Rap contestaire : les femmes donnent de la voix

Par Eloïse Bouton / le 25 août 2015
Rap conscient et protest songs, les femmes donnent de la voix
Quasiment absentes de la musique populaire américaine depuis la fin des années 60, les protest songs opèrent un retour en force. De nombreux artistes hip hop, notamment des femmes, s’inspirent de cette tradition pour dénoncer des phénomènes sociétaux et revendiquer leurs droits aux quatre coins du globe.

Depuis le 19ème siècle, chaque mouvement social a eu son lot de chansons contestataires : Get Off the Track des Hutchinson Family Singers, qui luttaient pour l’abolition de l’esclavage et le droit de vote des femmes en 1844, We Shall Overcome repris par Joan Baez, devenu l’hymne du mouvement des droits civiques aux Etats-Unis, ou Blowin’ in the Wind de Bob Dylan contre la guerre au Vietnam.

Dès 1980, le rap conscient, inspiré par The Last Poets ou le spoken word jazzy de Gil Scott Heron, émerge avec How We Gonna Make The Black Nation Rise ?, de Brother D et Collective Effort, l’un des premiers titres du genre, et le cultissime Message, de GrandMasterFlash qui relate le quotidien violent et cafardeux des populations pauvres cloîtrées dans les grandes zones urbaines américaines. Au milieu de la décennie, KRS One et son groupe Boogie Down Productions ainsi que Public Enemy reprennent le flambeau.

 

Influencés par ces derniers, les pionniers du gangsta rap du début des années 90 (Ice-T, N.W.A., The Geto Boys) proposent une analyse socio-politique de leur époque et s’insurgent contre la ghettoïsation des plus défavorisés et la brutalité policière, tout en véhiculant une imagerie violente.  

Puis, le hip hop perd lentement sa dimension politique, grignoté par un rap commercial qui voue un culte sans bornes au roi argent. Les rappeurs deviennent des millionnaires à la tête d’entreprises florissantes et le business supplante la musique.

 

Ferguson marque un retour du rap engagé

 

Mais depuis quelques années, le rap américain se réconcilie avec ses racines revendicatrices. Ressuscité par un contexte social violent, dont le décès de Eric Garner à New York en juillet 2014, de Michael Brown, abattu un mois plus tard à Ferguson dans le Missouri, et de Freddie Gray, décédé en avril 2015 suite à une arrestation musclée, ce hip hop politique se fond dans le mouvement #BlackLivesMatter, exigeant la fin d’un racisme institutionnalisé et de la brutalité policière.


Certaines rappeuses réveillent la flamme de la protest song et redéfinissent cette tradition. Quelques heures après la décision du procureur du comté de St. Louis de relaxer le policier responsable de la mort de Michael Brown, la MC de Chicago Tink sort Tell the Children, produit par Timbaland, en hommage à la victime.   Lauryn Hill se joint également au mouvement et revisite Black Rage, titre qu’elle jouait déjà en 2012 lors de sa tournée avec Nas, qu’elle dédie aux manifestants de Ferguson. En mémoire à Eric Garner, sa fille Erica enregistre This Ends Today, mi hymne-mi élégie, où les derniers mots de Garner  « I Can’t Breathe » sont martelés en boucle.

 


La sortie de Black Messiah, résurrection musicale de D’Angelo après quatorze ans de silence, initialement prévue en 2015, est avancée en réaction aux événements de Ferguson. L’artiste raconte que son album parle « des gens qui se soulèvent en Egypte et à Occupy Wall Street et à n’importe quel endroit où des communautés en ont assez et décident de changer les choses ». Les albums To Pimp A Butterfly de Kendrick Lamar et Man Plans God Laughs de Public Enemy, contemporains de ces émeutes, sont aussi teintés de protestation.

En décembre 2014, le batteur des Roots, ?uestlove, appelle les artistes à se mobiliser sur son compte Instagram :

Nous avons besoin de nouveaux Dylan. De nouveaux Public Enemy, de nouvelles Nina Simone (…) Les chansons contestataires ne sont pas forcément ennuyeuses, non dansantes ou fabriquées de toutes pièces pour les prochains Jeux Olympiques. Il faut juste qu’elles soient vraies.


 

En réponse à son appel, Alicia Keys enregistre We Gotta Pray et Common et John Legend remportent un Golden Globe pour Glory, chanson phare du film Selma.

 

Janelle Monae et ses acolytes de Wondaland Records (Jidenna, St. Beauty, Deep Cotton et Roman GianArthur) rejoignent les manifestations du #BlackLivesMatter à Philadelphie et New York et dévoilent en août Hell You Talmbout, psaume poignant qui scande les noms d’Afro-américains tués par la police. Sur Instagram, l’artiste américaine explique que le morceau vise à apaiser la douleur de la communauté noire :

Il porte l’angoisse insoutenable de millions d’entre nous… On dit qu’une question reste en suspens tant qu’on n’a pas trouvé de réponse appropriée…Vous voulez bien dire leurs noms ?


 

 

Les protests songs à l'international

L’épidémie des protest songs et le retour du rap conscient contaminent aussi des femmes d’autres pays. Il y a quelques semaines, l’ode écologiste Kodaikanal Won’t,  de la rappeuse indienne Sofia Ashraf, reprise d’Anaconda de Nicki Minaj, s’est propagée à grande vitesse sur la toile. Le titre dénonce les pratiques de la multinationale Unilever et de son usine de thermomètres implantée dans cette ville du Tamil Nadu, qui pollue le sol et empoisonne ses ouvriers avec des émanations de mercure.

 

La MC indienne s’était déjà attaquée en 2008 au géant mondial de la fabrication de produits chimiques Dow avec Don’t Work For Dow, samplé sur Scandalous du trio britannique R&B Miss-Teeq, lui reprochant d’être responsable de la catastrophe de Bhopal en décembre 1984, où une usine de pesticides avait explosé causant la mort de plus de 3000 personnes.


Dans Born Free, sorti en 2010,  la rappeuse électro-martienne M.I.A. relate l’atrocité du génocide et de la guerre civile au Sri Lanka de 1983 à 2009, et son sentiment d’injustice face aux massacres des Tigres tamouls, dont son père était membre.


En 2014, le duo de rappeuses vénézuéliennes Neblinna Y Mesitza fustige la culture de la violence et les politiques économiques de leur pays dans Venezuela esta candela ("Le Vénézuéla est en feu"). Avec Mi cuerpo es mio,  le binôme cubain Krudas Cubensi revendique le droit d’être ronde, noire, féministe et végétalienne, tandis que la rappeuse Diana Avella Naci Mujer s’élève contre le machisme de la société colombienne :

Je suis née femme dans un monde d’hommes, avec des couilles, des pantalons, des coups de poings, de la maltraitance, de l’infidélité, de l’irresponsabilité, des guerres, des multinationales (...) mais je suis née femme, selon la société, pour nettoyer le monde, pour apprendre à cuisiner et élever des enfants, faire des tâches ménagères, fermer les yeux, et avoir une vision limitée à la sphère privée.


 

Si les violences, le racisme, le sexisme et le capitalisme prospèrent, ces voix contestataires et créatives fleurissent également et viennent contrebalancer l’horreur. Les femmes en tête.

 


Crédit photo : Chris Schwegler/Retna Ltd./Corbis

Par Eloïse Bouton / le 25 août 2015

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