Précurseur et incompris : le parcours atypique du vilain petit Canardo

/ le 17 juillet 2017
Précurseur et incompris : le parcours atypique du vilain petit Canardo
À l'occasion de la sortie de "Fantasme", le nouveau clip de Canardo, retour sur la carrière d'un rappeur qui n'a jamais rien fait comme les autres.

L'histoire de la relation entre Canardo et le public français est celle d'une incompréhension. Parfois considéré -à tort- comme un rappeur destiné aux bars à chicha, longtemps réduit à son seul statut de « petit frère de La Fouine », l'auteur de Papillon peine à dépasser les préjugés qui entourent sa musique. Plutôt distant vis à vis du reste du rap game, peu enclin à jouer le jeu des médias rap traditionnels, et plutôt marginal sur le plan purement artistique, son attitude global est mal comprise, et n'aide pas à le réhabiliter auprès des passionnés de rap.

 

Un parcours atypique

Il ne s'agit pourtant pas d'efforts particuliers à accomplir dans un sens ou dans l'autre, mais plutôt d'une volonté perpétuelle d'émancipation de Canardo vis à vis de son milieu : « faire le rappeur » ne semble présenter aucune forme d'intérêt pour lui. L'essentiel de sa démarche est dicté par sa volonté de faire les choses de la manière dont il a envie de les faire, sans se poser de quelconques questions de crédibilité, de ventes, d'image, ou d'impact médiatique. Une mentalité louable, mais fatalement handicapante en terme de carrière.

Dès le début de son parcours de rappeur, Canardo n'a rien voulu faire comme les autres. Encore adolescent, alors qu'il écrit ses premiers textes et pose ses premiers freestyles avec un groupe d'amis, il a rapidement l'impression de tourner en rond : à l'époque, il est encore difficile de s'approvisionner en instrumentales, et le groupe tourne avec un groupe très restreint de pistes récupérées ci et là. Plutôt que de rester inactif, Canardo prend alors la décision qui va bouleverser sa vie : il investit ses deniers dans du matériel de production, et commence à créer lui-même les supports sur lesquels lui et ses comparses pourront rapper.

 

Seulement, la carrière du Canardo beatmaker se construit beaucoup plus rapidement que celle du Canardo rappeur. Après avoir réalisé bon nombre de titres pour son grand-frère sur ses premiers projets, il place petit à petit ses prods auprès d'artistes reconnus comme Disiz, Oxmo, Kenza Farah, et même Salif. En quelques années, il devient l'un des rares beatmakers français à savoir su se faire un nom et une réputation. Mais cette réussite dans le domaine de la production n'occulte pas sa passion pour la pratique du rap : si rien ne filtre officiellement, il continue tout de même d'écrire et de s'exercer en parallèle de ses activités.

 

Un premier album en avance sur son époque

Une fois sa crédibilité artistique installée par l’intermédiaire de son travail de producteur, il peut alors se présenter progressivement au public en tant que rappeur : d'abord quelques titres avec Banlieue Sale, quelques featurings avec La Fouine, puis le grand saut en solo. Avec son premier album en 2010, il prend alors tout le monde de court : là où tout le monde s'attendait à voir débarquer un rappeur très classique pour l'époque, Canardo se détache complètement de la tendance. Grosses influences électro, titres chantonnés, et utilisation complètement assumée de l'autotune … des choix qui ne paraissent pas forcément marginaux ou courageux à l'heure actuelle, mais qui représentent une énorme prise de risques en 2010, à une époque où les codes du rap étaient très différents de ceux d'aujourd'hui. Avec suffisamment de recul, l'album Papillon -suivi de la mixtape Papillon 2, la même année- pourrait même apparaître comme avant-gardiste, à l'image d'autres albums (Himalaya, 0,9) pas forcément bien accueillis à la même époque, mais précurseurs de tendances qui ne s'imposeront que de nombreuses années plus tard. Critiqué, à l'époque, pour ses parti-pris artistiques déroutants, le temps finira tout de même par lui donner raison.

 

En plus de défricher certains terrains sur le plan purement musical -notamment en ce qui concerne l'autotune-, Canardo brise de nombreux tabous : d'une part, en s'affranchissant de la barrière censée séparer le monde du rap de celui des autres genres musicaux, comme lorsqu'il fait appel à Justice, ou au producteur de Christophe Maé ; d'autre part, en assumant pleinement avoir fait appel à des ghostwritters pour certains textes. « J'ai fait appel à Diams par exemple, expliquait-il dans une interview à Rapelite en 2012, pas parce que je ne sais pas écrire, mais parce que je voulais utiliser des mots que je n'ai pas l'habitude d'employer». Finalement, c'est le parcours atypique de Canardo, devenu beatmaker à succès un peu par hasard avant de reprendre sa carrière de rappeur, qui lui aura permis d'être totalement libéré sur le plan artistique : sa réussite en tant que producteur lui ayant offert une sécurité financière suffisante, il a ainsi ou s'affranchir de toute pression sur le plan du rap, et se concentrer sur la création musicale sans se poser d'autres questions. 

 

Éclectique mais inconstant

S'il est capable de surprendre par les sonorités de ses albums, Canardo a également une grosse tendance à prendre ses auditeurs à contre-pied au niveau de ses thématiques. Sa discographie regorge en effet de titres en décalage complet avec le personnage un brin racailleux que l'on a pu découvrir à travers des titres comme A la Youv ou Je ne perds pas le Nord : Du Haut de sa Tour raconte la souffrance d'une adolescente trahie par son petit-ami après lui avoir offert sa virginité ; Christelle raconte, à la première personne, l'histoire d'une femme violée ; Planète Bleue est un hymne à la beauté de la Terre ; sans compter des dizaines de chansons d'amour, dont certaines peuvent s'avérer particulièrement sensibles. 

 

Aussi éclectique dans ses productions qu'inégal dans ses performances, Canardo se révèle parfois décontenançant pour un public français qui n'arrive pas à le catégoriser, et se contente donc de raccourcis très simples, sans réellement chercher à saisir toute la subtilité de sa musique. De plus, la distance du rappeur vis à vis du reste du milieu rap, et son inconstance dans les sorties ces cinq dernières années, n'aident franchement pas à créer un lien réel entre les auditeurs et le rappeur. Là où un tube comme M'en Aller (feat Tal) aurait pu être porter un album vers les sommets, il se retrouve noyé sur une mixtape brouillonne au milieu d'une quinzaine d'autres featurings aux couleurs très disparates.

Si les choix artistiques de Canardo sont souvent bons, ce sont en effet ses stratégies qui posent régulièrement question … ou plutôt, son absence de stratégie, comme lorsqu'il préfère balancer une mixtape de 25 titres gratuitement à son public plutôt que d'en faire une sortie réellement travaillée en amont, ou lorsqu'il investit sur un gros clip en animation sans que le titre en question ne soit extrait d'un quelconque album. De la même manière, le rappeur a sorti une douzaine de titres en moins d'un an -dont quatre clippés- sans annoncer le moindre projet. Un choix étonnant, qui a tendance à perdre son public, qui ne sait plus vraiment ce qu'il doit attendre de son artiste.

 

Sept ans après Papillon, la carrière du rappeur laisse un sentiment d'incomplétude, entre sorties à un rythme frénétique et longues périodes d'inactivité, entre projets en avance sur leur époque et mixtapes plutôt insignifiantes. Alors qu'un nouveau clip vient d'être dévoilé, difficile de prédire dans quelle direction compte désormais aller Canardo, lui qui a toujours su -volontairement ou non- brouiller les pistes, et atterrir là où personne ne l'attendait.

 


Photo : facebook / Canardo

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/ le 17 juillet 2017

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