Quand le rap français s'intéresse à la politique

Par Yérim Sar / le 27 avril 2017
Quand le rap français s'intéresse à la politique
Appels au vote pour faire barrage, mépris et haine assumés, désintérêt total, attaques frontales : bienvenue dans une relation on ne peut plus conflictuelle...

On s’était penchés sur les rapports très spéciaux qui liaient parfois les hommes politiques aux rappeurs, entre incompréhension et opportunisme de niveau 5. Il est temps de se concentrer sur le sens inverse, quand les rappeurs eux-même prennent la politique comme thème central d'un morceau ou même de certaines déclarations.

Le côté citoyen

Il existe, même s’il est vrai que ce n’est plus vraiment à la mode, plus le temps passe. C’est assez logique dans la mesure où sauf quelques très rares exceptions, les rappeurs appellent la plupart du temps à voter contre quelqu’un mais ne se retrouvent pas vraiment dans le programme de qui que ce soit. Même dans le cas très médiatisé de Doc Gynéco, le bonhomme avait non seulement essuyé des critiques de bon nombre de collègues rappeurs, mais surtout il avait fini par avouer à demi-mots des années plus tard qu’il regrettait tout ça.

 

Le rap français compte également quelques morceaux de gentils garçons qui appellent les auditeurs à voter. Ainsi dans ce son qui regroupait Monsieur R, Sefyu, Kery James, Youssoupha et Alibi Montana, le message est limpide : s’unir dans les urnes pour faire pencher la balance différemment.

 

Au lendemain du 21 avril 2002 qui avait vu Jean-Marie Le Pen se qualifier au second tour des élections présidentielles, des rappeurs se sont rassemblés pour faire un morceau collectif afin d'inciter les jeunes à faire barrage au parti d'extrême droite dans les urnes. Intitulé La lutte est en marche, le morceau réunissait Mr. R, Le Rat Luciano, Tandem, la Scred Connexion, Ol Kainry, Kamnouze, Al Peco, Youssoupha, Triptik, Diam's, Sniper, Arsenik et Abd Al Malik.

 

Sniper dans le morceau Fait divers dressait simplement le constat du racisme ordinaire et des injustices au quotidien, mais les trois artistes y répondaient par un conseil direct à l'auditeur : voter pour influer sur ce genre de situations à l'avenir.

 

En 2007, Canal + a diffusé une série de vidéos où des rappeurs (ainsi que des slameurs) étaient invités à poser un couplet sur un thème politique de leur choix, avec leurs mots à eux. Cela nous a donc donné des courts inédits de Abd Al Malik, Axiom, Grand Corps Malade, Kery James, Kool Shen, La Fouine, Medine, Oxmo Puccino, Pit Baccardi, Rim'K, Sefyu, Sinik, Soprano, Stomy Bugsy, Tunisiano, Youssoupha et Zoxea. Chacun dans son style, avec pour certains une attaque en règle contre un candidat ou un parti, pour d'autres un constat un peu désabusé de la situation, des appels au vote, un cri d'alarme pour le Darfour, bref le résultat plutôt très varié.

 

Toutes les vidéos ne sont pas forcément toujours dispo, mais vous pouvez découvrir la plupart ici.

 

L'attaque frontale

Keny Arkana est un cas plus que particulier puisque la rappeuse avait un compte personnel à régler avec le Front National. En gros, il y a 10 ans, pour l'élection présidentielle de 2007, quelqu'un a eu la brillante idée de faire un montage de plusieurs vidéos de Keny pour obtenir un résultat farouchement anti Sarkozy, sauf que c'était aussi en faveur du FN. Bref, de la bonne propagande des familles comme on n'en fait plus. Du coup, dès que la Marseillaise a été mise au courant de la manoeuvre, elle a répondu avec un son inédit et un clip, Le Front de la haine, où elle clarifie la situation en attaquant le Front National de manière virulente, mais aussi les autres représentants des grands partis, à savoir Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy. Fallait pas emmerder Keny.

 

Sur le même mode, Kool Shen avait la rancune tenace envers Eric Raoult (qui avait titillé NTM dans les temps anciens des années 90 lors d’une émission) et a rappelé ce qu’il pensait de lui bien des années plus tard. Avec des jolis passages sur Brice Hortefeux et Eric Besson en bonus.

 

Avec Anarchie en Chiraquie, les Svinkels envoient un message clair : "100% d'abstention, je rêve de voir ça un jour". Avec leur ironie habituelle, les rappeurs déplorent la situation du pays ainsi que les travers qu'ils observent chez la plupart des politiciens en place. Et puis dans l'intro du morceau on entend quand même une imitation de Jacques Chirac déclamer du Lunatic. Et ça, ça n'a pas de prix.

 

La dénonciation

Viennent ensuite Les vrais escrocs sont en costard, et son petit cousin Voyous en costard de la Mafia K'1fry. Les morceaux fonctionnent exactement sur le même principe : la dénonciation du côté malhonnête des politiciens et la mise en parallèle avec la sévérité qui vient punir les délinquants lambdas, qui eux n’ont pas la chance d’avoir l’immunité.

 

Lorsque la Mafia K’1fry a annoncé qu’il y avait un morceau carrément politique dans son album La Cerise sur le ghetto, certains pouvaient être sceptiques, mais le thème est respecté, sans que les rappeurs se départissent de leur style naturel, à l’image du refrain de Rohff « je m’en bats les couilles de la gauche, j’encule la droite, sur ma gauche, sur ma droite, lève le doigt, nique l’État il nous exploite ». Demon One avait déclaré à l’époque « mon couplet dans le morceau, pour moi il vaut 15 albums de rap hardcore ». On vous invite donc à le redécouvrir.

Une fois n'est pas coutume, Demon One nous a offert une variation assez légère sur le thème des présidentielles. Le rappeur du 94 endosse ici lui-même le rôle d'un candidat en campagne, totalement roublard et opportuniste. En réalité il avait déjà fait ce morceau dans l’album d’Intouchable, mais il en a tiré une seconde version plus percutante par la suite, avec un clip où il prend plaisir à parodier plusieurs passages cultes de certains politiques (François Bayrou et Nicolas Sarkozy notamment).

 

 

Avec J'ai fait un rêve, Passi et Stomy l’ont joué assez fine dans la mesure où dans chaque couplet, jusqu’à la dernière phrase, il n’y a rien en rapport direct avec la politique : chacun décrit un rêve où le succès et l’argent sont devenus leur quotidien, au point où quelle que soit la situation, ils s’en sortiront toujours. Y compris en cas de meurtre ou autre crime très grave. Et c’est là qu’intervient la chute des couplets : « vais-je devenir comme Sarkozy, Martinez ou Poniatowski ». En effet ces trois hommes politiques avaient déjà à l’époque de la sortie du morceau eu des démêlés avec la Justice sans jamais être inquiétés. Il n’y a pas plus gangsta.

 

Sous son côté calme et posé, le propos du morceau de Claude MC est limite sans concession. L’air de ne pas y toucher, le rappeur décrit les politiques comme l’évolution ultime du gangster, celui qui a su mettre tout le système et la loi de son côté pour ne jamais être pris.

 

Ceux qui ne se sentent pas concernés

Il y a ceux qui s’en contrefoutent clairement et ne s’en cachent pas, du dédain de Booba et son « la politique c’est qu’une partouse de chiens errants » jusqu’à Vald en interview.

 

On a aussi droit à des petites variantes, comme ce passage très décomplexé de LIM sur le dvd accompagnant son premier album Enfant du ghetto.

 

La Rumeur n’a pas fait qu’humilier Malek Boutih sur les plateaux télés. Hamé et Ekoué ont été également invités à répondre à Claude Askolovitch qui semblait ne pas du tout comprendre comment on pouvait être critique et éveillé à ce point sur la situation de la France sans accepter de voter PS. Ce à quoi les rappeurs ont répondu très clairement que ce n’était pas vraiment à l’ordre du jour tant que des questions qui les touchaient étaient absentes du débat, et quand on voit à quoi a ressemblé le quinquennat de François Hollande, on se dit qu’ils ont eu le nez creux.

 

Alkpote

Oui, Alkpote est une catégorie à lui tout seul, et vous allez vite comprendre pourquoi.

Fidèle à son habitude le rappeur d'Evry parle un peu de tout et de rien sur ce morceau, mais au beau milieu d'un coup de gueule anti-gay pride et d'une dédicace à Al Pacino et Robert DeNiro, on a droit à un magnifique "Mais où est Jack Lang ? Au Maroc ou en Thaïlande, à tourner sa langue sept fois dans l’anus étroit de Laurent Fabius". Et ça c'est cadeau.

 



Crédit photo : capture d'écran youtube Clip Demon One  - Votez pour moi


Par Yérim Sar / le 27 avril 2017

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