Rap français : le retour des compilations ?

Par Genono / le 23 janvier 2017
Rap français : le retour des compilations ?
Délaissé depuis la fin des années 2000 après une grosse décennie de succès, le format compilation tente, sur la pointe des pieds, de se refaire une place au sein du game. Mais le public est-il vraiment prêt à suivre ?

Pour la nouvelle génération d’auditeurs, beaucoup de concepts propres au rap des années 90/2000 sont aujourd’hui difficiles à comprendre : l’omniprésence des chanteuses de R'n'B sur les refrains de chaque single radiophonique, les albums vendus à plus de 500.000 exemplaires uniquement en physique, les paroles de Joeystarr, l’absence totale de réseaux sociaux, ou encore le simple concept de compilation. L’époque où Street Lourd, Talents Fâchés, Sang d’Encre, Hostile ou Première Classe trustaient le haut des charts est en effet révolue depuis plusieurs années, et si les compils n’ont jamais complètement disparu, elles n’attirent plus les mêmes castings, peinent à fédérer les têtes d’affiches, et par conséquent, à toucher un public suffisamment large.

 

L’âge d’or de la compil’ rap

Quand Street Lourd Hall Stars (2004) réunissait sur un même disque Rohff, Booba, Diams, Kool Shen, Kery James, Sinik, Soprano ou encore Lino, l’évènement, bien qu’important, ne paraissait même pas historique : ce genre de compilation au casting cinq étoiles était monnaie courante dans le rap français. Six ans plus tard, c’est quasiment le même casting qui venait poser sur le volume 2, avec quelques anciens remplacés par des nouvelles têtes (Mister You, Seth Gueko, La Fouine, Niro). Avant cette date, le rap français avait trouvé le moyen de se réunir le temps de L432 (Lunatic, Expression Direkt, Arsenik, La Rumeur), d’Hostile 2006 (Mac Tyer, Despo Rutti, Rohff, Salif, Soprano, Nessbeal …), ou même de la BO de Taxi 3 (Booba, Rohff, Oxmo Puccino, Doc Gynéco, Diams). Le public français a même eu droit, pendant cette même période, à de grosses compilations locales comme Chroniques de Mars (IAM, Fonky Family, 3ème Œil) ou encore des albums et streets albums de labels construits comme de pures compilations, comme IV My People réunissant régulièrement Kool Shen, Zoxea, Salif et Serum au milieu d’invités prestigieux comme Joeystarr, Akhenaton ou Oxmo Puccino.

Des dream-teams impensables aujourd’hui : personne n’oserait se lancer dans le projet pharaonique de réunir Booba, Kaaris, Nekfeu, Gradur, Lacrim et Orelsan sur un même disque ou une même Bande Originale de film. Organiser un featuring entre gros vendeurs semble déjà compliqué, pour tout un tas de raisons allant du manque de coopération des maisons de disques entre elles à l’égo surnaturel des rappeurs, en passant par le manque d’ambition flagrant d’un rap français qui pourrait enfin s’imposer comme la scène musicale majeure en France, mais qui préfère mettre toute son énergie dans des concours de bite en gardant l’œil rivé sur les compteurs de vues YouTube.

Même les équipes déjà en place ne semblent pas particulièrement motivées à l’idée de se lancer dans ce type de projet très couteux en temps et en énergie. À l’heure où tous les fans de Siboy ou de Damso rêvent d’une réunion du 92i au complet, le temps d’un album commun qui pourrait prendre de vrais airs de compilation, Booba et ses artistes démentent tour à tour l’existence d’un tel projet. Même son de cloche du côté de AWA, qui pourrait fédérer, autour de Kore, Lacrim et Sch, de nombreux artistes plus ou moins proches de l’équipe (Sadek, Nessbeal). Aucun roster ne semble disposé à relancer un concept qui a pourtant prouvé à de nombreuses reprises son efficacité.


Retour aux fondamentaux

Pourtant, malgré l’absence évidente de blockbusters collectifs ou de grosses réunions de rosters, le support compil semble reprendre doucement du poil de la bête. Complètement oublié ces dernières années, il est reparti, doucement mais surement, depuis 2015. Comme souvent, quand une tendance passe aux oubliettes, son retour s’est fait par les bas-fonds, sous l’impulsion d’activistes  passionnés et de directeurs artistiques véreux.

Quand on pense compilation de rap français, un nom vient forcément à l’esprit : Néochrome. Un label mythique en perte évidente de vitesse, qui cherche depuis quelques années à se relancer, après avoir perdu ses principales têtes d’affiche. Après avoir tenté de mettre en avant quelques petits nouveaux individuellement, Néochrome a fini par revenir à ce qu’il a toujours très bien fait : des compilations. Microbes Saison 1 (2016) a ainsi servi de présentoir à toute la nouvelle génération de gamins –signés sur le label ou non- prêts à faire briller à nouveau le blason de l’écurie , tandis que Tirs Groupés Volume 2 (2016) était censé réunir les artistes les plus installés du nouvel organigramme. Deux projets à la réussite mitigée, qui n’ont pas particulièrement marqué le public ni le game, en grande partie à cause du manque de noms capables d’attirer l’attention, mais ont le mérite de continuer à faire vivre le format « compil à la Néochrome ».

Dans un style très différent, le projet All Stars Industrie représente clairement, sur le plan du casting, l’un des projets de compilation les plus ambitieux de ces dernières années : Le Rat Luciano, Despo Rutti, Escobar Macson, Graya, Shone, MC Jean Gab1, Démon One, Jmi Sissoko et même Bouga. Et le plus beau, c’est que tous ces artistes ont proposé des inédits réalisés exclusivement pour la compil, avec un certain nombre de connexions pas forcément évidentes, comme aux plus belles heures de Street Lourd : Mokless-Karlito-Boss One, Shone-Nasfo-Dany Dan, ou encore Escobar Macson-Docteur Beriz. Un projet très éclectique qui dresse un bon panorama de ce qu’est le rap français aujourd’hui, quitte à s’éparpiller : des titres très sombres ou très durs côtoient des morceaux ensoleillés et dansants.

De façon assez incompréhensible, la sortie de la compilation fait pourtant très peu de bruit, et la majorité des auditeurs de rap n’en entend même pas parler. Les artistes présents ne communiquent pas particulièrement à son sujet, et les deux clips censés servir à la promo ne reflètent pas forcément la couleur globale du disque. Une initiative imparfaite mais  qui aurait mérité bien plus de soutien et de réussite.


Un format à réinventer

Le problème de l’industrie du disque, c’est qu’elle met parfois longtemps à comprendre que le monde autour d’elle évolue. Si une compilation réunissant des titres déjà sortis mais éparpillés sur différents projets avait de l’intérêt il y a quinze ans, quand l’auditeur lambda n’avait accès qu’à quelques albums chaque année, ce concept n’a plus la moindre raison d’exister à l’heure de YouTube, Deezer et 1fichier. C’est pour cette raison que des compilations comme Sauvage Vol.1 (Kalash Criminel, Timal, Fello, Graya, PSO Thug) ou Vol.2 (Sofiane, Numbers, Le Rat Luciano, PPROS) n’ont quasiment eu aucun impact, et sont passées complètement inaperçues pour l’immense majorité des auditeurs. Dans le même ordre d’idées, le projet Tookie Performance (2015) était voué à compiler des titres d’artistes liés de près ou de loin au à l’équipe Tookie P. Malgré la qualité évidente du casting (Kaaris, PSO Thug, Ixzo, Hooss, Kalash Criminel, Jarod, Solo le Mythe), la compilation ne propose pas suffisamment d’inédits pour faire parler d'elle.

Le concept de compilation est tellement simple et établi que personne n’ose jamais le remettre en question : dans le meilleur des cas, les artistes collaborent entre eux et livrent des titres inédits et spécialement réalisés pour l’occasion ; le reste du temps, ils se contentent de recycler un titre déjà sorti, ou prévu pour un autre projet. Bien consciente que le premier cas suppose investissements, matériel et logistique, et que le second n’a absolument aucun intérêt pour personne, l’équipe de l’Abcdrduson s’est risquée à tenter une troisième approche : aller déterrer les trésors enfouis du rap français, oubliés dans les disques durs de beatmakers ou d’ingénieurs du son, et jamais proposés au public pour tout un tas de raisons résumables en deux mots : rap français.

Résultat, une compilation de véritables inédits –et de remixes- qui n’auront pas couté un sous à un média alimenté par des bénévoles, et un casting assez incroyable réunissant Mala, Zekwe, Nikkfurie, Solo, Zoxea, Joe Lucazz ... Surtout, Jukebox remplit quelques zones d’ombre de l’historique du rap français, en proposant des titres récents comme anciens, et couvrant une période allant de 1999 à 2016.

 

Ce genre d’initiative, sans avoir un impact global spectaculaire, démontre tout de même que les compilations rap en France ont encore la possibilité de surprendre, et de susciter l’intérêt. Le format n’est donc pas à enterrer définitivement. Avec un concept plus classique, la mixtape OKLM (2015) est un autre exemple de compilation réussie, axant son tracklisting sur la découverte de talents ou la mise en avant d’étoiles montantes.

Sur cette même thématique, la série de compilations Talents Fâchés, produite par TLF, a permis à bon nombre de têtes d’affiches de connaitre leurs premières apparitions ou de toucher un public important à une époque où ils n’étaient pas particulièrement exposés. Après un dernier opus en 2009, Talents Fâchés avait complètement disparu de la circulation. L’annonce de l’arrivée d’un nouveau volume pour le mois de mars 2017 coïncide ainsi avec le regain d’intérêt du public et des acteurs du mouvement pour le format compilation. L’éventuelle réussite de ce projet sera un bon indicateur de la santé de la compil’ made in France. En cas d’échec, il n’est pas certain que d’autres prennent à nouveau le risque de se lancer dans une telle aventure. En revanche, en cas de succès, on peut espérer voir d’autres séries mythiques renaitre de leurs cendres, voire même des nouveaux projets se lancer, et réunir enfin quelques têtes d’affiches. À moins qu’il ne faille attendre un énième épisode de Taxi pour voir apparaitre une nouvelle compilation de haut-niveau sous forme de B.O. Si tel est le prix à payer, alors appelez Luc Besson et Samy Naceri tout de suite : le public français est prêt à les accueillir.

 


Crédit photo : Capture YouTube / Niro / Dans ton Kwaah remix ft Seth Gueko, Dosseh et Lino

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Par Genono / le 23 janvier 2017

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