Rap français : l'évolution du freestyle à travers les âges

Par Yérim Sar / le 29 septembre 2016
Rap français : l'évolution du freestyle à travers les âges
Des battles et impros originelles aux freestyles calibrés pour YouTube, qu'est-il arrivé à ce pilier de l'art rapologique ?

Une des caractéristiques principales du rap et de ses artistes, c'est (ou c'était) l'attachement à l'exercice incontournable du freestyle. C'est-à-dire que le rappeur devait être prêt quoi qu'il arrive à pouvoir kicker sur une instru et ainsi démontrer ses capacités de MC, qui peut s'adapter à toutes sortes de beats sans s'être spécialement préparé auparavant. Pour les plus vieux d'entre nous, c'était déjà une petite déformation du freestyle originel, qui était souvent synonyme d'impro.

 

Les premiers auditeurs de rap français ont ainsi été bercés aux légendaires passages des premiers rappeurs sur Radio Nova. Pour rappel, à cette époque, le freestyle est un des seuls et uniques moyens de se mettre en avant et de se faire connaître. D'ailleurs, pratiquement tous les pilliers du rap français sont passés par cette étape obligatoire, dans le sens où il n'y avait tout bonnement rien d'autre à ce moment là.

 

Bon, il a fallu se rendre à l'évidence, tous les rappeurs ne sont pas forcément des foudres de guerre en impro pure et dure. Du coup, plutôt que de se forcer à inventer sur le vif des rimes franchement oubliables, la plupart ont opté pour des textes qu'ils connaissaient par cœur, posés sur des faces B, et au final les auditeurs étaient plutôt gagnants : cela permet de découvrir des inédits ou tout simplement des artistes en tant que tels au détour d'un freestyle collectif.

 

 

Dans les années 90, des crews entiers se forgent une réputation presque uniquement à partir de leurs performances radio. Toute une génération a par exemple été traumatisée par les freestyles de l'équipe Time Bomb : émission après émission, Oxmo, Lunatic, Les X-Men et d'autres lâchent des véritables perles, le plus souvent sans projet à défendre à côté. On est dans le cas des challengers surdoués mais qui ont tout à prouver et qui ne disent jamais non à une apparition au micro.

 

Un passage obligé

Si le freestyle n'est pas forcément l'unique mètre-étalon de la qualité d'un rappeur (il y a d'autres paramètres qui entrent en jeu, par exemple sortir des albums c'est sympa aussi), il reste un moyen d'affirmer sa technique et d'impressionner son auditoire, public comme autres rappeurs d'ailleurs. La plupart du temps le DJ passe les faces B américaines du moment, et ça fait toujours plaisir. Ce genre de performances devient bien vite un passage obligé ; voir un rappeur ne pas se plier à l'exercice est assez rare, d'autant que c'est toujours l'occasion de ramener ses potes.

 

Les années passent, et ce qui était auparavant systématique a tendance à se raréfier. Déjà, en concert, certains rappeurs n'ont plus forcément le réflexe d'intégrer un passage purement freestyle, préférant souvent se contenter de leur propre répertoire, ce qui peut se comprendre. Autre facteur qui joue beaucoup : la quasi-disparition des compilations réunissant une trentaine d'artistes confirmés. Concrètement c'était l'occasion parfaite pour croiser le micro lors de la promo radio, tous les rappeurs qui participaient à la compil répondaient présents et cela donnait des combinaisons souvent inédites en freestyle. Sauf que plus on avance dans le temps, plus les albums collectifs semblent difficiles à mettre en place ; si l'on en a un par an c'est déjà énorme.

 

Il existe sans doute une autre raison, plus pragmatique, qui explique que l'on ait moins de mélanges de rappeurs d'horizons différents lors d'un freestyle radio : la baisse des ventes globales. Désormais le temps de chacun est précieux et on peut comprendre que certains préfèrent se concentrer sur leurs projets personnels plutôt que de faire une apparition surprise lors du passage d'un collègue. Certes, ça fait plaisir à l'auditeur, mais il faut reconnaître que niveau exposition, ça n'apporte plus grand-chose, en tout cas pas plus qu'une vidéo tournée par le rappeur lui-même, sans invité. Il n'y a qu'à voir l'avalanche de malentendus et de simili-clash provoquée par la tentative d'organisation d'un freestyle collectif par Jarod il y a deux ans ; dans un premier temps on a juste une petite guéguerre d'égo, puis à la seconde où l'argent rentre en jeu (il avait été question que chacun parie 10.000 euros façon table de poker, et que le MC déclaré vainqueur empoche tout), tout est parti en cacahuètes à vitesse grand V entre Jarod, Sadek et Sofiane. C'est balot, d'autant que les trois, dans leur registre, sont quand même d'excellents kickeurs. Enfin, la diminution drastique d'émissions spécialisées (souvenez-vous qu'à une époque, ne serait-ce qu'avec Skyrock, Générations et d'autres, il y en avait plusieurs par jours...) au profit d'interview plus classiques, souvent ponctuées de morceaux lives plutôt que de freestyle, a aussi contribué à la rareté de l'exercice... en tout cas sur les ondes.

 

Mutation numérique

 

Le renouveau du freestyle va évidemment de pair avec l'utilisation d'Internet par les rappeurs. A présent ce sont eux qui deviennent en quelque sorte leur propre média, via tous les réseaux sociaux et surtout les sites de partage vidéo, Youtube en tête. Du coup, par un effet de basculement assez logique, c'est aujourd'hui par ici qu'on trouve des freestyles assez chiadés, en audio mais surtout en vidéo. Des collectifs comme La Sexion d'Assaut ou L'Entourage, en plus de retourner à peu près tous les open mic de la capitale, ont inondé la toile de freestyles vidéo et c'est ce qui leur a permis de toucher un large public en retrouvant une spontanéité un peu perdue ces temps-ci.

 

C'est également là qu'intervient ce qu'on pourrait presque appeler les freestyles 2.0, c'est-à-dire ceux qui sont en réalité presque aussi préparés qu'un morceau original. Que ce soit un morceau posé en studio dans des conditions optimales ou carrément une vidéo qui s'apparente plus à un mini-clip qu'à un freestyle, les rappeurs des années 2010 ont pratiquement tous offert à leur public une série de « freestyles » soignés. D'un côté, les amateurs du côté live ou simplement à l'ancienne peuvent probablement regretter que le côté clean ait complètement supplanté l'esthétique à l'arrache d'antan. Mais de l'autre, c'est une mutation qui correspond simplement au fait que le web a plus ou moins remplacé la radio pour toute une génération. Du coup, la définition du terme freestyle s'est encore plus élargie : cela peut tout aussi bien désigné un morceau inédit, posé sur une instru originale et non une face B, le tout filmé proprement. Le dernier Dosseh en est l'illustration parfaite.

 

D'ailleurs cette version du freestyle a tellement pris le pas sur la classique qu'on assiste parfois à des réactions surprenantes. Récemment, lorsque Kaaris a lâché son freestyle Chicha, des internautes se sont étonnés du fait que ce soit une instru reprise de l'américain Lil Yachty.

 

Alors, l'impression qu'il est de plus en plus rare de tomber sur un freestyle d'anthologie, est-elle fondée ? Si on parle juste de quantité, oui, et c'est un peu dommage. Mais il existe aujourd'hui des équivalents que l'on n'avait pas à l'époque (morceaux voire carrément projets gratuits en pagaille, multiplication des vidéos, on peut citer les très pros Urban Shoot pour les amateurs de Cypher, etc). En plus, si toute une nouvelle frange de rappeurs ne prend plus du tout le temps de freestyler, c'est parfois à raison. Il semble par exemple peu probable que le groupe PNL soit dans son élément, en radio, forcé de poser sans autotune sur une instru inconnue. Certains pourraient y voir une carence, c'est vrai. Mais d'autres noteront que les deux zozos, en sortant 3 albums en à peine plus d'un an et demi, sont bien plus productifs que leurs homologues. A chacun de voir le verre à moitié vide ou à moitié plein.

Et sinon ça c'est cadeau.

 

 

 



Crédit photo : capture d'écran YouTube/ Casseurs Flowters

 

Par Yérim Sar / le 29 septembre 2016

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