Qui a noyé le R&B ?

Par Yérim Sar / le 09 juin 2016
Qui a noyé le R&B ?
En 2016, les frontières sont de plus en plus minces entre Rap, R&B et Pop. Au point que l'on se demande parfois si les appellations ne se confondent pas totalement, tant certains artistes naviguent à la croisée des chemins. Essayons de démêler tout ça.

De nos jours, la musique noire américaine moderne est une fusion d'une multitude de genres qui n'avaient à la base pas grand-chose à voir entre eux mais qui ne cessent désormais de se mélanger et se croiser. Au point qu'il devient difficile de distinguer qui fait quoi exactement. Cela n'a bien entendu pas toujours été le cas.

Dans les années 90 et début 2000, la frontière entre rap et R&B était assez clairement définie. Les chanteurs et chanteuses posaient habituellement sur des beats qui certes avaient un tempo proche voire identique à ceux des rappeurs mais en terme de performance vocale, éclatante ou médiocre, ce n'était pas du rap, impossible de confondre les deux. Même en terme d'instru, seul le bpm les rapprochaient ; on réservait souvent au r'n'b des sonorités qui se voulaient plus douces et des samples plus mielleux. Du coup, quand un rappeur invitait un chanteur, la différence de style était nette, dans un sens ou dans l'autre, que ce soit un couplet rap au milieu d'un son R&B.

 

 

 

ou un refrain R&B au milieu d'un morceau de rap

 

 

Même les morceaux qui font moitié-moitié présentent des artistes qui gardent leurs distances en terme de style ; il y a le chant d'un côté et il y a le rap de l'autre.

 

C'était la fameuse époque où le rappeur qui invitait un représentant du R&B au refrain avait plus de chances d'adoucir son image et accessoirement de faire glisser son single en radio, grâce à un aspect moins rugueux et agressif. Sauf qu'au bout d'un moment, les rappeurs eux-même sont devenus moins rugueux et agressifs, sans avoir besoin de l'aide de personne. Comme Skynet dans la saga Terminator, leur évolution leur permet dès lors d'être autonome et de se passer de la béquille auparavant obligatoire de la chanteuse R&B. 50 Cent est un bon exemple, dans le sens où il a toujours chantonné sur ses refrains et certains couplets, sans jamais se défaire de son style et son image gangsta. Mais ce n'était que le début.

 

Les rappeurs chantent

Tous les rappeurs ne sont pas capables de pousser la chansonnette. Mais à force de voir leurs collègues du R&B retoucher sans scrupule leur voix à l'aide de l'autotune façon T-Pain, ils se sont logiquement dits que eux aussi pourraient avoir recours au procédé, et même l'utiliser de manière encore plus assumée, transformant le procédé en effet de style pour les plus chanceux. Quand Lil Wayne débarque avec son tube Lollipop en 2008, une brèche s'ouvre dans la dimension du rap. Le morceau est en featuring avec le chanteur Static Major, chanteur malheureusement décédé. Sauf que sur le morceau, plus rien ou presque ne distingue les deux voix des interprètes. La mort de Static n'aidant pas, pour la plupart des auditeurs, c'est un morceau entier de Lil Wayne. Une frontière est définitivement tombée, rendant obsolète pas mal de codes jusqu'ici attachés au rap classique.

A la fin de la même année, Kanye West enfonce le clou avec l'album 808s and Heartbreak, lui aussi entièrement sous autotune, ce qui permet au rappeur de fredonner sur la plupart des titres. Dans un cas comme dans l'autre, il ne vient à l'idée de personne de classer Wayne ou Kanye dans la catégorie RnB, on considère que c'est la section rap qui s'est encore plus élargi qu'auparavant. Plus le temps passe, plus cela devient la règle : pour devenir mainstream et toucher un maximum de public, le rappeur à singles doit savoir chanter ou en tout cas faire semblant. L'accueil du public réservé à quelqu'un comme Drake vient confirmer ce nouvel impératif. Concrètement, le Canadien est à peu près autant chanteur que rappeur dans la mesure où il n'excelle dans aucun des deux registres (c'est gratuit, c'est cadeau), mais sa façon de mixer les deux fait, elle, des étincelles, comme on le rappelait ici. Plus le temps passe, plus les nouvelles générations s'affranchissent des codes et livrent des morceaux de plus en plus hybrides. Quelqu'un comme Young Thug qui sait rapper mais utilise constamment l'autotune pour accompagner ses envolées de voix instinctives noyées par les gimmicks, où le classer exactement ? Rappeur qui chante ? Extraterrestre ? Bête de foire ?

 

Les chanteurs rappent

Une fois que la frontière n'existe plus, il n'y a évidemment pas de raison pour que les chanteurs ne fassent pas, eux aussi, preuve d'ouverture et c'est évidemment ce qui s'est passé. Nous avons d'une part dans un premier temps les artistes qui s'encanaillent et se mettent à poser aux côtés de rappeur, en gardant leur style tout en réorientant leurs voix pour adopter un flow qui n'a pas à rougir devant leurs hôtes. Cette évolution est d'ailleurs facilité par le triomphe du rap sudiste et ses rythmiques plus lentes. Si les MC's rappent plus lentement en plus de chantonner, cela réduit encore plus la distance avec les chanteurs. Ainsi, sur ce remix, le couplet de R.Kelly est au niveau de ceux de Pimp C et Too Short, et pas seulement parce qu'il parle de mettre sa tête dans les fesses d'un strip-teaseuse.

 

Viennent ensuite des gens comme Chris Brown qui en plus d'être un boxeur amateur à ses heures perdues s'essaie aussi au rap sur certains morceaux. Plus simplement, un artiste comme Future a une mixtape entière en collaboration avec Gucci Mane qui a participé à son éclosion, et jusqu'à aujourd'hui, certains le considèrent encore comme un rappeur à part entière. Logique, puisque, des instrus utilisées jusqu'à sa façon unique de se poser dessus, il rappelle plus facilement certains rappeurs maîtrisant l'autotune que le R&B classique.

 

Le côté phagocytaire de la pop

Autre donnée essentielle : l'extrême popularisation du rap et du R&B. Et dans popularisation, il y a pop. La plupart des observateurs s'accordent tous sur un point en règle général : le rap/R&B est devenue la vraie pop d'aujourd'hui. Du coup, à chaque fois qu'une chanteuse se met à exploser les charts à un niveau international, on les assimile presque immédiatement à des icônes pop, sans distinction particulière. Au maximum on va ajouter « urbaine » au qualificatif, très commode ce mot quand on ne sait pas de quoi on parle d'ailleurs. Mais c'est vrai aussi que, de l'esthétique des clips aux concerts en passant par le côté superstar et la direction artistique et musicale, tout est fait pour que les boss du R&B remplacent plus ou moins définitivement les popstars classiques. Beyoncé et Rihanna ne diront pas le contraire.

 

 

 

Une simple histoire d'étiquettes ?

Du coup, on peut se demander si parfois tout ça n'est pas juste une histoire un peu bébête d'appellations obsolètes. Objectivement, Beyoncé et Rihanna font effectivement de la pop, ce n'est pas vraiment une insulte, juste un constat. Lorsque Nicki Minaj passe des morceaux entiers à chanter, elle lorgne également beaucoup sur un autre registre, sans que cela n'enlève rien à ses talents de rappeuse de base. Finalement on a un peu l'impression que ce qui compte c'est sous quelle catégorie les artistes ont démarré leur carrière, et leur évolution, aussi éloignée soit-elle, n'influera pas sur cette étiquette d'origine : une rappeuse reste une rappeuse, un chanteur reste un chanteur. Il y a cependant eu des exceptions, mais il faut alors que l'évolution soit réellement spectaculaire, comme la transformation du Justin Timberlake de N Sync (les heures les plus sombres de son histoire) à la version actuelle. Sa transition gérée par Pharrell et Timbaland lui a permis d'entrer dans la maison du R&B, comme un indésirable qui arriverait enfin à être sur la liste en soirée VIP après des semaines de recalage.

Pour d'autres, on a l'impression que c'est plus une question d'image qu'autre chose. Un Justin Bieber ne fait aujourd'hui pas « moins » du R&B qu'une Rihanna, il a des collaborations rap sur presque tous ses albums mais bon, ça reste l'ex-enfant star tête à claque, donc ce sera pop music à vie. Comme dit en début d'article, on parle de musique noire américaine, ça joue aussi sur la catégorisation. Lorsque des artistes légèrement opportunistes telles Taylor Swift ou Miley Cyrus se positionnent sur un style plus R&B, posons-nous les bonnes questions. Plutôt que se demander si c'est de la pop évoluée qui engloberait le R&B moderne, ou au contraire leur attribuer l'appellation R&B d'origine contrôlée, contentons-nous de faire comme avant et de ne pas les écouter, tout simplement.

En effet, on peut se féliciter de l'ouverture du R&B et de sa domination actuelle mais ne l'oublions pas : quand une porte s'ouvre, on peut circuler dans les deux sens, pour le meilleur et pour le pire.

Quant à ceux qui sont allergiques à cette évolution inéluctable, il est toujours bon de rappeler que des « résistants » ont existé, existent et existeront toujours. Qu'on les appelle Nu Soul ou autre (car ils se démarquaient déjà à l'époque du R&B classique), des artistes comme D'Angelo, Maxwell, Janelle Monae et une multitude d'autres pourront faire le bonheur des petits et grands.

Et si vous vous demandez pourquoi cet article n'inclut aucun artiste RnB français, cette histoire sera contée une autre fois...


 

Crédit photo : Crédits : Frazer Harrison/BET / Getty Images

+ de R&B sur Mouv'

Par Yérim Sar / le 09 juin 2016

Commentaires