Première Consultation : retour sur un vrai classique

Par Yérim Sar / le 14 avril 2016
Première Consultation : retour sur un vrai classique
Le 15 avril sort la réédition du LP mythique de Doc Gynéco, Première Consultation. 20 ans plus tard, rien n'a changé : peu d'albums de rap français peuvent se targuer d'avoir une aura aussi unique que celui de Bruno Beausir. On rééxamine l'objet avec l'aide de Calbo, Aélpéacha ou encore Papillon de La Clinique.

On s'est intérrogé sur la place de la nostalgie dans le rap français, nous voilà en plein dedans. Pour fêter les 20 ans du disque et accessoirement lancer une tournée et ramasser des sous, voici que Première Consultation ressuscite dans une version longue, avec titres inédits d'époque et versions alternatives de morceaux. Et ne boudons pas notre plaisir, la démarche a beau flairer l'opportunisme, elle fait quand même sacrément plaisir. Mais au fait, comment cet album a-t-il acquis ce statut d'incontournable ?

 

Un pari musical réussi

Ce qui frappe lorsque l'on réécoute à posteriori, c'est la richesse du disque, à presque tous les niveaux. Cela tranche avec à peu près tout ce que l'on pouvait trouver au même moment, et surtout, c'est un vrai album, construit de A à Z. Le flow pourrait lasser mais tout est fait pour que cela n'arrive jamais.

Calbo (Ärsenik) est catégorique : « Quand on dit "classique", on devrait mettre la couverture de cet album à côté de la définition. Plusieurs bons morceaux, tous différents, qui s'écoutent encore aujourd’hui avec le même kif. C'est le genre de disque que tu mets dans ta voiture et que t'écoutes de bout en bout. Y'en avait pour les lascars, pour les meufs, pour le bled, pour le foot... Jusqu'à aujourd’hui il peut revenir et lancer une tournée à partir de Première Consultation, c'est bien la preuve que c'est intemporel. »

En effet, le choix de thèmes légers ou à l'inverse le traitement léger de thèmes graves permet à Première Consultation d'échapper complètement à la ringardise qui a malheureusement rattrapé de nombreux disques des années 90. La formule d'ordinaire réservée aux USA, à savoir faire des albums qui sont des catalogues de singles, a été savamment appliquée par le rappeur du 18e. C'est ce qui a séduit Sidi Sid, qui a fait une reprise personnelle de Viens voir le docteur avec le morceau Cette Année : « je l'ai fait presque sans m'en rendre compte, c'est venu comme ça... Déjà l'album s'écoute du début à la fin. Y'a peut-être un seul morceau que j'aime pas, c'est Passement de jambes. C'est que des tubes. Tous les morceaux sont des hits potentiels, c'était fou. »


 

La production

Évidemment, une telle force de frappe n'aurait pas été possible si les instrus n'avaient pas été au niveau. Jusqu'à aujourd’hui, certains auditeurs et musiciens estiment que l'album est carrément l'un des mieux produits du rap français, voire le mieux produit tout court. C'est le cas du rappeur-producteur Aelpeacha : « Je souscris à l'idée qu'il fait partie des albums les mieux réalisés, à l'instar des "Qui sème le vent", "École du micro", etc... A mon sens la qualité d'une réalisation réside en sa cohérence et de ce point de vue Première Consultation est totalement réussi. »

Même son de cloche du côté de Calbo. « Si la production c'est la musicalité, alors oui, on n'est pas loin. Après chacun ses goûts. Mais ce qui est vrai c'est que l'album est super bien travaillé, il y avait des musiciens pour jouer des instrus, peu de gens le faisaient dans le rap à l'époque. Chaque morceau est peaufiné, ça sonne différent de ce qu'on entendait au même moment. »

C'est vrai, il faut dire que tout au long de la conception de l'album, les gros moyens étaient de sortie : enregistré à Los Angeles avec des musiciens live, le résultat se distingue immédiatement de la concurrence de l'époque.

« Dans la production tu sens que ça vient de L.A, tu sens qu'il a bien bossé avec Ken Kessie », conclut Papillon, qui fait les backs sur Tel père tel fils. Il existe cependant un bémol pour Aelpeacha : « pour ce qui est de mes petits tourments personnels de mec derrière les machines, tout sonne très bien sauf les programmations de boîte à rythme (à part la TR808 de Né ici mais une TR c'est une TR, ça se loupe pas). Je ne sais pas qui a fait ça, mais c'est pas un gars qui vient du Rap j'en suis sûr. Jimmy Jay, Sulee B, Imhotep ou DJ Mehdi n'auraient jamais laissé passer ces caisses claires imitations chinoises, avec tout le respect que j'ai pour mon 13ème arrondissement. » Bon, on va dire que les défauts font partie du charme de la chose.

 

Ovni

C'est sans doute difficile de l'admettre pour certains, mais objectivement Doc Gynéco est arrivé à être un rappeur d'exception sans avoir jamais été un très bon MC. Techniquement parlant, c'est assez faible, on se rapproche d'un rap-chant aux placements parfois hasardeux. Et c'est ce qui rend sa musique encore plus surprenante pour l'époque.

« Quand il débarque, il prend un risque, se souvient Calbo, parce que personne ne fait dans ce style. Il arrive dans un schéma où il y a Time Bomb, juste avant c'était NTM, Assassin, Ministère A.M.E.R. Ça n'a rien à voir ! Lui, il vient avec un truc mélodieux, culotté, sexuel. »

Le côté laidback change tout, et de la même façon, l'aspect détendu et parfois je m'en foutiste des textes est aussi une première. Que ce soit la mise en abyme de la musique (« C'est le deuxième, couplet, j'espère qu'on va clipper » sur Né Ici), ou même de l'écriture elle-même (« il me manque une rime en eul » sur l'album d'Ärsenik), les textes du doc se permettent ce que les autres ne font pas. Pour Papillon, ça ne trompe pas : « on parle de punchline aujourd’hui... il avait déjà ça : la puissance des images. Avec les potes et Bruno on se disait qu'il avait quelque chose d'unique en son temps. »

Ensuite, pour les oreilles inattentives, Gynéco est un rappeur qui n'a pas de message : il ne fait pas de morceau anti-police et ne revendique rien explicitement. Ce n'est absolument pas un critère musical mais les gardiens du temple, les ancêtres de ceux qui font aujourd'hui des dépressions nerveuses à chaque clip de Jul et PNL, reprochaient souvent à l'artiste et son album d'être « commercial », et donc inintéressant. Le temps leur a fait mordre la poussière à répétition, mais ce décalage avec le reste du rap a également participé à placer le rappeur dans une position un peu à part. C'est d'autant plus idiot que si les textes de Bruno font mouche à grande échelle, c'est justement parce qu'il évite systématiquement l'écueil du « nous » pour privilégier le « je ». Le bonhomme ne parle qu'à partir de lui et ne prétend représenter personne. Du coup, il développe une personnalité attachante à longueur de morceaux, avec bien plus d'épaisseur que d'autres rappeurs effectivement hardcores mais dont même leurs fans sont incapables de décrire le caractère tant ils ne parlent jamais d'eux. A la fin de Première Consultation, on a un portrait fantasmé ou non de son auteur : la définition d'une œuvre réussie.

 

Succès

Cette spécificité permet à Première Consultation de toucher un public bien plus vaste que la plupart des albums de rap. Concrètement, Gynéco est un des très rares rappeurs solo à s'approcher du million d'albums vendus. Ses singles, clippés ou non, sont bastonnés en télé et sur la FM, y compris sur des radios qui n'ont pas du tout l'habitude de passer du rap, et ça c'est une victoire. Calbo se remémore la surprise du succès quasi immédiat : « Quand il envoie le 1er extrait Viens voir le docteur, c'est déjà parti, t'as pas le temps de voir le succès arriver, tout s'enchaîne. A la base c'est un truc de lascar, ce qu'il raconte c'est pas super évident pour l'époque ! Mais c'est passé : ça a plu aux radios et le personnage a plu aux télés. A partir de là, faut pas se mentir, c'est eux qui décident que t'es le mec du moment et rien ne peut t'arrêter. Le Secteur Ä, il y a eu un engouement parce qu'il y avait de la qualité. Gynéco a ramené une qualité qui touche encore plus de monde, c'était bien plus large que du Ärsenik par exemple. Autant nous c'était du rap technique qui pouvait refroidir les oreilles non averties, autant lui, il a touché direct le grand public. »

Beaucoup s'accordent là-dessus, la force de l'album, c'est de concilier des publics qui à la base n'avaient aucun point commun. Le rappeur a trouvé une formule qui permet à pratiquement tout le monde de trouver son compte et les ventes suivent logiquement. De la même façon, le rappeur est un des seuls à pouvoir allier vocabulaire très cru et interprétation légère, au point que quand il lâche « les youpins s'éclatent et font des magasins » sur le son Dans Ma Rue, la polémique démarrée par la LICRA n'a aucune prise sur lui, tant tout le monde est convaincu qu'il n'y a aucune méchanceté dans son propos, qui se contente de décrire avec tendresse toutes les communautés du 18e arrondissement. Ça c'est quand même un tour de force. Rappelons aussi le carton du single Nirvana, dont le thème est quand même le suicide. A titre de comparaison, quand NTM traite du même thème, cela donne J'Appuie sur la gâchette, réussi mais anxiogène au possible. Bruno, lui, en fait un tube en bonne et due forme, digne descendant du Mimi l'ennui de Renaud, en encore moins triste. Fortiche.

Dans un autre registre, le côté affectueux de Ma salope à moi est une prouesse, qui tient autant à la façon de rapper qu'à l'écriture, transformant le tout en berceuse inoffensive. Et « Tass-poupée » est sans doute le néologisme le plus mimi tout plein que le rap français ait jamais créé pour parler des filles à petite vertu.

 

Un personnage

Première Consultation, c'est un package. Il y a la musique, mais aussi le développement jusqu'à maturité de celui qui à la base ne disait rien et servait juste d'homme sandwich au Ministère A.M.E.R lors de sa première télé. Quand son album débarque, son style déborde complètement des enceintes pour se prolonger dans chaque apparition et interview du rappeur, qui prend un malin plaisir à rester dans son rôle de MC perché qui parle au ralenti. Ni rappeur gentil ni rappeur énervé, il se contente d'accentuer son attitude naturelle. Et forcément, devant des médias fascinés, ça prend.

« Quand il a fait une émission avec Daniela Lumbroso qui lui demande ''mais pourquoi vous vous appelez Doc Gynéco au fait ?'' et qu'il répond ''pour que tu sois ma patiente'', j'ai su qu'on avait gagné », déclarait le boss du Secteur Ä Kenzy bien des années plus tard dans la web-émission Get Busy.

Entre sa musique et ses différentes sorties, les pigeons mordent à l'hameçon et nombreux sont ceux qui voient en lui un « poète du ghetto » sans parler de ceux qui vont jusqu'à voir chez lui un côté Gainsbourg. « C'était un des 1ers à avoir ce style nonchalant, à s'en battre complètement les couilles, parler de cul et de pognon... », affirme Sid.

Bien sûr, le mastermind Kenzy n'a rien laissé au hasard. Dès que l'album commence à prendre, l'image de l'interprète est astucieusement utilisée. « Le placement produit rap/variet ça marche bien niveau marketing, analyse Aelpeacha. Solaar l'avait fait mais Gynéco l'a conceptualisé. Surtout avec "l'écran-caillera" que représentait le Secteur Ä devant lui : le ouf dans les meufs et la variété, sponsorisé par les mecs du ghetto. Gros concept, imparable. »

En plus du reste, il y a indéniablement un côté homme-enfant chez le Doc à partir de cet album. C'est sans doute pour ça qu'on lui pardonne tout. De la faute de liaison (« je suis livré z-à moi-même » sur Tel père tel fils) à sa période Sarkozy (qui aurait sérieusement flingué définitivement l'image de n'importe quel autre rappeur), le côté innocent qu'il cultive savamment continue de lui préserver une aura de sympathie.

 

La provoc

Si on retient beaucoup les allusions sexuelles sur Première Consultation, ce n'est pas un hasard. Les morceaux de branleur-séducteur (Viens voir le docteur, Vanessa, Celui qui vient chez toi...) sont toujours drôles et réussis. L'humour est omniprésent dans l'album et le ton reste souvent ironique, ce qui permet de désamorcer beaucoup de choses et de flirter en permanence avec les tabous sans jamais être agressif. Mais ce côté provoc ne se dirige pas seulement contre l'extérieur, il s'adresse aussi au milieu rap de l'époque. Tout le discours de Classez-moi dans la variet est un foutage de gueule en règle des « zoulettes » (non, le terme ne date pas du clash Rohff/Booba), terme qui caricature les puristes hiphop du siècle dernier. C'est aussi une façon d'assumer le côté divertissement de l'album, qui n'a pas d'autre prétention. Évidemment, derrière tout ça, il y a avant tout un esprit de sale gosse plus qu'autre chose.

« Il y avait le côté provoc, mais on n'avait rien contre personne, souligne Papillon. Même dans Tout Saigne, c'est pas contre Ménélik ou quoi. C'était juste le côté concurrence, on aimait bien faire des pieds-de-nez. Pour d'autres tout baigne, pour nous tout saigne. Ça nous faisait rire. »

 

Fusion west et chanson française

Un raccourci facile pourrait voir en Gynéco un Snoop Dogg made in France. C'est évidemment aussi faux que prendre Gérard Lanvin pour Al Pacino  : Le Secteur Ä n'est pas Death Row, Ärsenik n'est pas Dogg Pound, Stomy n'est pas 2Pac, Kenzy n'est pas Suge Knight et on peut continuer longtemps comme ça. En revanche, s'il n'a pas du tout le côté gangsta des Californiens, notre frenchie est un grand fan de leur musique. Sauf que sa culture bien franchouillarde vient perturber l'équation. « Je connais Bruno d'avant le rap, précise Papillon. 23e étage, on écoutait du son west coast ensemble, bon souvenir. Bruno c'était du spontané, on disait tout le temps à l'époque : « rien que du naturel », c'était le slogan. Il pouvait kiffer une instru rock-pop, variet, la kicker et ramener son grain west par-dessus. Il avait rien calculé. Quand je réécoute le disque, c'est du Bruno 100%. A l'époque, l'album me rend fou parce que j'étais déjà dans ce style west coast et il a bien retranscrit ce que j'écoutais outre-Atlantique. Ça me donne encore plus envie de faire ce style de son. Autant au niveau des mélodies que du flow. C'est toujours un de mes albums de chevet. On me l'a péta plusieurs fois, cet album, je l'ai toujours racheté. C'est le genre d'album qui se péta vite fait, comme les Chronic de Dre. Je réécoute aujourd’hui, y'a pas une égratignure. »

Pour autant, les instrus et l'ambiance générale du LP ne sont pas du tout 100% west coast, il s'agit plus d'un patchwork consciencieux qui passe du rock au reggae tout en gardant sa cohérence grâce au talent du rappeur. Aelpeacha est un peu plus critique : « On est les petits toutous des ricains. Quand ça marche là bas, on refait la même ici. Mais avec le recul je trouve que c'est un album très bien ficelé et totalement adapté au public et à la culture française, tant en termes de thématique que d'utilisation de la langue. » Et oui, pour parler clairement on peut même trouver un côté un peu « beauf » sur certains morceaux aux sonorités west, mais c'est cette étrange alchimie qui donne toute sa force à l'album, tout en étant aussi improbable qu'un bidochon en low rider.

 

Influence

Si l'on prend la définition d'un classique, cela se définit par « la réception de l'œuvre, la reconnaissance durable qu'elle obtient au sein de la société, et l'importance qu'elle prend dans la culture dont elle fait partie. »

Réception de l’œuvre : check. Reconnaissance durable dans la société : check. Reste l'importance dans sa culture d'origine, à savoir son influence sur le rap français. Si Première Consultation était une exception à l'époque, le rap actuel privilégie avant tout les points de vue personnels et n'a plus du tout honte de parler de filles, de sexe, de thèmes légers. L'humour est également plus que présent, et les morceaux festifs aussi. L'album du docteur, sur le long terme, a sans doute permis de faire évoluer les mentalités et décoincer une partie du public... dont certains sont devenus eux-même des artistes. « A cette époque, cet album avait vraiment sa personnalité, estime Papillon. Y'en a pas énormément qui lui ressemblent, voire aucun. C'est pour ça qu'on s'en souvient. Il a contribué à décomplexer le rap, c'est clair. » Calbo renchérit : « je dirais qu'il a ramené quelque chose de nouveau. Il a envoyé le rap dans une autre direction, plus musicale, avec un flow posé, un côté plus mélodieux. Et puis le culot qui va avec : dans les textes, l'attitude etc. »

Reste la question à 1 million : si Première Consultation n'avait jamais existé, le rap français d'aujourd'hui serait-il vraiment le même ? « Putain bonne question, s'amuse Papillon. Je pense pas que ça aurait été super différent, chacun son créneau, Neg'Marrons l'ont dit, on est dans la fast food music, ça va vite... Mais c'est vrai que chez pas mal de rappeurs, tu sens qu'il y a toujours des petits gimmicks, des phases, de l'attitude qui sont un peu repris de ça. Sans copier-coller, plus dans l'esprit et l'intention. Première Consultation a changé le cours de l'histoire, ouais. »

Rendez-vous sur scène pour voir si le docteur est toujours compétent malgré les années.

 


 

Crédit photo : © Eric Fougere/VIP Images/Corbis

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Par Yérim Sar / le 14 avril 2016

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