça ne passerait plus : Bon, on a un peu triché sur celui-là. Passi enchaîne les name-dropping d’émissions télé qui étaient très connues au moment de leur diffusion à l’époque, donc il y a maintenant presque 20 ans. Forcément, les trois quarts ne sont plus du tout au programme, mais la télévision reste un milieu très conservateur et grâce à la magie des rediffusions, de la paresse et du manque d’idée, il y a finalement un bon quota de séries et autres qui peuvent toujours parler à la jeune génération. Seule grande absente qui met la puce à l’oreille : la téléréalité, qui n’existait pas encore lors de la rédaction du texte.

 

 

Le titre : Retour aux pyramides (X-Men, 1997)

Pourquoi ça ne passerait plus : L’accès à YouTube combiné au désœuvrement total a donné naissance à toute une tripotée de champions qui passent leur temps à décortiquer des vidéos image par image pour repérer des triangles ; forcément des messages cachés de francs-maçons illuminatis qui auraient une méthode imparable pour contrôler le monde : passer par des clips de rap français. Fatalement, un titre ayant pour titre Retour aux pyramides aurait excité l’intégralité de la branche complotiste des auditeurs/spectateurs et déclenché un raz-de-marée de commentaires absurdes, bien qu’involontairement comiques.

A ce sujet, Ill comme Cassidy étaient d’accord : « ce serait pas possible aujourd’hui, ça foutrait la merde, il y aurait un amalgame », avait avoué les rappeurs.

 

La rime : "Tu subiras un peu les vannes des potes plus à la mode, fais pas un flan à ta mère pour une paire de bottes" (Shurik’n – La Lettre, 1998)

Pourquoi ça ne passerait plus : Parce que toutes les expressions orales sont affreusement datées dans cette phrase, à part le mot « vannes ». C’est presque un cas d’école dans le sens où les plus jeunes peuvent découvrir le sens figuré de « faire un flan à quelqu’un ». Par contre l’idée d’un gamin qui râlerait pour que sa génitrice lui achète des bottes reste un anachronisme total, même pour l’époque où le single cartonnait, et ça c’est une sacrée prouesse qui reste inexpliquée.

 


Photo : : Christian Liewig - Corbis

Par Yérim Sar / le 02 juin 2016

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