Quand le rap français chante la prison

Par Yérim Sar / le 06 avril 2017
Quand le rap français chante la prison
Depuis bien longtemps, la prison est un thème récurrent dans les lyrics de nos rappeurs hexagonaux. Petit tour d’horizon avec une sélection des morceaux les plus marquants du genre.

Le rap est un registre musical qui évoque souvent les thématiques liées à la vie de rue voire l’illégal et plus si affinités. Il est donc parfaitement logique que les récits autour de la prison se soient multipliés au fil du temps. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, raconter un séjour en prison ou se concentrer sur le milieu carcéral n’est pas forcément synonyme de répétition des mêmes clichés. En fait, il existe presque autant de façons d’en parler que de rappeurs, chacun a son point de vue bien personnel sur la chose.

MC Jean Gab’1 – Donjon

 

Gab’1 prévient d’office : lui, il ne racontera pas un énième séjour dans une maison d’arrêt française. Le rappeur-acteur-écrivain préfère évoquer son expérience derrière les barreaux… en Allemagne, enfermé avec des inconnus dont il parle à peine la langue à l’époque : « J'aurais aimé valdinguer à Fleury à Paris avec les potos de téci mais ici c'est pas la garderie l'ami : psychopathes, nécrophiles et autre tarés qui ont le bulbe de traviole ». Le refrain et ses injonctions en langage germanique suffit à mettre la pression, et les constats sans détour (« ici, on fabrique des tafioles ») font froid dans le dos.

Lunatic – La Lettre

 

Un grand classique de Lunatic, où la complémentarité des deux rappeurs fait des merveilles. Le morceau est construit comme une correspondance entre deux amis, l’un à l’extérieur et l’autre enfermé. Ali est donc plutôt mélancolique et souhaite bon courage à son compère, tandis que Booba lâche un couplet qui a marqué le public à l’époque, décrivant froidement tout ce qui l’entoure : le quotidien tristounet, la frustration de voir le monde extérieur tourner sans lui, et bien sûr les branlettes sur l’infirmière (alors que dans la plupart des cas, les infirmières de prison sont assez moches, mais c’est un autre débat).

 

Sinik – D.332

 

Sur son premier album, Sinik a lâché tout ce qu’il avait de son expérience carcérale à Fleury-Mérogis. Bien que l’intro soit extraite d’une des réflexions de Carlito dans L’Impasse, c’est bel et bien une description assez fidèle de la routine d’un détenu bien français à laquelle le rappeur se livre. L’artiste relativise à sa façon en rappelant que « c’est auch mais c’est pas Oz ». Étrangement, pour les besoins d’un single, le rappeur se replongera dans ce thème sur le morceau Le même sang accompagné de Diam’s, et cette fois, à peu près tout, du clip jusqu’aux paroles, correspondra beaucoup plus à une version romancée : uniforme orange qui n’existe pas en France, parloir à l’américaine, etc. C’est balot.

 

Passi – Le maton me guette

 

L’un des premiers rappeurs à tirer un tube en bonne et due forme de son expérience de détenu. Passi a abordé le morceau comme n’importe lequel de ses autres sons, misant avant tout sur l’efficacité qu’il aurait en passant en boucle sur la bande FM. Ça a payé : en gommant le côté plutôt hardcore que l’on associe d’habitude au sujet, il a plutôt bien vulgarisé la chose pour le grand public, se concentrant en priorité sur le côté psychologique de l’enfermement.

 

Ademo - Fleury

 

Avant son passage dans la salle du temps pour devenir le Ademo de PNL, le rappeur des Tarterêts avait sorti la mixtape Son des halls, où figurait ce morceau où il détaillait sa découverte de la prison du 91, qu'il a connue assez jeune : "j'ai acheté mon premier paquet de clopes ici, j'ai appris à rouler ici". Déjà, il destinait quelques rimes à son petit frère "Nabil, à chaque son que vous faites, oubliez pas de dédicacer" et pas mal d'autres à sa bite, parce qu'on ne change pas une équipe qui gagne.

 

TLF – Première fois

 

Seth Gueko et Mister You – Zougatazblex

 

Sazamyzy et Kaaris – Parloir Sauvage

 

Dans les 3 cas, on a affaire à une « rencontre » à l’ombre, même si les morceaux sont construits différemment. Dans celui de TLF, c’est un dialogue entre un arrivant (Alain 2 L’ombre) et un autre qui est déjà là depuis quelques mois (Ikbal) ; chacun explique à l’autre pourquoi il est là. C’est à peu près le même principe pour Parloir Sauvage, dans lequel Kaaris et Sazamyzy conversent en se confiant l’un à l’autre les soucis, colères et coups de gueule qui leur passent par la tête. Dans le featuring Seth Guex/Mister You, c’est plus basique : chacun décrit une journée pas très folichonne. A noter que Seth et You se sont réellement retrouvés en prison après avoir déjà rappé ensemble dehors. Parfois la vie est pleine de surprises.

 

B.James – Ni honte ni fierté

 

Tout est dans le titre. B.James ne flambe pas en se survendant comme un gangster invincible, n’a jamais un seul mot qui fait fantasmer l’auditeur en manque de sensation forte ; dans le même temps, il décrit en détails ce qui l’a amené là où il est, et sa manière de s’y adapter, de façon pragmatique, sans rien romancer et sans s’excuser non plus. Sans doute un des morceaux les plus terre-à-terre de la liste.

 

Lacrim – Oz

 

Lacrim a souvent parlé de la prison, allant jusqu’à orienter une partie de son marketing sur son passé de taulard jusqu'à présent. Cependant sur ce morceau en particulier il retient l’attention du public en choisissant plutôt de montrer ce qui se cache derrière toute cette imagerie. À savoir de la misère affective totale, la tristesse de ne pas être avec son fils et sa famille en général, et les conséquences tragiques d’une peine de prison en général.

 

Jul – Pour les taulards

 

Jul n’a jamais été en prison lui-même, il a d’ailleurs expliqué qu’il aurait dû le préciser dans le morceau, soucieux de ne pas mentir (Jul est adorable) mais il a malheureusement beaucoup de proches qui y sont passés, et il a fait un petit travail de journaliste dans la mesure où il a recueilli leurs témoignages pour écrire ce morceau, dédicacé à tous les incarcérés, le faisant même relire à ses amis avant de le finaliser, pour être sûr de ne pas dire n’importe quoi.

 

Ol Kainry – Milieu Carcéral

 

À première vue, lorsque Ol Kainry revient sur son souvenir du milieu carcéral, il n’est pas spécialement différent de tous les autres qui l’ont fait avant lui, mais c’est vers la seconde partie du morceau que l’artiste marque sa différence en inversant les rôles et en interpellant les juges, procureurs et policiers à qui il demande de s’imaginer eux-mêmes enfermés, où forcés de rendre visite à un proche incarcéré.

 

Bam’s – Zonzon

 

Bam’s s’adresse ici directement à un archétype de détenu qu’elle plaint, et insiste sur le côté déshumanisant de tout l’univers carcéral, en mettant en avant tous les dysfonctionnements et abus du système, à tous les niveaux : quotidien qui se répète encore et encore façon machine, absence totale de perspective, conditions de vie exécrables, etc.

 

Mac Tyer – Un jour comme un autre

 

Dans Un jour comme un autre, le 1er épisode de la trilogie de Tandem, Mac Tyer décrivait déjà son quotidien de taulard, la paranoïa qui monte quand il pense à ses anciens « potes » qui n’ont jamais le temps de venir le voir, ses doutes sur la fidélité de sa femme, et sa sentence qu’il estime disproportionnée (détail amusant : bien qu’il ne rappe pas dans la trilogie, c’était Booba qui jouait son voisin de cellule). Dans Suicide Carcéral, on a une sorte d’épilogue assez sombre aux événements de la trilogie dans la mesure où il s’agit d’une conversation entre le détenu et son avocat, toujours interprété par Kery James à qui ce rôle va comme un gant. Le rappeur d’Auber a à nouveau évoqué la prison de manière plus classique dans Le Placard, où il prend cette fois la place de quelqu’un de libre qui pense à un ami enfermé, à la façon de Seth Gueko pour son pote Sakio dans Prison il invitait notamment un juge à s’asseoir sur un paravent.

 

La Rumeur (Hamé) – Moha

 

Dans la catégorie story-telling, nombreux sont les prétendants, de Kennedy avec La Rue te guette à Lefa avec Non-coupable, mais Hamé les déclasse sans souci. D’une part parce qu’il ne décrit pas un jeune espoir du foot tombé en prison pour une connerie (va falloir arrêter avec ça, on a fait le tour), mais surtout parce que sa description est très, très bien écrite. On ne saura jamais vraiment ce qui a précisément mener Moha en prison, mais on est plongé pendant tout le morceau dans une tempête sous un crâne, où se mélangent tristesse, regrets et frustration.

 

113 - Mutinerie

 

Dans l’album 113 Degrés, le morceau est précédé d’une sorte d’intro : Radio taulard, où des prisonniers ont la parole. Puis les rappeurs du 113 endossent eux-même le rôle de détenus, dans un exercice de style plutôt réussi. En tout cas quand AP se plaint des tapettes qui pleurent et qui l’empêchent de se concentrer quand il veut se masturber sur Jennifer Lopez, c’est assez bien vu.

 

Booba et Nessbeal – Batiment C part II

 

Suite à la réussite de la version originale du morceau présent sur l’album Panthéon, Booba a remis le couvert pour la compilation Illicite Projet en invitant cette fois Nessbeal à lui prêter main forte (le rappeur du 94 ayant lui aussi un passé carcéral). La différence de style marche plutôt bien : à l’arrogance énervée du MC de Boulogne (« M’sieur l’agent, dans ton cul, seule ma bite se réinsère », « stp madame la juge, relâche-moi sale pute ») répond la description sans fioriture de Ne2s qui s’attarde plus sur tout ce qui ne va pas (« ça freine les relations humaines », « 2 heures de transport pour une demi-heure de parloir », etc ).

 

Boulox – Itinéraire d’un bagnard

 

Dans ce morceau, Boulox part du point de vue d’un prisonnier qui se remémore l’enchaînement d’événements qui l’a conduit entre quatre murs, reconnaissant à la fois ses torts personnels et ses mauvaises décisions tout en décrivant l’engrenage assez inéluctable qui le dépassait depuis le tout début.

 

Vîrus – Bonne Nouvelle

 

Sans doute le plus subtil de la liste. Concrètement, le MC ne dit à aucun moment qu'il a été incarcéré et objectivement les moins attentifs pourraient même croire qu'il utilise la thématique de l'enfermement comme une image, pour montrer que même dehors, l'homme reste mentalement enfermé. C'est effectivement le cas, mais tout au long du texte, des double-sens et indices pullulent : « l'isolement, je m'y suis mis tard », « il m'arrive de bouffer avant 19h, de prendre 2-3 douches par semaine » « tout ne tient qu'à un yoyo » « mon cœur attend des nouvelles du greffe »… Jusqu'au titre, puisque Bonne Nouvelle est le petit nom de la maison d'arrêt de Rouen, précisément celle où le rappeur a été contraint de faire un petit tour dans une autre vie.

À tous ces titres s’ajoutent les projets entiers basés sur le côté carcéral : l’album Shtar Academy, 1260 jours d’Alibi Montana, la compilation Prison, la bo du film Zonzon… Le côté positif c’est que de plus en plus de rappeurs n’hésitent pas à donner de leur personne et participer à des concerts en prison ou des ateliers d’écriture, de Kohndo à Georgio en passant par la Sexion d’Assaut et Medine. Il faut saluer le travail de longue haleine effectué par Mouloud Mansouri, activiste associatif qui œuvre depuis de longues années pour que la culture ait aussi sa place en prison.

 


Photo : PNL - Dans Ma Rue

Par Yérim Sar / le 06 avril 2017

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