Quand le rap français part en vacances

Par Yérim Sar / le 11 août 2016
Quand le rap français part en vacances...
S'il y a bien une spécificité française, c'est la fameuse trêve estivale. Juillet et Août marquent une pause ou au moins un ralentissement des activités. Il était normal que les rappeurs s'expriment eux aussi sur ce sujet fondamental.

A chaque rappeur son style de vacances. On a essayé de dresser une petite liste de tout ce que l'on peut trouver, de ceux qui restent bloqués chez eux à ceux qui vont au bled en passant par les vacances paradisiaques et les voyages exotiques. Comme dans ce morceau de Mister You, Abis, Lacrim, Zesau et Brulé, il y en a pour tout le monde et pour tous les styles.

 

 

Les correspondances

La période estivale c'est l'occasion de s'échapper de son quotidien pour se détendre dans des destinations exotiques, mais du coup, on est éloigné de ses potes restés chez eux. Qu'à cela ne tienne, on peut toujours leur écrire.

 

C'est le cas de Nakk et Dany Dan qui se racontent tour à tour leurs vacances respectives : le premier est resté à Paris, le second a pu partir ailleurs. Le MC de Bobigny est loin de déprimer puisqu'il profite du "chèque de ses éditions" et se fait plaisir en boîte de nuit. Il s'agit d'ailleurs du seul et unique son où Nakk se met en scène en rappeur à succès, ce qui est un petit indice sur la période d'enregistrement du morceau. De son côté le Sage Poète de la rue dresse l'inventaire des vacances dans les îles de tout saligaud qui se respecte : baignade, alcool, soirées, adultère, drague non-stop, y compris avec une nonne et freestyle sous l'eau. On peut émettre un doute sur le réalisme des deux derniers, mais c'est de bonne guerre. On notera une fois de plus l'immunité totale que Dany Dan doit à son flow olympique qui lui permet de lâcher "c'est la fête du string" sans avoir l'air d'un gros beauf et "j'ai glissé dans l'enveloppe une pincée de sable en guise de souvenir" sans avoir l'air d'un fragile. Gloire à toi Daniel.

 

 

L'échange entre Grödash et Reeno est quant à lui plus terre-à-terre. Déjà parce qu'il ne s'agit plus de courrier mais d'une conversation téléphonique, c'est aussi ça le progrès (d'ailleurs si ce genre de sons devait voir le jour actuellement, la narration inclurait probablement des story snap, m'enfin c'est pas le sujet). Le premier, en vacances, appelle le second resté aux Ulis, et le dialogue instaure un équilibre plutôt réaliste entre Dash qui décrit son dépaysement, depuis la plage pour touristes jusqu'aux aspects plus sombres du pays pauvre, tandis que R2E le tient au courant du quotidien de leur ville, en lui demandant toutefois de lui ramener une chemise parce que c'est quand même la base. Comme on se l'est souvent dits entre nous, la conversation s'achève sur un logique : "et quand on sera dés-blin : des vacances tous les 2 mois".

 

Les vacances de rêve

 

Et quand on dit « de rêve », c'est au sens littéral du terme, puisque Papillon dans ce clip est tout bonnement dans le coma, la vidéo de vacances idéales n'étant donc qu'une « simple » parenthèse enchantée. Le fantasme d'été de La Clinique va du décor paradisiaque aux filles en passant par la perfection absolue que représente une soirée où même les gendarmes se bourrent la gueule avec vous dans la joie et la bonne humeur. A cela s'ajoute l'illustration du clip en lui-même, où Papillon et ses potes retrouvent Eddie Barclay dans sa résidence de Saint-Tropez avec Doc Gynéco en guest. Qui dit mieux ? On observera que le clip a vieilli sur un seul point : les filles ne sont pas aussi dévêtues que dans les vidéos de rap actuelles, mention spéciale pour le moment où le rappeur lance « des filles sans culotte amènent des capotes » et qu'on a un plan sur une donzelle en chemisier-maillot de bain, pas plus. Les heures les plus sombres de l'Histoire.

 

Les vacances au quartier

Juillet-août, ça n'a pas forcément la même signification pour tout le monde, notamment ceux dont le compte en banque ne permet pas du tout d'escapade ailleurs que dans leur quartier. Du coup, de nombreux rappeurs ont raconté cet aspect pas forcément joyeux des vacances passées à ne rien faire en rêvant d'être ailleurs.

 

13or et 16ar accompagnés de Disiz livrent un morceau qui pourrait n'être qu'un énième descriptif de la vie de cité sauf qu'ils respectent leur thème et précisent que cette fois, ils n'évoquent que ce qu'il se passe durant la période estivale. Contrairement à ce que les naïfs pourraient penser, il n'y a aucune trève, les esprits s'échauffent plus vite, la police en profite pour arrêter quelques têtes et comme le rappelle le groupe en fin de morceau « si en août t'es pas parti, là tu deviens un sauvageon ».

 

 

Impossible de faire l'impasse sur l'ancêtre de tous les morceaux sur la galère en été. Le son du Ministère était brut de décoffrage, plongeant l'auditeur dans une journée type de banlieusard coincé dans son quartier : couplets sans complaisance, instru oppressante, bruitages divers pour se mettre dans l'ambiance, et bien sûr la longue litanie d'insultes en fin de morceau en réponse à une voisine qui se plaint du bruit. C'est d'ailleurs précisément ce passage qui a convaincu l'auteur de cet article de la supériorité du rap sur l'intégralité des autres musiques et ça dès l'âge de 8 ans.

 

 

Autre grand classique de ceux qui ne partent pas, le morceau de Fabe pose un regard cette fois plus doux et affectueux sur le quotidien des jeunes et moins jeunes qui ne peuvent pas quitter leur quartier même en période estivale. La fin du second couplet est un enchaînement quasi-parfait de détails qui puent le vécu : le pays d'origine découvert en retard, les transports en commun moins bondés, les gamins qui jouent en bas de l'immeuble, etc. A noter un excellent remix du morceau par le regretté DJ Mehdi.

 

 

Mourad alias Le Paria du groupe La Rumeur signe peut-être le morceau le plus réaliste sur l'absence de vacances et ses conséquences (la recherche de petits boulots, l'intérim, la débrouille...) mais il englobe aussi les vacances d'hiver, c'est donc de la triche. On va donc se remonter le moral avec cette pépite :

 

Et oui, ne pas partir ne signifie pas forcément passer des vacances ratées. La preuve avec Papillon (encore lui), Le Foulala et Topaz qui à l'instar de Baloo savent qu'il en faut peu pour être heureux. En l'occurrence, une bonne dose d'alcool et une journée ensoleillée suffisent amplement. Mention spéciale pour l'apparition de Romeo Sarfati de la série Sous le soleil.

Les vacances au bled

 

Inutile de revenir sur le hit de 113 (un solo de Rim'K) qui décrit à peu près tous les aspects parfois comiques d'un banlieusard qui passe un séjour chez sa famille dans son pays d'origine. Cependant on vous conseille le pendant antillais moins connu signé AP, de toute aussi bonne facture.



Les voyages

Outre le Japon qui leur a laissé un souvenir impérissable comme on le soulignait dans un précédent article, Cuizinier et Tekilatex ont également pris leur pied en Italie et, dans un tout autre registre, ils ont l'air d'avoir au moins autant apprécié. Il y a une petite différence dans la description du pays étranger : cette fois, les rappeurs assument le fait d'être à 200% dans le cliché, depuis l'instru et son sample jusqu'aux lyrics : « voir du pays, voir des amis, boire toute la nuit, pizza et spaghettis » « frais comme une glace à l'italienne », je sors de la mer la bite à l'air », etc.

 

Même s'ils se sont fait connaître avant tout avec des morceaux planants et plutôt mélancoliques, Ademo et N.O.S ont d'autres cordes à leur arc, comme les tubes de l'été. A leur façon, certes ,mais ça compte quand même. Le grand public connaît sans doute déjà le diptyque que constituent les morceaux J'suis PNL et J'suis QLF mais il ne faudrait pas oublier notre petit chouchou, le joyeux PNL (ok niveau titre c'est pas la folie créative mais l'important c'est la musique). C'est sans doute leur morceau le plus enthousiaste jusqu'à aujourd'hui. Ecrit avant leur succès, on sent toujours un côté « dealer en vacances » et un refrain qui comporte la phrase « le caleçon pue la beuh » parlera à de nombreuses générations d’aoûtiens.

 

PNL - PNL QLF from OH LA LA ! on Vimeo.

 

Dans le genre destination à l'autre bout du monde, la Thaïlande reste une valeur sûre pour beaucoup. Climat, tarifs avantageux, on en passe, beaucoup de rappeurs français se sont laissés séduire d'hier à aujourd'hui. Si vous avez encore du mal à comprendre ce qui a bien pu conduire un de vos potes à déserter l'Hexagone pour Patong voire à carrément s'installer là-bas, voici une notice en trois étapes.

 

C'est quand même la base : Paris c'est gris, le bougre est entouré de cons et de gens qui font la gueule (parfois les deux en même temps), le temps est moche, et tout est cher. De quoi justifier une rêverie qui fait voyager Flynt aux 4 coins du globe au gré de ses pensées. De manière plus pragmatique, le rappeur était réellement allé en Thaïlande vu qu'un de ses amis s'y était installé. Cet ami n'était pas Seth Gueko, mais ça aurait pu.

 

 

Puis vient la bonne résolution, fini de rêvasser, il faut concrétiser et se payer le voyage, avec tout l'émerveillement qui va avec. Les plages, la vie nocturne, les clubs, bref, "j'ai déjà pris mon billet, je pars pour le fun".

 

 

Et parfois, les vacanciers ne repartent tout simplement plus du tout, tombés amoureux de leur destination, son décor abordable et ses filles uniques, ou l'inverse. Les plus débrouillards ont même ouvert un commerce sur place et accueillent tout le rap français dans leur bar à l'ambiance très locale.



 

Crédit photo : Facebook Lacrim

 

Par Yérim Sar / le 11 août 2016

Commentaires