Quel avenir pour l'Afro-trap ?

Par Yérim Sar / le 03 novembre 2017
Quel avenir pour l'Afro-trap ?
Deux acteurs du mouvement, à savoir le beatmaker DSK accompagné de DJ Peet sont revenus avec nous sur un état des lieux de ce courant du rap qui n'en finit pas de faire des émules.

A l'origine

DSK est beatmaker, Peet est DJ, l'un comme l'autre travaillent régulièrement avec MHD et ont vu le phénomène afro-trap grandir presque de l'intérieur depuis le début. Pour autant, ils n'étaient pas spécialement prédestinés à avoir un rôle prépondérant dans cette nouvelle vague musicale, surtout DSK : "perso j'ai eu d'abord des périodes où je faisais que des prods rap. C'est quand la vibe de Wizkid ou Davido est arrivée que ça changé. Après le côté afro c'est différent : c'est dans notre culture, on en écoute depuis petit... Du coup le travail avec MHD était assez logique. Surtout qu'avant il m'est arrivé d'envoyer des prods à des artistes plutôt réticents." Du côté du DJ, le parcours est évidemment différent mais tout aussi surprenant : "je faisais plus de l'afro dès le départ, sauf que l'afro ne passait pas tant que ça en soirée donc je me limitais au hiphop, à la deephouse. Avant MHD j'avais rencontré DSK avec qui on parlait de mon projet, mais sinon je faisais que du club, finalement. Ojuelegba les gens se moquaient de moi quand je le passais en soirée. Quand Drake a fait le remix, ça a tout changé."

 

 

Eh oui, même si cela semble tout à fait évident aujourd'hui, à la toute base, ce n'était pas gagné pour l'afro-trap, surtout en club. Il fut un temps où tout ce qui se rapportait à l'afro de manière trop directe en terme de sonorités était presque exclu des DJ sets. « Quand je passais de l'afro c'était toujours un peu "caché", se souvient DJ Peet. Afro-hiphop, afro-house pendant un set électro : la base des soirées dans le triangle d'or, c'est hiphop, électro, pas plus. Or dans certaines instrus, même si les gens s'en rendaient pas compte, t'avais de l'afro. La vague Wizkid nous a avantagés, puis ça a été une évolution logique et maintenant une soirée sans afro c'est presque impensable. »

 

Et maintenant ?

S'ils s'accordent sans souci à imaginer un bel avenir pour le rappeur MHD qui est objectivement au début de carrière, les deux hommes ne sont pas exactement du même avis quant au futur proche de ce courant. Ainsi pour DSK « c’est un effet de mode. Tout le monde veut sa petite zumba dans son album (rires). D'ici 2 ans c'est fini, y'aura que MH' qui aura la légitimité de faire de l'afro. Les autres vont peut-être pas s'arrêter pour autant mais je pense qu'ils vont évoluer vers autre chose. Tu prends Siboy, Mobali c'est son gros single alors que c'était pas gagné vu son style de base »

Pour Peet, c’est avant tout une histoire de cycle, mais aussi de demande du public qui évolue naturellement au gré des époques… et du goût des femmes « tout n'est pas de bonne qualité. J'ai 28 ans, j'ai commencé à 14, j'ai vu des cycles entiers passer : dancehall, hiphop/RnB, latino, etc. Là on s'est fixés sur un bon afro. La génération a changé, les plus jeunes n’écoutent plus la même chose que leurs aînés... Avis perso : en ce moment ce sont les femmes qui choisissent la musique. Du point de vue d'un DJ, pendant le warm up, ton but c'est de faire danser les femmes. Sinon, personne se lève. C'est pour ça que tu as des Rosa, Mamacita, A Kele Nta, en singles et que c'est devenu normal.

 

Sans frontière ?

L’aventure de l’afro-trap va bien au-delà des frontières africaines ou françaises. Récemment le phénomène a bien pris aux USA mais aussi un peu partout en Europe. C’est d’ailleurs ce qui a permis à MHD d’être le premier français à réussir à féderer un public digne de ce nom aux Etats-Unis le temps d’une bonne petite tournée. Chacun a son explication sur le sujet. Selon DSK « c'est l'énergie de l'instru et le fait qu'ils ont pas besoin de comprendre les paroles pour adhérer. » Pour Peet, l’expérience live est aussi à prendre en compte : « tu viens pas aux concerts pour rester devant et snapper. Y'a de la danse, de la créa, tout un show. Et y'a une simplicité : Champion's league, Fais le mouv, tous les autres tu retiens facilement le morceau même si tu captes pas la langue. Après ce qui est bien avec l'afro-trap et qui fait que ça marche, c'est que ce n'est pas identifiable à un seul pays. Du coup en général quand tu réussis un hit tu as toute l'Afrique entière qui se reconnaît. Dans les pays hors-francophones, l'Allemagne, la Hollande, toute l'Europe de l'Est, les sons de MH' prennent de ouf. En Ukraine, ils ont du MHD au milieu des playlists électro/deephouse !"

 

Il y a malgré tout une partie du public rap totalement réfractaire à ce genre d’ouverture, ces fameux auditeurs qui parlent souvent de zumba dès qu’un morceau un peu dansant fait son apparition. Bizarrement, Peet et DSK comprennent cette définition, à la différence près qu’ils pensent le plus grand bien des morceaux en Z. En tout cas, DSK est on ne peut plus décomplexé par rapport à ça : « la zumba c'est la joie dans un album pour moi. Le soleil, un truc qui passe crème, comme Validé. Le principe c'est que ça peut faire danser tout le monde de 7 à 77 ans. Parfois tu es surpris, par exemple Damso je l'ai rafalé de prods trap, sauf qu'il voulait de l'afro. Des fois je comprends que c'est relou, même en tant que beatmaker t'as envie de prouver à tout le monde que tu fais de tout, mais rien de grave… Faut juste que les artistes n'abusent pas. Sinon ça va finir comme le Raï'n'B, avec le risque de saouler tout le monde. Il y a déjà des artistes platine en Allemagne ; j'ai fait un séminaire autour de l'afro en Hollande dis-toi. Les States ça commence petit à petit aussi. Quand tu as un Drake qui "fait le mouv" ça ouvre le truc ». A l’inverse on sent la fierté du beamaker reprendre le dessus face aux reproches des détracteurs qui estiment que les titres afro sont pratiquement tous interchangeables. Pour DSK, c’est une fausse impression qui ne repose sur rien, surtout du point de vue de quelqu’un qui est déjà passé derrière les machines : «  c'est très compliqué, plus que de la trap. C'est pour ça que tout le monde n'y arrive pas. Il y a plus de pistes, de percus. En Afro on joue pas vraiment sur le temps, c'est super décalé. Rien que ça c'est différent du rap. Mais par exemple tu vas avoir une guitare qui n'est pas "dans le temps" sauf que c'est fait exprès. Une instru Afro tu peux avoir minimum 20 pistes et monter jusqu'à 40, en rap moitié moins. C'est beaucoup de maths l'afro : Kin la belle y'a 38 pistes. Je peux pas bâcler une prod afro. »

 

 

La compilation Afro-Trap et les projets persos

En juillet 2017, les deux musiciens se sont associés pour réaliser l’album Afro-Trap volume 1, qui réunissait bien sûr MHD mais également de nombreux artistes français et étrangers (Dabs, Barack Adama, Sarkodie, Lartiste, Aya Nakamura, Kiff No Beat, Sidiki Diabaté et bien d'autres). Lorsqu’on leur en parle on comprend que ce n’est qu’une première pierre à l’édifice. On sent quelques regrets en terme de casting du côté de DSK qui a tendance à voir toujours plus grand : « on a sélectionné les bons clients et on a eu des refus pour des raisons de planning, beaucoup était sur leur album, pas grave, il y aura forcément d’autres volumes par la suite ». Tandis que Peet se concentre sur la scène mais pense lui aussi à l’avenir : « Ca pourrait être un beau truc de faire un concert-événement autour de la compil… Pour les prochaines, pourquoi pas mettre du Latino, prendre des Asiatiques... Du moment que l'artiste est prêt à faire de l'afro, pas de limite ! »

Quant aux projets plus personnels, DSK admet simplement travailler « sur des trucs hors-afro, ça va arriver. Finalement l'afro nous ouvre des grandes portes, plus que le rap classique. Sinon je suis sur le prochain album de MHD ». Il n’exclut cependant pas du tout un projet solo qui lui permettrait justement de faire valoir un éventail plus large en terme de prods. DJ Peet quant à lui bosse déjà sur son album solo et tient à préciser un détail crucial : « contrairement à ce qu'on peut croire, On s'enjaille on s'en fout ce sera la seule fois où tu m'entends derrière le micro. On m’avait forcé (rires), sur mon album je chanterai pas, et en terme de collab, ce sera plutôt international.

 

 



crédit photo : capture d'écran youtube - clip DSK on the Beat ft. Kiff No Beat - Fais ton malin

 

Par Yérim Sar / le 03 novembre 2017

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