Rap français et cinéma : je t'aime moi non plus

Par Yérim Sar / le 19 février 2016
Rap français et cinéma : je t'aime moi non plus
Lundi soir avait lieu l'avant-première du film Pattaya à Paris. La comédie qui sort la semaine prochaine est le second long-métrage de Frank Gastambide, après Les Kaïra. Et le bonhomme est resté fidèle à ses habitudes, multipliant entre autres les références rap, que ce soit dans la bo, les dialogues ou même les apparitions de certains rappeurs. L'occasion de se pencher sur les relations en dents de scie qu'entretient le rap français avec le cinéma hexagonal.

Si d'une manière générale le rap français est intégré dans plusieurs scènes de Pattaya, c'est avant tout parce que l'équipe du film est plutôt attachée à cette musique et ne rechigne pas à faire certains clins d’œil. Ainsi outre les caméos furtifs comme ce bon vieux 25G qu'on aperçoit un instant en bas d'une tour, le film se permet une référence assumée au groupe 113 à travers l'apparition d'un de ses membres, sans parler de Seth Gueko, un guest quasi-obligatoire pour une histoire de Français en Thaïlande.


Cependant, tout n'a pas toujours été aussi simple. Si les rappeurs et leurs textes rappellent souvent leur amour pour le cinéma quel qu'il soit (américain en grande partie mais aussi français ou asiatique ; globalement la nationalité n'est pas un critère), l'inverse est loin d'être acquis. Pour le coup, il est facile de comprendre le blocage. Si l'on prend en compte l'âge moyen des cinéastes, il est évident que beaucoup n'ont simplement pas grandi avec le rap, un genre plus jeune chez nous qu'aux Etats-Unis et surtout, bien moins intégré à la pop culture qu'outre-Atlantique. Imaginer un Will Ferrell français donner la réplique à un rappeur sur grand écran dans une comédie tout public, c'est difficile. Déjà parce qu'il n'existe pas de Will Ferrell français mais surtout parce que le rôle de son interlocuteur serait jugé trop important pour être confié à un rappeur, ici vu avant tout comme un musicien un peu « spé ».

En clair, les deux milieux n'ont rien en commun, et c'est seulement avec le renouvellement des générations derrière la caméra que les choses commencent à changer depuis quelques années.

Est-ce à dire que les rappeurs étaient totalement absents jusqu'à récemment ? Non, mais ce n'est pas forcément une bonne nouvelle.

 

 

En terme de musique, le rap a finalement assez vite été utilisé au cinéma. Tout simplement parce qu'à l'époque des disques d'or et de platine qui pleuvaient régulièrement, le genre a été vu comme un bon moyen d'attirer un jeune public. Souvent c'était du cynisme à l'état pur, et la production faisait simplement appel à X ou Y rappeur du moment pour habiller le générique et plus si affinités, en fonction du film en question. En revanche, il n'y avait strictement aucune relation logique entre certains morceaux et le long-métrage qu'ils étaient censés illustrer, puisque concrètement, cela n'intéressait personne. Du coup on avait parfois des bo ou des albums de « musiques inspirées du film » de bonne qualité mais déconnectés de l'image.

Ainsi il est difficile de voir un rapport direct entre cette chose

 

et ce morceau.

 

Ou alors cela signifierait que dès qu'il y a un héros jeune, un peu bronzé ou simplement avec un accent de banlieue, l'irruption du rap est justifiée quels que soient le scénario, le ton ou simplement l'ambiance du film, et sans aucune exigence pour que le thème de la chanson se rapproche de celui de l'intrigue, mais ce serait vraiment indigne du cinéma français.

 

Les rappeurs réalisateurs

Ils ne sont pas nombreux mais ils existent : Akhenaton a co-réalisé Comme un aimant (dans lequel il joue également) avec Kamel Saleh (ainsi que le téléfilm Conte de la frustration avec Didier D.Daarwin). Le ton reste dramatique sur grand comme petit écran. Plus récemment Abd Al Malik a décroché un prix au festival de Toronto avec Qu'Allah bénisse la France, une adaptation de son autobiographie, parce que quand on aime parler de soi à ce point, ce serait dommage de se priver. Difficile de ne pas évoquer Comment c'est loin, où Orelsan fait ses débuts en tant que metteur en scène, scénariste et acteur, aux côtés de son compère Gringe. Comme on pouvait s'y attendre, le film reflète l'univers du rappeur, galère et humour compris.

 

Et on ne fera pas l'impasse sur l'inénarrable Morsay, qui nous a offert le nanar La Vengeance, dvd distribué par ses soins. N'ayant pas connu de sortie en salles, c'est un petit pas pour le cinéma mais un grand pas pour les puces de Clignancourt.

 

Les rappeurs acteurs

On passe à la catégorie la plus répandue. Il faut malgré tout différencier les rôles en tant que tels des simples apparitions clins d’œil mais la liste est longue dans les deux cas.

Dans les cameos et autres clins d’œil Mokobe est un habitué puisqu'on peut le voir dans Sheitan, Beur sur la ville ou encore Neuilly sa mère, à chaque fois dans une courte séquence plutôt orientée comédie. Pour rester dans la Mafia K1fry, Demon One a également une apparition dans Un Prophète (où il rackette les baskets du héros en début de film) et un rôle clin d'oeil dans Les Kaïra où il joue un pote de Warner, un rappeur stupide incarné par Ramzy Bedia. Comble de l'ironie, le personnage de Demon annonce qu'ils « vont faire la première partie de la Mafia K1fry » aux héros du film.

Kool Shen également est passé du clin d'oeil au vrai personnage. Il fait ses débuts sur grand écran dans La Beuze en jouant Lord Fatal, un grand amateur d'herbe, mais on le retrouve des années plus tard dans Abus de faiblesse, un drame de Catherine Breillat. Rétrospectivement, même si c'était moins respectable, sa réplique « je viens du 93 fils de pute t'es un homme mort » a plus fonctionné dans La Beuze que l'intégralité de ses séquences dans Abus de faiblesse, qui a eu peu d'écho.

Outre Passi en méchant flic ripou dans Skate or die et La Fouine en gangster amusant (et bas du front) dans A toute épreuve et Banlieue 13 ultimatum, on peut citer Disiz en héros de Dans tes rêves, film d'ailleurs co-écrit par Oxmo Puccino, sur l'univers du rap mais victime d'un manque cruel de subtilité. MC Jean Gab'1 a également tenté sa chance. Après quelques apparitions musclées mais drôles (Banlieue 13 et sa suite, Seuls two) il a interprété le héros de Black, un personnage de braqueur en cavale finalement assez proche de lui.

Viennent ensuite les rappeurs qui ont carrément épousé une carrière d'acteur à plein temps ou presque, à l'instar de certains homologues américains. Cela ne les empêche pas de continuer la musique quand bon leur semble, mais le cinéma occupe désormais une large place dans leur carrière : Stomy, Joey Starr ou même Doudou Masta appartiennent à cette catégorie. Un des signes qui ne trompent pas : après des débuts laborieux, leur image de rappeur est en général oubliée par les cinéastes qui leur offrent des rôles sans rapport : un dragueur qui devient gay (Joey Starr dans L'Amour dure 3 ans), un joueur de foot (Stomy dans 3 Zéros), et à peu près la majorité des seconds rôles interprétés par Doudou Masta.

Enfin, mention spéciale pour Rohff et Booba qui ont "joué" dans un dessin animé chacun. Le premier a prêté sa voix à Max, un minimoy dans Arthur et les minimoys, le second a doublé Bou le loubi, un personnage d'un épisode de la série Moot-Moot d'Eric et Ramzy.

Certes, le traitement un peu archaïque du rap existe toujours : il n'y a qu'à voir le personnage du fils aîné dans Les Tuche 1 et 2, mais ça reviendrait à vous conseiller ce film, ce qui pose un petit dilemme moral. Cependant d'autres l'utilisent de manière un peu plus fine, on pense notamment à la séquence des Beaux Gosses où l'ado héros du film passe Baby de Booba et Nessbeal alors qu'il est avec sa copine, ou même l'apparition absurde de tout le crew Bandana Music dans 15 ans et demi au côtés de Daniel Auteuil.

 

Sans parler des cinéastes qui se servent du rap pour amener un discours finalement assez sérieux, comme ce fut le cas dans Brooklyn.

 

Enfin, il reste, comme pour les acteurs, la solution de l'exil. Ainsi, après avoir joué son propre rôle dans Fast Life de Thomas N'Gijol, Kaaris est en train de tourner un nouveau film, avec entre autres Simon Abkarian ainsi que le fils de Clint Eastwood. On ne sait pas bien si c'est une question de physique et de gueule de l'emploi mais le cinéma a l'air de sourire au rappeur de Sevran, qu'on verra également à l'affiche de Braqueurs dans quelques mois. Sans être un comédien hors-pair, Kaaris a surtout été bien casté : son rôle de méchant correspond à peu près à son personnage de rappeur (qui, par-dessus le marché, habite à Sevran). Seule déception : contrairement à Gucci Mane dans Spring Breakers qui lâchait un de ses « burrr ! » dans une scène de fusillade, le bonhomme n'a pas pu caser un seul « ooooooorhhh pute ! » dans le film. Il reste encore du chemin à faire mais on est sur la bonne voie.

 


Crédit photo : Instagram Seth Gueko

Par Yérim Sar / le 19 février 2016

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