Quand le rap fête les darons

Par Yérim Sar / le 15 juin 2017
Quand le rap fête les darons
La fête des pères est passée et les rappeurs n'ont pas été dispensés.

Si les mamans sont un sujet récurrent chez nos amis rappeurs, que ce soit pour célébrer celles qui les ont élevés ou au contraire pour insulter celles des autres, les papas sont quant à eux un peu moins présents dans les lyrics. Cependant, même si c'est plus discret, le thème de la figure paternelle a malgré tout suscité différents points de vue exprimés au gré des morceaux.

Certains n’ont jamais vraiment fait de son entièrement consacré à ce sujet mais parsèment ici et là quelques rimes qui font clairement comprendre l’admiration qu’ils leur vouent, à l’instar d’Ekoué qui avait lâché « face à mon père je suis qu’une merde », niveau humilité ça se pose là. Son collègue de La Rumeur, Hamé, avait quant à lui évoqué les difficultés subies par son paternel en tant qu’immigré victime du racisme dans Plus que ça à faire : « Puisqu'il nous faut toujours garder les chevilles rougies, par les chaînes rouillées de boulets d'angoisse à nos pieds, pour tout ce que la connerie des cocardiers marchands peut nous réserver, mon père le sait, debout ou couché : ses crachats t'atteignent en plein front, le poing levé ou les bras baissés, son vent sec te gifle la face du même affront ».

Même Booba qui n’est pas du genre à s’épancher sur ses rapports avec ses parents avait placé un inattendu « mon père n'était pas là mais je lui pardonne, t'inquiète, je m'occupe bien de la daronne », confirmant qu’il était en paix avec tout ça. Plus récemment Ademo (PNL) s'enorguillissait d'avoir « les couilles de papa » (bravo à lui) et Big Flo et Oli ont carrément enregistré un morceau avec leur papa, bref c’est une affaire qui marche et qui n’est pas prête de s’arrêter de sitôt.


ORELSAN


Dans ce morceau présent sur l'album-BO de Comment c'est loin, Orelsan se remet dans la position d'un fils qui déçoit régulièrement son géniteur, que ce soit à cause de son mode de vie je-m'en-foutiste et oisif, ou de choix divers et variés qui ont le chic de déplaire à celui qui l'a vu grandir. Dans une sorte de monologue intérieur, il décrit le point de vue d'un fils sur une dispute tout ce qu'il y a de plus classique. En l'occurrence, c'est suite à une cuite mémorable que son père vient le chercher pour le conduire chez lui, et il en profite pour l'engueuler pendant tout le trajet. Ce qu'Orelsan décrit assez bien, c'est le côté blasé qui en découle : il a malheureusement l'habitude de tout ça, et ça n'a plus aucun effet sur lui, même si le ton du morceau reste malgré tout plutôt tristounet.

 

MC Jean Gab'1


MC Jean Gab'1 est un cas très particulier et carrément tragique puisque son père a assassiné sa mère. Il y fait référence dans plusieurs morceaux, mais dans celui-ci, il est particulièrement virulent dans le second couplet où il commence toutes ses phrases par « grâce à mon père ». Une ironie particulièrement noire qui lui permet d'expliquer toutes les conséquences dramatiques qui ont découlé du geste meurtrier de son paternel : son placement à la DDASS, l’éloignement de ses frères et sœurs, la vie de rue, etc.

 

Ol Kainry


Le rappeur d’Evry livre ici un hommage en bonne et due forme. Sur la majeure partie du morceau, il fait le choix plutôt malin de ne pas s’adresser directement à son père, et de ne pas non plus exposer son point de vue de fils. C’est presque sous la forme du story-telling d’un point de vue extérieur qu’il décrit le parcours de celui qui l’a élevé, avec malgré tout un regard attendri, parfois amusé, souvent lucide. Comme l’indiquent le refrain et le titre du morceau, il s’agit également pour lui d’affirmer qu’il a fait du bon boulot en lui apprenant à devenir un homme respectable.

 

Seth Gueko


Changement total de registre avec Seth Guex, qui, lui, voue une haine tenace à son papounet. Et pour cause, il ne lui pardonne pas d’avoir abandonné sa mère et de ne pas l’avoir élevé comme il le devait. Là où le morceau se ménage un petit twist, c’est que le rappeur admet que cette absence de figure paternelle a déteint sur lui, et qu’il a fini par reproduire le schéma à son échelle, en n’arrivant pas à s’attacher à une femme. À une différence près : Seth reste là pour ses fils, et c’est aussi pour ça qu’il conclut en confessant sa plus grande crainte, à savoir la possibilité qu’un jour ses enfants le détestent autant que lui déteste son père. Amis de la bonne humeur, passez votre chemin.

 

Stomy


Assez incontournable dans la catégorie puisque Stomy a été le seul à tirer un véritable tube (son plus grand d’ailleurs, à l’époque multi-diffusé en télé et radio, c’était également ce titre qu’il avait interprété aux Victoires de la musique de 1999) à partir de ce thème. Sur un ton totalement enfantin, il décrit donc le quotidien d’un père pas comme les autres, flirtant sans cesse avec l’illégal.

À noter que le morceau a connu un remix fameux qui réunissait rien de moins que Ärsenik, Passi, Oxmo Puccino, Hifi, Pit Baccardi et Hamed Daye. Cette fois, le ton était plus adulte, casting oblige, c'était un peu le pendant hardcore du single grand public.

 

Sch

Sch a expliqué durant la promo de Deo Favente que ses rapports avec son père n’avaient pas toujours été faciles mais qu’ils s’étaient rapprochés petit à petit. Ce morceau qui lui est dédié est particulièrement émouvant comparé au reste de l’album, et ça tient à la fois au texte qui, cette fois, ne fait pas qu’effleurer par détails le caractère du père comme le rappeur l’avait déjà fait sur d’autres morceaux. Ici au contraire, c’est lui le point central et le natif d’Aubagne se livre un peu plus qu’à l’accoutumée. Ensuite vient l’interprétation et le style du morceau, qui tranchent également avec le reste.

 

La Fouine


La Fouine signe un single très calibré dans la forme : c’est plus le côté Lahouni que Fouiny qui parle, et on a donc droit au registre un peu mélancolique des souvenirs d’enfance, des regrets et des déclarations d’amour a posteriori pour celui qui l’a enlevé dans les bons comme les mauvais moments. Mention spéciale au gros plan sur la chaussure trouée, un grand classique.

 

NTM


Si Kool Shen est assez impersonnel ici et plutôt centré sur la description des mauvais effets de la négligence de parents voire de gosses lâchés dans la nature et livrés à eux-même, son acolyte lui, se livre comme jamais, même si peu d’auditeurs comprenaient ses couplets à l’époque pour des raisons de diction évidentes. En gros, Joey Starr vient en quelque sorte illustrer tout ce qu’a expliqué son collègue au couplet précédent, et on passe de la théorie à la pratique. Dans ce passage pour le coup assez touchant, la moitié des NTM dépeint sa relation avec son père comme un gâchis total, revient sur le manque d’amour, voire le désintérêt total que son géniteur avait pour lui, ce qui l’a poussé à chercher des repères ailleurs, et parfois là où il ne fallait pas. Le ton est posé dès le début du couplet avec la réplique « j’ai jamais demandé à t’avoir », qui est à peu près la chose la plus triste qu’un père puisse dire à sa progéniture.

 

SNIPER


On reste dans la tristesse totale avec Sniper et ce single dans la droite lignée du piano/violon/sujet qui va faire pleurer dans les chaumières puisque chaque membre du groupe expose sa situation familiale en mode flashback, précisément centré sur le moment où ils ont compris que leur père n'était plus là. Bien que ce soit un des moins "positifs" et encore moins festifs de la liste, ce morceau avait également connu une rotation radio incroyable à son époque.

Kanye West

Dans ce morceau, Kanye ne parle pas entièrement de son père, il parle avant tout de lui (parce que c'est Kanye West et c'est comme ça), mais la base du texte repose sur le regard que son père portait sur lui : « did you realize that you were a champion in their eyes ? », autrement dit son père le voyait comme un prodige en devenir et c'est ce qui a motivé l'artiste à se donner au maximum dans sa vie. Il évoque également les difficultés rencontrés à l'époque, et se félicite d'avoir été au niveau des espérances de son papa. C'est mimi tout plein.

 

EMINEM


Eminem n’a jamais consacré de chanson à son père ; on pourrait croire que cela implique qu’il lui en voulait moins qu’à sa mère, mais c’est en réalité l’inverse. Shady ne le considère même pas assez important pour lui donner de l’exposition à ce point. Contrairement à sa mère qui l’a élevé dans des conditions désastreuses, Marshall Mathers premier du nom, lui, a déserté le foyer et n’a jamais connu son fils. Du coup, dans plusieurs morceaux (Rhyme or Reason, Hailie’s Song, Cleanin out my closet, My name is…) son fiston lui place des dédicaces incroyablement haineuses (quitte à aller jusqu’à l’absurde en le traitant plusieurs fois de gay) même si ce n’était pas du tout le thème du morceau de base. La plus connue étant la chute du couplet de My name is : « when you see my dad, tell him that I slit his throat in this dream I had » (« si tu vois mon père, dis-lui que dans un de mes rêves je lui tranchais la gorge »).

 

Lil Wayne (et Birdman)


Lil Wayne et Birdman ont toujours eu une relation père-fils de substitution assez singulière : Weezy n’a pas connu son père et son beau-père s’est fait tuer, mais il a signé dès ses 9 ans sur Cash Money Records et Birdman l’a pris sous son aile (ce n’est pas un jeu de mot) à tous les niveaux, le considérant comme son fils et le traitant comme tel… Jusqu’à ce que l’on aborde le sujet qui fâche : l’argent. C’est d’ailleurs ce qui explique à quel point leurs embrouilles personnelles et judiciaires actuelles ont marqué Lil Wayne : ce n’était pas seulement un rapport de producteur à artiste, et ça complique beaucoup de choses à tous les niveaux.


Bonus


Le but de la fête des pères c’est avant tout de leur dire à quel point on les aime, et pour ça la tradition du cadeau perdure depuis de nombreuses lunes. Ce morceau de Robin Thicke en featuring avec Nicki Minaj peut donc sembler totalement hors-sujet mais pas tant que ça. Le refrain qui répète sobrement « elle remue ses fesses pour papa », ce qui ma foi est un projet plutôt plaisant. Parce que soyons honnêtes, quel père ne serait pas comblé si vous lui offriez une danse sexy de Nicki Minaj ? Nous sommes d’accord, ça a quand même plus de gueule qu’une cravate ou une boule de bowling. Par contre il serait opportun de lui offrir un nouveau slip, on ne sait jamais.

 



Crédit photo : Ray Tamarra / Getty Images

 

Par Yérim Sar / le 15 juin 2017

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