Rap français : la grande tendance du White Trash

Par Genono / le 15 juillet 2016
Rap français : la grande tendance du White Trash
Dans le grand bestiaire du rap français, le rappeur blanc est un cas très particulier. Etre étrange et pâlichon, au faciès douteux et aux intentions troubles, il a longtemps été cantonné à des rôles affligeants en étant, au choix, le moralisateur chiant ou le rigolo de service.

Souvent complexé, le rappeur blanc a subi quelques humiliations difficiles à supporter pour consolider une street-crédibilité suffisante : jamais contrôlé par la police, jamais victime de discriminations raciales, incapable de prononcer correctement un mot en arabe ou en wolof sans s'afficher…

Malgré quelques exceptions de temps à autre (Flynt, Bolo), la France est restée, pendant de longues décennies, un territoire difficile à conquérir pour tout apprenti-Eminem. Conjuguer taux de mélanine négatif et trash-attitude était mathématiquement impossible.

Bon, il y a toujours eu des blancs étranges et dérangés (Tekilatex, Gérard Baste, Freko Ding), mais trop obscurs pour contenter à la fois la rue, les nerds du rap, et le grand public.

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Et puis, les choses ont évolué en trois temps. D'abord, à partir de 2005, sous l'impulsion de Néochrome et de ses artistes si particuliers : Sinik a tenté de jouer la carte de la street-crédibilité, mais a fini par s'effondrer (sans compter qu'il n'est qu'à moitié blanc) ; Seth Gueko a concilié pendant un temps rap de rue et franchouillardise, mais sans jamais trop faire dans le blanc chromatique en revendiquant, à ses débuts, de fortes attaches gitanes ; Zekwe Ramos est à moitié cap-verdien, et a toujours fait de la musique hybride ; au final, seul 25G a représenté un pur rap de babtou pur souche tout en se lâchant sur les insultes, la vulgarité, et la crasserie visuelle.


La deuxième étape de ce plan de domination du rap par les blancs se situe à la même période, avec l'arrivée dans le game d'une singularité, un cas à part : Orelsan, l'élu de la Matrice. Premier babtou provincial à convaincre pour la qualité de ses punchlines, le naturel de son personnage, et sa capacité à jongler entre l'humour très ironique et les interrogations plus existentielles, son premier album marque un tournant dans l'histoire du rap vanilloderme. On n'échappe pas à quelques clichés inhérents au personnage (adolescent attardé, loser invétéré), mais le tout se fait de manière tout à fait décomplexée, ce qui, dans le sombre milieu du rap, est déjà un bel exploit.


La dernière étape a lieu quelques années plus tard –à partir de 2011-, amorcée par les changements majeurs subis par le rap avec la démocratisation des moyens de diffusion par internet. Les têtes blondes qui ne se sentaient pas concernées par le rap proposé à grande échelle par les médias de masse ont enfin pu découvrir d'autres artistes, par le biais des suggestions Youtube, des blogs spécialisés, et des sessions d'exploration sur Soundcloud. Découverte de nouvelles ou d'anciennes scènes trop longtemps négligées (Houston, Memphis), de personnages hauts en couleurs, et de blancs décomplexés (Riff Raff, Necro, Paul Wall)... nos jeunes faces de craies comprennent enfin qu'ils peuvent se la donner à fond et jouer la trash-attitude sans forcément tomber dans le ridicule.


Cinq ans plus tard, la valve ouverte par quelques illuminés a inondé le game d'une bile incontrôlable de rappeurs blancs complètement dégénérés. Le White Trash est presque devenu une nouvelle norme, au point de nous faire regretter l'époque où concilier teint pâle et crédibilité dans le rap était inconcevable : il y aura bientôt plus de blancs dans les studios de rap que dans les rassemblements du Ku-Klux-Klan.

Biffty, le joli coeur du rap français 

Les catégories de rappeurs blancs allumés

Comme pour toute autre catégorie socio-musicale, les membres de la secte des blancos se divisent eux-mêmes en sous-groupes, en fonction de leurs influences, de leur style, et de leur manière d'aborder le rap.

Les blancs d’œufs d’Alkpote

C'est LA grande constante des rappeurs à face de craie (ça, et l'absence de mélanine). TOUS sont fans d'Alkpote, et s'inspirent plus ou moins intensément de son personnage, de sa technique, ou de son vocabulaire.                        

Le White Trash précurseur : Sidisid

Orelsan a certes défriché les sentiers du côté du grand public, mais sans forcément convaincre la rue et les nerds du rap. Sur ce plan, le grand acteur de la fin des complexes caucasiens s’appelle Sidisid. Après une première partie de carrière plutôt spé avec son beatmaker Dela, il a vengé trois générations d’humiliations de rappeurs blancs en devenant le petit chouchou d’Alkpote (le rappeur préféré des blancs) et en duettant avec de vraies ghetto-stars comme Hype, Joe Lucazz ou Jack Many. Assumant plus que n’importe qui ses influences US, et se permettant des choses que personne  avant lui n’osait se permettre, Sidisid a enfanté toute une flopée de petits clones, inspirés par son style qui, de base, ne paye pas de mine, mais qui se révèle en fait létale.


La White Trash Punchline
: "Coucou c’est nous, comme Christophe Dechavanne". Une phase qui sonnerait ridicule dans la bouche de n’importe qui, mais qui se révèle diabolique avec le ton et le timbre de Sid. Et puis, Dechavanne, sérieusement ... Fallait oser.


Taux d'Alkpote dans le sang
: De 0% à 100% en 4 secondes, blanco. Sidisid ne serait pas le Sidisid que l'on connait sans Alk, mais Alk ne serait pas le Alk que l'on connait sans Sidisid. L'un et l'autre se nourrissent mutuellement (ce n'est pas sale), et Sid s'est détaché depuis longtemps de l'étiquette de "petit d'Alk".

Le White Trash ultime : Biffty

Le spécimen ultime, celui qui fait fantasmer les cryptozoologues passionnés. Celui qui trouve son équilibre au-delà de toute limite, qui ne vit que pour le chaos et la mort de toute règle morale, de toute once de bon goût. Biffty EST le mauvais goût incarné, un rejeton de la culture punk ayant croisé trop tôt le chemin de la trap, d’Alkpote et de Gucci Mane.


La White Trash Punchline : « J’t’encule tellement que tu vas chier des gosses ». Tout Biffty résumé en quelques mots : sale, gras, pas fin pour un sou, bas-du-front, vulgaire, mais terriblement efficace.


Taux d'Alkpote dans le sang : 50% Alk / 50% Cholestérol. Biffty est le substrat de graisse d'Alkpote. Il n'a ni sa subtilité, ni sa qualité d'écriture, mais a hérité de sa capacité à consommer les drogues sans satiété, et à honorer la crasserie comme si elle était sa propre épouse.     

 

Le White Trash Star : Vald

Parmi la longue liste de rejetons d’Alkpote, Vald est peut-être le descendant le plus proche génétiquement de son daron. Amour des multisyllabiques, goût prononcé pour la vulgarité, le politiquement incorrect et les concepts borderline : presque étrangement, le blondinet est le White Trash le plus à même de toucher le grand public. Avec une fan-base solide, des tournées dans toute la France, et une capacité à repousser régulièrement les limites, il se présente comme la locomotive de cette sous-frange du rap-game.


La White Trash Punchline
: "J’baise le monde comme un autiste". Parce que seul un rappeur blanc peut dire ça sans créer une polémique d’ampleur nationale (bon, il y a bien eu une petite polémique, mais franchement mignonne).


Taux d'Alkpote dans le sang
: 99%. Vald a appris à rapper en écoutant Alkpote. Vald connait TOUS les sons d'Alkpote par cœur. Vald joue 90% de ses lyrics sur les multisyllabiques, comme Alkpote. Vald a récupéré DJ Weedim, le beatmaker d'Alkpote.

 

Les gendres idéaux, à condition d'aimer les blagues de cul aux repas de famille

Ils sont mignons, ils font craquer ta petite sœur ou ta cruch, et pourtant, ils parlent plus souvent de leur bite que de leur propension au romantisme.

 

Les White Trash Hipsters : DFHDGB

Bien moins bourrins que Biffty, moins influencés par Alkpote que Vald, moins rigolos qu’Orelsan, les deux Faux Hipsters sont de vrais auteurs, capables d’aborder des thèmes terriblement profonds (l’amour, la mort, le nihilisme, la croyance) derrière une façade faisant la part belle aux métaphores sexuelles et aux textes crus. Avec leurs bonnes bouilles plus rockisées qu’hip-hopisées, et leurs influences à mi-chemin entre GB Paris et Justin Bieber, Hyacinthe et L.O.A.S ont su se frayer un chemin jusqu’au panthéon des rappeurs blancs.


La White Trash Punchline : "Vivement la fin du monde, que j’me fasse sucer par le vortex ". En somme : tout l’univers DFHDGB résumé en une phrase. Nihilisme froid, ironie au sujet de la mort, métaphore sexuelle, et puissance de l’image.


Taux de bonne tenue au mariage de Tonton Patrick : 30%. Ok, les mecs sont capables de bien se sapper, de venir accompagnés, et de ne pas trop se défoncer avant la pièce montée. Mais Hyacinthe va probablement se taper une demoiselle d'honneur et foutre la soirée en l'air –et encore, c'est le meilleur des cas, il est plus probable qu'il se tape carrément la mariée. Pire : L.O.A.S et Hyacinthe pourraient venir accompagnés de Krampf (leur beatmaker), un mec au taux d'alcool dans le sang naturellement supérieur à la limite légale.

 

Le White Trash originel, repenti et devenu gendre idéal : Orelsan

Le garçon a parcouru pas mal de chemin depuis Saint-Valentin et Sale Pute. Devenu hyper-respectable, avec ses entrées au cinéma, en télévision, dans le monde de la musique, il a ouvert la voix à toute la génération White Trash actuelle, en se mangeant tous les coups à la place des autres : polémiques, plaintes, concerts annulés … Après avoir parfaitement géré toutes cette crise, il en est sorti plus fort que jamais, récoltant même les louanges de Yann Moix il y a quelques semaines. La consécration ultime.


La White Trash Punchline : "J’te collerai contre un radiateur en te chantant Tostaky". Vraie référence de blanc de Province, et surtout, très beau niveau de trashitude : un point violences conjugales presque premier degré, une vanne sur Bertrand Cantat (plutôt courant en 2016, mais franchement osé en 2007), et un comique de répétition qui renvoie à son "ferme ta gueule, ou tu vas t'faire Marie-Trintigner" sur Saint-Valentin, autre titre-polémique.


Taux de bonne tenue au mariage de Tonton Patrick
: 99% seul, 50% si Gringe traine dans le coin. Sur les plateaux télé, Orelsan a prouvé qu'il était capable d'être plus sage que n'importe quel chanteur de variété. Gringe aussi, mais avec un peu de mauvaise volonté, et deux-trois verres dans le nez, le duo est capable de se faire du mal, et de ruiner n'importe quelle ambiance.

 

Le White Trash qui ne paye pas de mine : Nusky

La preuve qu'en 2016, on a plus de chances de réussir dans le rap en ressemblant à un lycéen mal fagoté qu'en cosplay Tupac Shakur. Biberonné au cloud-rap, et parfaitement soutenu musicalement par son compère Vaati (beatmaker), le petit Nusky a pas mal fait parler de lui chez les critiques en fin d'année dernière avec l'EP Swuh, et cette année avec quelques "singles" bien sentis, notamment Goodbye, extrait de l'EP Adventures de Vaati. Moins trash qu'un Biffty ou qu'un Hyacinthe, il est tout de même capable de lâcher quelques crasseries si le cœur lui en dit, mais jamais gratuitement. Le vulgarité au service de la musique, et pas le contraire.   


La White Trash Punchline : "Je bouffe des chattes, je bouffe de la MD, soir-ce je suis pété". Sexe, drogue, et dégaine de fan de rock… Nusky ne sera jamais le rappeur le plus glamour du game, n'aura jamais le capital séduction de Nekfeu, mais a tout pour squatter le top 50 sur MCM, entre deux rediffusion d'Hartley Cœurs à Vif.

Taux de bonne tenue au mariage de Tonton Patrick : 40%. On sent que le mec risque de rester dans son coin à descendre les bouteilles, s'il ne connait personne à sa table. En revanche, s'il est mal accompagné (de Vaati, par exemple), ça peut vite finir en beuverie orgiaque, torse-nu sur l'estrade et à deux doigts de faire l'hélicobite.

 

Les blancs de chez Néochrome, une espèce à part

Au milieu des années 2000, Seth Gueko et son "rap de gwer" plus gitan que gentil blanc ont ouvert la voix, avant que 25G ne vienne défoncer des portes. Qu'ils soient blancs, noirs, jaunes ou gris, les artistes de chez Néochrome ont toujours mis un point d'honneur à se démarquer.

Le White Trash Camionneur : 25G

Avec un gabarit qui ferait passer Kubiak pour un gringalet, 25G a été l'un des premiers rappeurs blancs à sur-assumer son côté franchouillard/campagnard, amoureux de produits du terroir et d'activités de la France bien profonde -la chasse, les rillettes, la picole ... Avec son gros timbre de voix, ses débardeurs, et son style très rentre-dedans, 25G est en quelque sorte le Nemesis d'Orelsan.  


La White Trash Punchline : "Babtou Pur Souche, qui casse des bouches". Avec cette punchline, sans jamais se montrer attiré par les idées de la droite extrême, ou les valeurs de la France identitaire, 25G s'est malgré lui attiré les louanges d'une frange des "français de souche". Les dommages collatéraux du rap.


Taux de bonne franchouillardise :
75%. 25G est le prototype ultime du boucher de campagne, celui qui dépèce vingt-cinq kilos de couenne de porc à chaque barbecue, grosse taches de graisse sur le débardeur, et grandes claques dans le dos à t'en décoller les poumons. Mais 25G n'est pas que ça, et ses connexions régulières avec Alkpote, Escobar Macson ou Zekwe lui confèrent un pourcentage caillera non-négligeable.  

 

Les White Trash du plus profond du terroir : Billy Joe, Jean Floc'h et La Prière du Poulet


En termes de dégaine, il est absolument impossible de lutter. A mi-chemin entre François Damiens et les villageois consanguins du film Sheytan, les rednecks du terroir ont toute la panoplie de parfaits bœufs franchouillards de la France la plus profonde. Si Jean Floc'h et La Prière du Poulet jouent beaucoup sur le second degré et leur style presque caricatural, Billy Joe est un vrai néochromien enervé comme on n'en faisait plus depuis des années.

La White Trash Punchline : "J'ai des bouts d'chair, un pack de bières dans l'fond de ma glacière". Particulièrement chaud, Billy Joe renoue avec la grande tradition Néochrome : multisyllabiques, images violentes, et références à mi-chemin entre films d'horreur et introspection torturée.


Taux de bonne franchouillardise : 300%. Plus franchouillard que Jean Floc'h, même les reportages sur les truffes dans le JT de Jean-Pierre Pernaut ne peuvent pas lutter.                            

                                                                                                   

Le Farang White Trash : Jason Voriz

Le simple fait d'émigrer en Thaïlande -faut-il vraiment vous faire un dessin ?- est déjà un acte bien plus trash que n'importe quelle punchline listée ci-dessus. Et puis, Jason Voriz est loin d'être le rappeur le plus sobre lyricalement du monde.


La White Trash Punchline : "Tu peux te faire sucer gratis avec un p'tit sachet de Ice". Parce qu'en terme de défi aux bonnes mœurs, se faire sucer pour quelques bath, c'est bien, mais pour un peu de drogue, c'est encore mieux.


Taux de bonne franchouillardise : 100%. Seul un blanc de souche plus que blanche peut chanter "chaussettes-claquettes" sans la moindre pression.

 

Le White Trash plus fort que les autres : Youno    

Youno n'est pas signé chez Néochrome, ne collabore pas avec Néochrome, mais porte en lui quelque chose de très néochromien : un univers à l'identité très forte ; un nombre incalculables de références cinématographiques, télévisuelles, ou empruntées à la pop-culture ; des clips à l'imagerie travaillée jusqu'au moindre détail ; et une forte propension à jouer avec les multisyllabiques.

La White Trash Punchline : "J'veux me faire congratuler par celles qu’ont grave du lait, voir leurs culs maculés de mon jus coagulé". C'est sale, métaphorique, et multisyllabiquement parfait. Youno, énième rejeton d'Alkpote ?

Taux de bonne franchouillardise : 1%. Hormis la pâleur de son teint, Youno n'a pas le moindre point commun avec les rednecks Jean Floc'h ou La Prière du Poulet. Quelques petites séances d'UV, ou une bonne dose de soleil sur les plages de Miami, et on pourra arrêter de le catégoriser parmi les rappeurs blancs.

Courage, Youno.                                                                                                                                                                         

 

 



 

Crédit photo : capture écran YouTube Alkpote - "Pyramide"

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Par Genono / le 15 juillet 2016

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