Rap français : l'humanitaire en scred

Par Genono / le 22 août 2016
Rap Game Baraka City
Parfois critiqués pour leurs postures individualistes, les artistes rap français sont pourtant nombreux à s'engager sur le terrain ou mettre la main à la poche sans forcément le faire savoir. Explications

Si public et critiques ont tendance à déplorer la disparition progressive d’engagement politique ou social dans les textes des rappeurs les plus médiatisés, considérer ces mêmes rappeurs comme irresponsables face à la déliquescence de notre société serait ingrat et révélateur d’un certain manque de bon sens face aux véritables responsables des maux qui nous touchent. Le rap n’est pas coupable de l’absence de révolte sociale significative –à moins que vous ne puissiez citer ne serait-ce qu’un seul rappeur influent en 1789 ou en 1968-, et se présente même comme un excellent porte-voix des douleurs de la jeunesse, comme en témoignent les slogans empruntés à Sch, Booba ou PNL lors des récentes manifestations lycéennes.

Deuxièmement, le prétendu appauvrissement culturel des nouvelles générations peut bien être attribué à des dizaines de facteurs bien plus déterminants que le rap : posez une oreille sur les discussions du bistrot le plus proche de votre domicile, et écoutez les arguments. Des réseaux sociaux à Pokémon Go en passant par Game of Thrones ou la télé-réalité, la jeunesse a suffisamment de démons dévoreurs de neurones à combattre, ne vous inquiétez pas pour elle : le rap est le dernier de ses soucis. Et puis, attendre de la musique qu’elle éduque les masses, c’est rêver d’une société médiocre. Aussi bons et référencés puissent être les textes d’untel ou d’un autre, cinq minutes de conscience sans refrain n’auront jamais la portée de 400 pages d’un philosophe, d’un sociologue ou d’un scientifique. Et puis, il y a aussi le fait que cet appauvrissement culturel de la jeunesse soit montré du doigt par des cinquantenaires dopés à Touche Pas à Mon Poste, à l’anisette et au Turf, mais on risquerait de trop s’écarter du sujet. 

Pour finir, donc, l’utilité sociale du rap –comme toute autre forme de musique- réside plus dans sa capacité à insuffler émotions (positives ou négatives) et enjouement dans les cœurs (que l’on ait affaire aux rythmiques dansantes de Jul ou aux ambiances pesantes d’Asocial Club) que dans son rôle désigné de haut-parleur du mal-être sociétal. Ainsi, n’en déplaise aux partisans d’un mouvement hip-hop qui se voudrait intègre et dénonciateur, un Maitre Gims millionnaire qui utilise un pourcentage de sa fortune pour faire construire des puits en Afrique est bien plus utile à son monde qu’un rappeur indépendant fauché qui se révolte contre Bolloré sur une prod sous-mixée.

 

« J'fais dans l'humanitaire … rap d'handicapé ! (Canardo, Paname Boss) »

Gims, Mokobé, Gradur, Soprano … Ces rappeurs souvent pointés du doigt par la frange conscientisée du public pour le manque d’engagement de leur musique sont en réalité bien plus engagés que n’importe quel discours de –insérer le nom du politicien de votre choix-. Le cas de la Sexion d’Assaut est le plus emblématique de cette situation : si le groupe parisien représente le Némésis absolu pour tout défenseur d’un hip-hop moral et citoyen, à coups de gros tubes variétisés et de ciblages commerciaux sur un public très jeune, ses membres sont parmi les plus actifs du milieu rap sur le plan de l’humanitaire. Que les initiatives impliquent tout le Wati B, comme lors de cette distribution de fournitures scolaires et de vêtements au Mali, ou cette campagne pour appeler aux dons à UNICEF, ou que les projets soient plus personnels, comme lorsque Maitre Gims crée une fondation pour l’accès à l’eau potable dans différents pays d’Afrique, les actions de la Sexion sont concrètes et directement utiles.

Comme toute bonne action médiatisée, on pourra évidemment toujours poser la question de la sincérité de la démarche, railler sur l’éventuelle démagogie des rappeurs, considérer que ces initiatives servent plus l’image du groupe que les réels intérêts des démunis. Mais à l’heure où Maitre Gims crée l’évènement à chaque fois qu’il prend le métro, peut-il réellement se cacher de lancer une marque de bouteilles d’eau censée financer la construction de puits ? Les projets en question n’ont-ils pas une portée plus importante avec l’appui médiatique du nom de la Sexion d’Assaut ?

 

 « Ils font d’la promo et d’la charité, les enfoirés » (Nakk, Darksun)

Si la question se pose, c’est que la France a longtemps vu le modèle américain avec beaucoup de défiance. Plus décomplexée, l’industrie musicale US assume la combinaison promo/charité de manière très naturelle, depuis We Are The World jusqu’à son remake. Et le joli monde du hip-hop ne fait pas exception, plaçant régulièrement quelques gros titres dans les journaux people : Kanye West offre 1000 paires de chaussures, Flo Rida fait don d’un million de dollars, 50 Cent vient en aide à la Somalie … Des actions qui ressemblent à s’y méprendre à celles de politiciens en conquête d’électeurs : en venant en aide aux démunis, ces artistes s’assurent de faire parler d’eux pour de bonnes raisons, améliorent leur image, touchent leur public. En somme : une opération gagnante pour tout le monde. L’illustration la plus parlante est celle de Beyoncé, presque devenue une femme politique à part entière : tournée humanitaire en Haïti, clip offert à l’ONU, ouverture d’un centre de formation en beauté et esthétique pour toxicodépendants, participation au Téléthon … Autant d’actions que n’aurait pas reniées Michelle Obama, et qui contribuent à faire de Madame Carter l’une des personnalités féminines les plus influentes au monde.

 

 

 La France, avec son marché plus petit et ses institutions plus défiantes vis-à-vis du hip-hop, est encore très loin d’avoir sa propre Beyoncé, ou son propre Kanye West. Oxmo Puccino fait bien des titres pour l’UNICEF, certes, mais à plus grande échelle, quasiment aucun rappeur n’a l’influence nécessaire pour faire bouger les lignes. Les projets de grande envergure sont rares, et même Diams, dont chaque sortie médiatique est un évènement, ne fait que très peu parler de son association, Big Up Project, pourtant très efficace. La personnalité pudique et l’ambition a priori tout à fait désintéressée de l’ex-rappeuse (qui n’a clairement plus rien à vendre) tendent évidemment à préserver cette association de l’agitation populaire, et à anoblir la quête menée par Mélanie pour les enfants (orphelins ou non) sénégalais et maliens.

En fait, les actions les plus concrètes, en France, sont celles qui ont un ciblage très local et très précis. Sans moyens adéquats et sans soutiens de poids, on sera ainsi plus efficace en venant en aide à 10 personnes en bas de chez soi, qu’en cherchant à sauver un pays entier de la famine à l’autre bout du monde. Et dans le genre local, l’initiative lancée par Mac Tyer il y quelques années à Aubervilliers est un modèle de réussite. En collectant et en distribuant des fournitures scolaires aux enfants de sa ville, il permet chaque année à plus de 500 familles d’effectuer la rentrée dans de bonnes conditions, tout en rappelant aux élèves l’importance de l’éducation et de l’apprentissage de la langue française. Loin de se contenter d’une action isolée, il a su pérenniser et installer ce rendez-vous au succès grandissant.

Dans le même ordre d’idées, l’association Apprendre, Comprendre, Entreprendre et Servir, fondée par Kery James, souhaite pousser les jeunes les plus défavorisés à poursuivre des études en dépit des difficultés financières. Ainsi, le rappeur ne se contente pas de répéter « on n’est pas condamné à l’échec » dans ses chansons ; il va plus loin, par une action concrète, financée majoritairement par ses propres cachets de concerts. Si, dans l’immédiat, il ne pourra pas aider des milliers de jeunes à travers toute la France, l’idée fait son chemin. En prouvant la réussite de son modèle à travers celle de quelques étudiants –sélectionnés au cas par cas par un jury, en fonction de leur motivation et de leur projet personnel-, il pourra attirer d’autres partenaires, et peut-être, à terme, permettre à de plus en plus de jeunes de mener à bien leurs études. Pour l’heure, Kery James a déjà su convaincre Grand Corps Malade et Omar Sy de le soutenir.

Ces deux projets initiés par Mac Tyer et Kery James, et portés sur l’éducation, renvoient au mouvement Human Education Against Lies, lancé par le légendaire KRS-One aux Etats-Unis. Rappeur au discours très politisé et très ancré dans la revendication sociale, ce cinquantenaire s’est illustré en distribuant gratuitement des milliers d’ouvrages littéraires aux plus démunis.


« Pas d'aide humanitaire, vu qu'les colons te volent tes terres » (Sniper, Jeteur de Pierres)

 

Autre grand sujet de prédilection dans le rap français, le sort du peuple palestinien préoccupe et tourmente une génération entière. Sofiane, Keny Arkana, Médine, MAP, Alisur disque comme dans les faits, les rappeurs trouvent l’énergie pour se mobiliser face à la colonisation. Din Records a ainsi organisé au Havre le projet culturel et sportif  Gaza Soccer Beach, suite au bombardement de 4 enfants jouant au ballon sur une plage de Gaza en juillet 2014. Dans le même genre d’idée, Mokless lançait l’année dernière le projet 100 rappeurs pour la Palestine, rien de bien concret mais ça ne mange pas de pain. Plus concret, GB Paris (Sazamyzy et Hype) est probablement le groupe français le plus concerné par le sort gazaoui, puisqu’il a pris l’initiative de faire fabriquer les vêtements de sa marque par des ouvriers palestiniens. Alors certes, le sweat revient plus cher que s’il était importé de Chine, mais au moins, le discours est cohérent, et l’action est réelle.

Et puis, il y a les initiatives plus particulières, portées sur des causes dont personne ne parle jamais, et qui ne semblent pas émouvoir particulièrement le peuple de France. Rockin' Squat (ça n’étonnera personne) reverse ainsi les bénéfices de ses ventes de t-shirts à la communauté de Taquara, au Sud du Brésil. Plus proche de nous, Nakk, qui critiquait il y a quelques années l’action ambigüe des Enfoirés (« Ils font d’la promo et d’la charité, les enfoirés »), s’est engagé contre l’inceste.

Finalement, les exemples de rappeurs engagés de manière concrète sont légion. Alors que le rap semble engouffré dans une course effrénée à l’individualisme et au matérialisme, il semble même plus difficile de trouver un rappeur n’ayant jamais fait don de sa personne ou de son pognon pour venir en aide aux démunis, aux enfants, aux victimes de guerres, de viols, ou de maladies. Pour preuve, même le plus grand représentant français de la tendance matérialiste et individualiste, Booba, se laisse parfois tenter par l’humanitaire –sans avoir le moindre besoin de communiquer dessus.

 


Photo : Richard Bord / Getty Images

Par Genono / le 22 août 2016

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