Quand le rap français est amoureux...

Par Genono / le 23 mars 2016
L’amour dans le rap
La saison des amours est là. Le bon moment pour voir de quelle(s) manière(s) le petit monde du rap français gère l'amour, sous toutes ses formes.

Quand on évoque l’amour dans le rap français, on a facilement tendance à caricaturer en citant Aelpeacha, Kaaris ou Alkpote, et leur passion pour les positions incongrues et les pratiques réprouvées par la morale. D’une part, parce que c’est rigolo, d’autre part parce qu’il faut bien l’avouer : les trois quarts du temps, dans le rap, amour rime surtout avec filles faciles et sexualité inventive. Pourtant, les véritables histoires romantiques sont légion, et derrière leur image de gros durs machistes, nos amis rappeurs cachent un petit cœur qui ne demande qu’à succomber au sentimentalisme et aux relations à l’eau de rose. Que la relation amoureuse soit belle, destructrice, ou complètement niaise, retour sur les multiples façons d’aborder le sujet dans le rap.

 

L’amour michto

Booba – Scarface

 

Alors que Booba lançait encore il y a quelques années "les gens parlent d'amour, moi j'te parle de ce que je connais", le temps d'aborder enfin les relations hommes-femmes autrement que par un "pour moi l'hotel, c'est essentiel" a fini par arriver. Sur Scarface, on découvre ainsi une nouvelle facette de l'ex-Lunatic, beaucoup plus tendre, et on l'entend pour la première fois faire la cour à une demoiselle qui semble ne pas vouloir de lui. Si on tombe parfois dans le WTF complet ("mon petit coeur tombe en panne sèche"), Booba reste Booba, et quand il parle de sentiments, il ne peut s'empêcher de le faire à travers ses prismes à lui ("La meuf est encore plus fraîche en plein jour, j'arrête pas de mater son cul"). De même, s'il n'arrive pas à ses fins, il ne perd jamais de vue l'essentiel : "t'es fraîche t'es bonne et tout mais je vais retourner à mes billets". L'argent avant les femmes : bien avant PNL, Booba était déjà plus Tony que Many.

 

L'amour désintéressé

Rochdi - Fugitive Beauté

 

Prendre un verre par un matin d'avril ensoleillé, à quelques mètres d'une beauté énigmatique, en la reluquant bien caché derrière une paire de lunettes de soleil ... Sur le papier, le récit de Fugitive Beauté est la description banale de l'action la plus anodine qui soit. Et pourtant, en moins de deux minutes, Rochdi transforme cet instant insipide en un voyage incroyable à mi-chemin entre l'onirique et le fantasmagorique. En plein trip amoureux, le plus hardcore des rappeurs français s'envole aux côtés de cette créature qu'il n'envisage même pas d'aborder, par peur de briser son propre rêve : "J'étais trop loin pour percevoir sa voix, au fond, valait mieux pas savoir : si on parle, le charme s'en ira. Je veux qu'elle reste un paysage, un mirage qui n'appartienne qu'à moi". Conscient de la nature très éphémère de cette histoire d'amour à sens unique, Rochdi s’enivre de sentiments (et de whisky) comme s'il n'allait plus jamais connaitre l'amour véritable après cette rencontre. Et quand l'objet de ses pensées disparait, la conclusion est brutale : "Vers onze heures et quart, la jeune fille est sortie du bar, et j'ai même pas eu le droit à un regard, guillotine". Aucune morale, aucune suite, la beauté fugitive disparait, avec toute la gratitude de l'amoureux transit ("l'espace d'une rêverie, mon âme a eu droit à un voyage à travers les étoiles"), avec, accolé à son visage, la définition de ce qu'est l'amour le plus pur et désintéressé : "fenêtre ouverte sur l'éternité, le temps d'un rêve je t'ai aimé".

 

L'amour destructeur

Rocca- Diana

 

L'amour, c'est un peu le même principe qu’un ours : c'est beau, c'est doux, mais ça peut aussi te laisser pour mort si tu t'approches un peu trop près. C'est l'histoire racontée par le franco-colombien Rocca dans le titre Diana, extrait de l'excellent album Amour Suprême (2003). Un story-telling qui démarre plutôt joliment, avec sa rencontre fortuite avec une femme fatale à l'aéroport. Rocca -ou son personnage- tombe amoureux en quelques minutes, au point où il aurait "tué pour entendre ses murmures". Problème, le bonhomme est marié avec deux enfants. Première étape de l'autodestruction : "En quelques semaines, son poison infecta toutes mes veines / J'pensais qu'à elle, à ses folies d'nuits charnelles / Tu sais ma femme à qui j'ai fait couler toutes ses larmes, Mes deux enfants, un drame, j'ai tout laissé brûler dans les flammes". Et puis, un souci n'arrivant jamais seul, Rocca apprend que la donzelle est mariée elle aussi, même si elle promet de divorcer. Deuxième étape de l'autodestruction :  "J'ai repris la bouteille, lâché le sport / J'fermais les stores, je l’imaginais avec son ex, corps à corps". Jamais deux sans trois, le grand final arrive quand il découvre que ses craintes étaient bien fondés. "J'pris mon flingue, deux cartouches et un litre de sky dans l'sang" ... Evidemment, tout finit mal, laissant à l'auditeur une morale imparable : ne tombez jamais amoureux d'une pute quand vous avez une fille bien à la maison.

L'amour du prochain

Ali - A.M.O.U.R

 

Ce n'est plus un mystère pour personne : Ali n'envisage rien sans la religion. Alors quand le bonhomme évoque le sujet amoureux, évidemment, Dieu est au centre des débats. Et que l'on partage ou non ses croyances, on ne peut qu'applaudir la qualité et la beauté de ce titre. Dans un océan d'humilité ("aspire à satisfaire l'Unique avant de plaire à la multitude"), l'ex-Lunatic évoque aussi bien l'amour du prochain que l'amour de son âme-sœur, balançant une quantité incroyable de punchlines philosophiques : "Je rappelle que Dieu est Amour, que Dieu est éternel donc l'Amour ne meurt pas" -logique imparable-, "l'Amour du prochain est trop lourd pour les lâches" ou encore "l'amour n'a pas de saison aime le mélange, toutes ses couleurs apparaissent quand la chaleur et la pluie sont en combinaison". Le point culminant est atteint quand Ali évoque avec splendeur la rencontre avec sa dulcinée, en quelques lignes intimistes sans tomber à aucun moment dans l'indiscret.

 

L'amour niais

Tony Parker - Premier love

 

Parce que le devoir de mémoire nous incombe à tous, n'oublions jamais. Malgré le statut de légende du sport français que s'est forgé Tony à la force de ses bras, le garçon a également tenté sa chance dans le rap, avec beaucoup moins de réussite qu'au tir à trois-points. Le titre Premier Love est un exemple assez clair de ce qu'a été ce premier album de TP : une erreur de parcours. "De Cupidon t'étais la flèche, mon cœur était la cible", ou encore "j'me rappelle, quand j'te serrais dans mes bras tu m'disais qu't'aimais ça" ... en fait, Premier Love est à l'image de toute amourette adolescente : c'est mignon, niais et maladroit, mais avec un peu de recul c'est surtout affligeant et gênant pour tout le monde.

 

L’amour des tasspé

Doc Gynéco - Ma salope à moi

 

Si le premier album de Doc Gynéco reste considéré par beaucoup comme l'un des meilleurs albums de rap français de l'histoire -si ce n'est LE meilleur- c'est entre autres pour cette capacité de Gynéco à parler de choses dures avec un ton très détaché, des seringues sur le sol de Dans ma rue à la tasspé de Ma Sal*** à Moi. Cette tasspé, visiblement l'une des plus grandes de sa catégorie, est pourtant dépeinte comme une femme aussi belle que respectable : "t'es belle comme une doudoune que je viens de dépouiller". Une fille que l'on peut échanger, faire tourner, tout en la traitant avec dignité et lui parlant d'amour ... le paradoxe est total, et pourtant très cohérent dans la bouche de Gynéco.

 

L'amour léger

Aelpeacha - String Volant

 

Dans le genre "chanter des trucs sales avec une voix douce", Aelpeacha a été l'un des précurseurs en France. "Le nombre d'avortements est le seul record que je détiens" ... Le A est un amoureux transit, il donne de son amour -et de sa personne- au genre féminin dans son ensemble, et considère que si tout est éphémère, les relations doivent l'être encore plus que le reste. Sa carrière entière est un hymne à l'amour consommable et à l'entrecuisse féminine, et String Volant est l'un des titres les plus porteurs de cet état d'esprit volage : "La vie est une banque ou une jambe, j'mets la tête dans le collant."

 

L'amour façon "écorché vif"

Mac Tyer - Un jour peut-être

 

Derrière l'enrobage musical un peu léger -la prod, le refrain chantonné, les "petits coucou par sms"-, Un jour peut-être est un morceau d'une tristesse et d'une profondeur insoupçonnées : le récit d'un amour manqué, d'une relation terminée de la mauvaise manière. Incroyable de sincérité, Mac Tyer débute par la description de ce qui semble être une idylle parfaite ("j'aime le charme de ton âme sous ton enveloppe charnelle"), avant d'embrayer sur les premiers soucis inhérents à toute union : "T'as du mal à me comprendre, pourquoi je n'suis pas heureux ? Aimer sans savoir aimer c'est dangereux", et pire "le fantôme de mon ex m'empêche de tourner la page". Faire rôder son ex dans une relation qui bat déjà de l'aile, c'est clairement la pire idée du monde. Et comme une connerie n'arrive jamais seule, tout va de Charybde en Scylla : " j'te croise en boîte, j'ai des grosses biatchs à ma table". Évidemment, tout finit mal pour Mac Tyer, puisque dans son récit -a priori véridique-, la femme de sa vie finit par se fiancer et se marier, malgré une dernière tentative quasi-hollywoodienne : "je t'ai cherché, je t'ai trouvé, j'voulais pas qu'tu te maries". Un jour peut-être ...

 

L’amour tabou

Despo Rutti feat Nessbeal - L’œil aux beurres noirs

 

Dans le fond, Despo Rutti et Nessbeal ont énormément de points communs : deux mecs au succès critique proportionnellement inverse à leur succès commercial, salués pour la qualité de leur plume et pour leur désamour profond des tabous de leurs communautés respectives. Avec un peu de recul, il semble presque logique que leur rencontre se soit faite sur l'un des sujets les plus inabordables dans les banlieues françaises : les relations amoureuses entre filles renoi et garçons rebeu, ou vice-versa. "J'me rappelle mon khey Douma quand il a voulu faire le halal, il kiffait Rizlène, elle venait de Berkane ... son père lui a dit non parce que c'est un khel". L'exemple donné par Nessbeal est simple mais très clair et très révélateur d'une mentalité qui a posé souci à bon nombre de couples naissants. Alors certes, les deux rappeurs n'ont pas changé le monde avec ce titre, mais ils ont eu le mérite de mettre sur la table un véritable problème de société et d'essayer d'en faire réfléchir quelques-uns.

 

10 autres titres qui auraient également pu être cités :

L'amour tragi-comique : Nakk - L'amour, quelle comédie

L'amour qui fonctionne : Flynt - J'ai trouvé ma place

L'amour sous codéine : Jorrdee - Rolling Stone

L’amour sale : Nysay - Je t'aime, moi non plus

L'amour à titre posthume : Kool Shen - Un ange dans le ciel

L'amour michto : Driver - Gabrielle Solis

L'amour de Caroline : MC Solaar - Caroline

L'amour qui fait flipper : Nessbeal - Peur d'aimer

L'amour-poupée : Diam's - Par Amour

L'amour "on s'aimait trop, on se serait fait tourner le sida" : Sofiane - Elle était belle

L'amour qui finit aux tribunaux : Orelsan - Sale Pute

 


 

Crédit Photo : capture vidéo Booba - Scarface


Par Genono / le 23 mars 2016

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