Prodigy : pourquoi il était le meilleur d’entre nous

Par Yérim Sar / le 22 juin 2017
Pourquoi Prodigy était le meilleur d’entre nous
Le 20 juin 2017 un vétéran du rap a quitté ce monde, et plus rien ne sera vraiment comme avant. Au-delà de l’artiste incontournable, une personnalité hors-norme.

Albert Johnson alias Prodigy, membre du groupe Mobb Deep qu’il formait depuis toujours avec son compère Havoc, était plus qu’un simple « bon rappeur ». En témoignent les innombrables hommages qui ont fleuri presque immédiatement après la nouvelle de sa mort, que les messages viennent d’auditeurs anonymes ou de stars de la musique. Et c’est bien normal, Prodigy n’a pas usurpé son statut.

Il n’a pas volé son pseudo

L’album The Infamous est sorti en 1995. Ce qui veut dire que lorsqu’il écrit des textes comme, soyons fous, l’intégralité de ses couplets présents sur ce LP, il a à peine la vingtaine. Niveau talent précoce, ça se pose là. Le style sombre et tourmenté qui a été décliné voire pompé par à peu près tout le monde depuis, les phrases qui ne rimaient pas entre elles mais qu'il arrivait à rapper en donnant l'illusion que ça rimait, le flow lent et détendu couplé aux paroles très agressives ou d’une noirceur absolue, tout ça était déjà là, si tôt. On appelle ça un prodige.

Il n’a jamais fermé sa gueule

La liste des clash de Prodigy est très, très fournie. Et, quand sa santé lui permettait, il n’était pas le dernier à aller s’embrouiller lui-même en personne. Le truc, c’est qu’on était avant la période où les beefs sont devenus en grande partie une tactique de promo comme une autre. Pour Prodigy, c’était avant tout de la fierté et une façon d’assumer son caractère jusqu’au bout. Quand il s’en prend au Dogg Pound, c’est parce que leur clip New York New York est un affront ; quand il s'attaque à Tupac, c’est en réponse à son diss sur Hit Em Up (et Prodigy faisait partie de ceux qui ont répondu de la manière la plus virulente à Pac) ; dans d’autres circonstances, c’était simplement sa façon d’exprimer ses goûts personnels, en considérant qu’il n’y avait pas de raison à ce qu’il fasse semblant d’aimer quelqu’un (Keith Murray, Jay-Z). Mais jamais il n'a privilégié la diplomatie à l'expression de ce qu'il ressentait, pour le meilleur et pour le pire.

 

Il a d’abord cru qu'Alchemist était un type du FBI

Alchemist est, avec Havoc, celui qui a fourni ses plus belles instrus au regretté rappeur. Mais pendant toute une période après leur première rencontre, Prodigy n’accordait aucune confiance au beatmaker, qui n’appartenait pas à leur cercle proche d’amis et de connaissances (rappelons que Alchemist vient de Californie à la base). Des années plus tard, le MC a expliqué à celui qui était depuis devenu un de ses meilleurs amis qu’il pensait au départ avoir affaire à un agent du FBI qui utilisait la musique comme couverture pour s’infiltrer. Et ça c’est magnifique. Lorsque Alchemist lui a demandé quand exactement il avait réalisé que ce n’était pas le cas, P a répondu « quand je t’ai vu faire un beat ».

 

Il a engendré un style de rap

Certes, il n’était pas tout seul, il y avait aussi Havoc, et leur entourage au sens large. Mais P était le porte-drapeau le plus flamboyant de l’école Queensbridge, celui qui traumatisait le plus les auditeurs. Beaucoup de rappeurs américains et français se sont, consciemment ou non, un peu calqués sur ce modèle qu'ils estimaient proche de la perfection. Concrètement, P était le super gangsta, froid et tourmenté, nonchalant, avec la meilleure plume, une mentalité totalement intransigeante, bref il cumulait à peu près tout. Le registre dont il est en partie le géniteur a contribué à créer tout un mouvement au-delà des frontières ; presque tous les rappeurs US, Français ou autres, des années 90 jusqu'aux débuts 2000 ont freestylé sur Keep it thoro mais personne n'a jamais dompté l'instru comme lui.

Il a écrit un livre de cuisine pour taulard

On parle beaucoup de son autobiographie, qui vaut clairement le détour (ce type a également eu une vie folle et garde son talent d'écriture en prose comme en vers) mais cet ovni se pose là. Suite à son passage en prison, Prodigy se met en tête d'écrire un livre de cuisine spécial prison et mène son projet à bien. Au-delà du côté folklo qui peut prêter à sourire, il s'agissait pour lui de redonner une forme de dignité aux détenus, et faire la cuisine permet de se réhumaniser à son petit niveau.

 

Il a su se réinventer

On aurait pu croire que la période un peu creuse de Mobb Deep était le signe d'une chute définitive d'artistes qui ne parvenaient plus à se renouveler, mais pas du tout. Dès 2007, P se remet au charbon et ce qu'on pourrait appeler la seconde partie de sa carrière solo recèle autant de pépites que ses débuts, de Return of the Mac et Product of the 80's à The Bumpy Johnson Album.

Il avait un sens de la formule unique

L’école de la sacro-sainte punchline hardcore et sale lui doit énormément. P avait une façon d’écrire extrêmement directe, sur à peu près tous les sujets. Dans le célèbre Shook Ones part II, le MC lâche tranquillement « rock you in your face, stab your brain with your nose bone ».

Lorsque l’on tombe sur cette rime pour la première fois, on imagine vaguement un passage à tabac qui vire au massacre, mais c’est un peu plus précis que ça. Consciemment ou non, Prodigy a décrit en une seule phase un geste extrêmement technique que Bruce Willis interprète avec brio dans Le Dernier Samaritain. A exactement 2’09 dans cette vidéo, pour être précis. Avis aux amateurs.


Et ça c’est la classe.

 

Il était ouvert

Prodigy est identifié comme l’archétype du rappeur New Yorkais, un des plus fiers représentants de Queensbridge, de tout temps. De nombreux fans sont, à tort ou à raison, plutôt autocentrés mais ce n'était pas vraiment le cas pour le rappeur, qui se voulait artiste avant tout.

Ainsi, le featuring de Mobb Deep avec Juicy J et Bun B a surpris certains auditeurs, mais ce n’était pas du tout la première fois que les New Yorkais s’ouvraient au South. Auparavant, il a fait poser BG sur Y.B.E et invité Lil Jon sur Real Gangstaz, à la prod et au refrain, en pleine période crunk. Le côté passéiste ou renfermé sur une formule qui n’évolue pas, très peu pour lui.

Il a été le roi de la street-credibility mais s'en affranchissait à volonté

Prodigy a toujours remis la rue au centre de tout, dénigrant les compromis musicaux, quels qu'ils soient. Il se vantait d'ailleurs avec raison d'avoir ramené des sons hardcores dans les clubs en tant que hits, et c'était effectivement parmi les seuls à le faire. Du coup, concrètement, quand Jay-Z rappe The Takeover avec une photo de Prodigy tout gamin, qui prend la pose en tenue de danseur, la réputation du rappeur aurait logiquement dû être suffisamment ternie pour planter sa carrière, or cela n'a pas été le cas. C'est comme si son aura d'artiste, son talent pur, était amplement suffisant pour aller très vite au-delà de ce genre de dossiers, car au fond la vérité est là : n'importe quel auditeur de Prodigy s'en contrefout. Même chose lorsque le rappeur Saigon lui décroche un coup de poing sur scène, il n'y a strictement aucune conséquence.

Il a été précurseur

Parfois pas pour les meilleurs éléments, mais ça compte quand même. Prodigy était un des premiers à avoir compris l'intérêt et l'importance d'Internet au niveau business en créant son site dès 1999, à porter des bijoux faits spécialement pour lui, on peut ajouter son style vestimentaire des pieds à la tête (coucou les porteurs de Timberland) ; il portait le bandana comme personne, à un moment il faut rendre à César ce qui est à César. Même le fait d'orthographier volontairement Mob avec deux "b" (repris par d'autres crews jusqu'à aujourd'hui) vient de lui.

Il avait du recul

Prodigy avait surpris tout le monde en défendant Soulja Boy lorsque celui-ci était attaqué et méprisé par à peu près la totalité du public un peu puriste et des rappeurs à l’ancienne. Ses arguments étaient simples : il n’aimait pas spécialement la musique du jeune garçon mais méprisait profondément ceux qui se complaisaient dans une simple reproduction des classiques en répétant les mêmes schémas du rap des années passées. Il plaidait donc pour qu’on tolère les artistes qui après tout, tentait d’innover, même s’ils se foiraient. Ce qui, pour quelqu’un comme lui, était à la fois une prise de position risquée et une preuve assez forte de maturité.

Ce recul s’est également manifesté lorsqu’il a commenté le diss de son Jay-Z à son égard plusieurs années après. Lorsqu’il s’est replongé dans ses souvenirs, il a déclaré que l’idée de projeter des images de lui enfant en tenue de danse pour le ridiculiser était une tactique qu’il avait trouvé très intelligente. On va la refaire pour ceux qui ne suivent pas : il a publiquement expliqué que l’afficher en tutu sur un écran géant était une attaque très astucieuse de la part de son adversaire. Quelle classe.

 

Il savait parler un français impeccable quand il le fallait

Et ça peu de gens le savent, c'est bien dommage.

 

Il était incroyablement touchant

Le côté très dur et sans concession de Prodigy s'appliquait également à lui-même d'une façon assez spéciale, que ce soit dans la légèreté (son récit d'une soirée avec Lindsay Lohan alors qu'il n'a presque pas d'argent sur lui vaut le détour) ou dans la gravité. Le rappeur était atteint depuis la naissance de drépanocytose, une pathologie qui l'a fait souffrir régulièrement et qui fragilisait son organisme. Plutôt que de l'occulter et se cacher derrière la carapace de gros dur, le rappeur a préféré jouer la carte de la sincérité. Il a été parmi les premiers à contrebalancer le hardcore par des descriptions pessimistes voire dépressives de sa vision du monde, qui allait finalement de pair avec son état de santé personnel, également décrit au détour de nombreuses rimes. Tout ça lui donnait une aura de rappeur maudit, dont même les moments les plus "festifs" n'étaient qu'une parenthèse avant le retour inéluctable à l'obscurité, jusqu'à ce qu'elle soit définitive. L'artiste avait d'ailleurs précisé qu'il écrivait chaque morceau comme si c'était le dernier. D'où cette impression d'écouter un damné en sursis, lucide sur sa condition.

C'était un peu le personnage au sale caractère qui insultait et menaçait tout et tout le monde mais qui, dès qu'il s'ouvrait un peu, dévoilait une humanité débordante et une fragilité émouvante. Si, de son vivant, on avait réuni l'intégralité du rap US pour demander qui s'était parfois senti offensé par P, nombreux sont ceux qui auraient levé la main. Mais si on leur avait ensuite demandé qui aimait sa musique, les mêmes mains seraient restées en l'air. En témoigne l'unanimité indiscutable d'hommages qui pleuvent depuis son décès : un artiste comme ça, il n'y en a qu'un seul par génération. Avec de la chance.

 

Repose en paix Prodigy.

 



Crédit photo : David Wolff-Patrick / Getty Images

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