Rap et Grande-Bretagne : la belle histoire

Par Yérim Sar / le 16 mars 2017
Rap et Grande-Bretagne : la belle histoire
Drake et Kanye West en sont tombés amoureux récemment, pourtant la passion de l'Angleterre pour le rap ne date pas d'hier. Revue subjective d'une scène qui traverse une période faste.

Dans notre charmant Hexagone, on se flatte souvent en affirmant que la France est le "second pays du rap", et c'est assez vrai en terme commercial si l'on se situe uniquement au niveau de la production et des ventes, mais côté artistique, la Perfide Albion n'a strictement rien à envier à personne, et ça depuis des années.

Lorsque le hiphop explose mondialement, sa collision avec la culture musicale des pays étrangers prend diverses formes : certains font de l'adaptation, d'autres de la copie pure et simple avant d'évoluer vers autre chose, etc. Nos collègues de l'autre côté de la Manche, eux, ont opté pour la fusion. La culture club étant tellement forte, il était plus que logique que, outre des "simples" rappeurs, on ait droit à quelque chose de plus personnel. C'est ce qui s'est passé avec la naissance du Grime, qui par nature est un mélange totalement assumé et décomplexé entre les rythmiques sur lesquels on danse en club à Londres et le sens de la mesure du hiphop. Plus généralement, l'identité du rap britannique est avant tout marquée par cette joyeuse confusion des genres, et c'est un compliment. Ainsi, Tricky, identifié Trip-Hop via Massive Attack, expliquait dans une interview pour Fluctuat en 2014 : "le HipHop m'a fait ! C'est ce qui a fait ce que je suis. Ils appellent ça Trip-Hop mais en réalité je suis un artiste Hiphop et Blues. Même si ma musique ne sonne plus rap, je viens de là : Public Enemy, Rakim... J'ai été influencé par le rap, j'ai grandi avec ça".

Le seul point noir c'est qu'étrangement, le style british a du mal à s'exporter sur le long terme malgré la langue de Shakespeare pourtant commune a beaucoup de monde. En France, peu de rappeurs se sont plongés sérieusement dans ce genre de références exceptés Grems et Kekra ; les radios ne jouent les Anglais qu'épisodiquement (Tinie Tempah qui fait un remix avec Seth Gueko, au hasard) et aux USA le public se plaint de leur accent, bref chacun voit midi à sa porte.

Tricky ne cachait pas son amour mais aussi sa déception face à cette situation : "Il y a vraiment des bonnes choses. Malheureusement c'est l'Angleterre, ça reste petit, mais c'est notre version du hiphop, c'est à nous. Il y a plein de bons rappeurs dans cette scène. Le problème c'est que l'industrie musicale ne supporte pas le mouvement, parce qu'il y a trop de violence. Mais artistiquement, c'est une création typiquement anglaise qui dérive du Hiphop, alors j'aime beaucoup."

Petit cours de rattrapage avec une sélection (non-exhaustive, personne n'est parfait).

 

Dizzee Rascal

 

C'est un des noms qui vient en premier lorsque l'on évoque le rap britannique. Considéré comme l'un des rappeurs à l'origine du Grime, le côté fusion entre les genres a toujours été présent chez Dizzee Rascal, qui a personnellement démarré dans les raves ; ceci explique cela. C'est également l'un des premiers à connaître une gloire international et ça dès le premier album Boy in da corner. Cependant, s'il a été une pierre angulaire du Grime, il a rapidement évolué vers autre chose, souhaitant encore plus de mélange (avec le rock, le ragga ou même la pop). On a pu le voir en featuring avec des gros noms du rap (Bun B, Trae, Will.I.Am...) mais également Robbie Williams.

 

Giggs

 

Giggs fait partie des grosses têtes de Londres, il est rapidement devenu incontournable et fait figure de poids lourd, tant aux niveaux des charts anglais que de sa place dans l'échiquier : il a contribué à donner au rap british ses lettres de noblesse. Présent depuis le milieu des années 2000, il n’a cessé de progresser tant au niveau du fond que de la forme, tout en conservant sa voix reconnaissable entre mille. Boss de son propre label Spare No 1, on a pu le retrouver en featuring avec Wacka Flocka Flame ou encore B.O.B.

 

Wiley

 

L’une des têtes de proue indispensables du Grime qui a débuté avec Dizzee dans le groupe Roll Deep. Présent depuis les années 90, Wiley a apporté les premières pierres à l’édifice du hiphop made in UK et a su faire évoluer son style comme personne au fil du temps. Il symbolise à lui seul le mélange des genres typique de la scène britannique : des débuts dans le garage (pas les voitures), des influences dans la jungle (pas les arbres), une affection non dissimulée pour la drum & bass, ça y va gaiement. Le bonhomme a ouvert la voie pour de nombreux artistes qui ont suivi son sillon, jusqu’à aujourd’hui. Il a été, entre autres, le mentor de Dizzee Rascal.

 

Roots Manuva

 

Côté old school, Roots Manuva se pose là. C’est lui qui a réellement installé l’identité du rap anglais en la popularisant sans chercher à se rapprocher à tout prix des références américaines, bien au contraire. Grand bien lui en a pris : son tube Witness a largement dépassé les frontières de l’île pour être joué un peu partout. Du choix des beats aux textes travaillés qui ménagent toujours une place pour un humour cinglant et l’affirmation de ses origines jamaïcaines en passant par de plus surprenantes références religieuses (il est fils de prêtre), Roots Manuva a contribué à mettre le pays sur la carte du rap.

 

Stormzy

 

Ce n'est pas un hasard si Adidas a utilisé le rappeur pour annoncer l'arrivée de Paul Pogba à Manchester l'année dernière : il a suffi d'un seul "simple" freestyle dans un parc entouré de ses potes pour faire le buzz et créer une attente assez formidable autour de son album. Même s'il est dans le Grime, Stormzy est moins festif que ses camarades, et a l'habitude de kicker des textes plutôt sombres et tourmentés.

 

Kano

 

Membre du N.A.S.T.Y. Crew et actif depuis plus de 16 ans, Kano est également une des figures essentielles du grime. Très attaché à sa vision artistique, Kano a su varier son style au fil du temps sans pour autant l'édulcorer. Tout en n'ayant rien à envier à ses congénères niveau technique, il est un de ceux qui parvient à insuffler le plus d'émotion dans certains de ses morceaux. Et au passage, il a repris tranquillement le morceau Changes de David Bowie au micro de la BBC. Pépère.

 

Professor Green

 

Un rappeur blanc qui commence par se faire un nom en gagnant battle après battle, mais on vous épargnera une énième comparaison avec un certain blond de Détroit. Flow énergique et efficace, punchlines assez marrantes, Professor Green a été à la base repéré par Mike Skinner qui l’a signé directement sur son label suite à une énième victoire dans un battle impressionnant.

 

The Streets

 

Dirigé par Mike Skinner, rappeur et tête d’affiche qui était la partie visible de l’iceberg, The Streets était en réalité un petit groupe réunissant également de nombreux autres musiciens, du guitariste au batteur en passant par des joueurs de clavier ou des batteurs qui se sont succédés au fil des années. À la base, Skinner vient de la scène garage mais voulait faire évoluer sa musique vers un style plus urbain et en adéquation avec la jeunesse et les clubs, c’est ce qui a donné naissance à The Streets et son style totalement hybride, entre électro, garage, et rap.

 

Ghetts

 

L’un des plus techniques. Pas seulement de Grande-Bretagne mais du monde entier, et promis on n’exagère pas. Ghetts aka Ghetto (ok ce n’est pas super original mais on ne juge pas) est un prodige du Grime, tête pensante du crew The Movement. Lui, c’est l’équivalent du freestyleur de génie, qui semble n’avoir aucune limite. Peut-être « trop » technique pour un succès mainstream international, mais ne boudons pas notre plaisir.

 

P Money

 

Autre valeur sûre du Grime londonien version 2.0, et pas seulement à cause de son beef avec Ghetts (les Britanniques n’échappent pas à ce genre d’histoires, forcément). Son flow trouve ses bases dans les rythmiques dubstep qui l’influencent, toujours pour le meilleur. Ainsi, son choix de profs et sa science du refrain imparable lui réservent une place de choix.

 

Skepta

 

En terme de reconnaissance internationale, Skepta est le petit dernier mais attention, il n’est pas là que depuis hier. Le fondateur du crew Boy Better Know a fourni un boulot acharné pour se faire sa place et ne cache pas son ambition. Cela n’a pas loupé, il a tapé dans l’oeil de Drake ou encore Kanye West. Son dernier album en date, Konnichiwa, a réussi son pari : l'ouvrir à un public plus large sans pour autant renier ses bases.

 

Lady Leshurr

 

Les femmes ont aussi leur mot à dire, et Lady Leshurr peut faire pâlir plus d'un de ses collègues tant elle met du coeur à l'ouvrage dans ses divers freestyles (la série Queen's Speech est assez incroyable). Si vous devez suivre une rappeuse british, c'est elle : voix identifiable, personnalité marquée et lyrics plutôt travaillées, sans oublier une capacité à basculer du fast flow au chant carrément posée... On lui souhaite d'aller loin.

 

DELS

 

DELS, c'est le pendant expérimental du rap UK, extrêmement influencé par la scène électro de son pays. Pas forcément le plus représentatif, certes, mais carrément intéressant si on prend la prenne d'y jeter une oreille. D'autant que le bonhomme est un cumulard, il s'occupe lui-même de toute la partie graphique de sa musique, de ses covers aux clips, toujours plus inventifs.

 

Hors-compétition : M.I.A

 

Ce n'est certes pas une rappeuse à proprement parler, mais l'influence du hiphop dans sa musique se fait toujours sentir, donc impossible de finir sans parler d'elle. M.I.A a multiplié les collaborations avec les plus grands noms du rap américain et a l'aura d'une superstar, à la fois reconnue pour son originalité et sa capacité à se réinventer assez souvent. On ne fera pas de comparaison avec Beyoncé pour ne pas déclencher d'émeute mais le cœur y est.

 

Il en manque évidemment beaucoup, on vous invite donc à compléter votre collection en cliquant ici ou .


Crédit photo : Ollie Millington / Getty Images

 

Par Yérim Sar / le 16 mars 2017

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