Pourquoi les albums communs sont rares dans le rap français ?

Par Genono / le 02 janvier 2017
Pourquoi les albums communs sont rares dans le rap français ?
Objet de fantasmes auditifs, l'album commun entre deux rappeurs est une réalité aux Etats-Unis mais la France est un tout autre animal. Explications du problème et liste-bonus des collaborations qui nous font rêver.

On a tendance à reprocher à notre cher rap français un certain retard sur son homologue américain : artistes moins inventifs, beatmakers moins doués, visuels moins travaillés … si la plupart des arguments sont discutables –à défaut d’être réfutables-, l’un des points de comparaison ne souffre d’aucune contestation possible : aux Etats-Unis, les albums collaboratifs entre têtes d’affiches sont légion ; alors qu’en France, les exemples se comptent sur les doigts de la main d’Aron Ralston. Pourtant, ce type de collaboration ne semble présenter que des avantages pour tout le monde : l’industrie vend des disques, les rappeurs dominants renforcent leur position, les rappeurs moins exposés gagnent en notoriété, et le public peut remplir sa bibliothèque musicale d’albums potentiellement excellents.

Hormis quelques événements isolés, dont la sortie fait à chaque fois figure de miracle, le rap français peine à réunir ses propres têtes d’affiche au-delà du simple featuring. Les associations les plus évidentes (Sinik et Diams au milieu des années 2000, Booba et Kaaris il y a deux ans) n’ont jamais abouti à de véritables projets communs, et le public continue de fantasmer d’éventuelles duos qui n’arrivent finalement jamais, et se terminent une fois sur deux sur un clash sans grand intérêt artistique.

 

 

Des obstacles insurmontables ?

Le premier obstacle à affronter pour tout projet d’album commun est probablement le plus difficile à surmonter : l’ego démesuré du rappeur lambda. Se lancer dans un tel projet nécessite en effet de faire preuve d’humilité, comme par exemple accepter de se mettre au niveau du deuxième rappeur. En clair : si vous avez quinze ans de carrière, cinq disques de platine, et une puissance médiatique équivalente à celle d’un Président de la République, il va falloir accepter de partager la lumière avec un rappeur moins connu et moins vendeur, avec le risque que ce dernier se serve de ce tremplin pour vous surpasser. Pas facile à accepter.

Il faudra également accepter de faire des concessions artistiques. Un album commun, c’est l’expression d’une vision commune : si vous souhaitez faire un album bien violent et bien bourrin sur des beats trap, et que votre partenaire de studio s’oriente vers la mélancolie introspective sur du piano-violon, vos visions vont se heurter. L’un et l’autre devront faire un pas en avant, et accepter de ne pas forcément avoir raison sur tout. C’est déjà difficile pour un couple raisonnable qui s’aime éperdument, alors imaginez pour deux rappeurs engagés dans une relation strictement professionnelle : impossible.

Autre grand obstacle : l’absence dramatique de culture de l’entertainment en France. Quand Jay-Z et Kanye West s’installent autour d’une table et discutent de l’impact potentiel d’un projet comme Watch The Throne, ils comprennent instantanément que les retombées, en termes de revenus, de popularité, et de pur spectacle. Si même l’ego surdimensionné de Kanye est capable de se faire petit face aux intérêts générés par une telle association, on finit par se dire que les rappeurs français ont malheureusement hérité de la tradition française à penser petit.


Le problème, c’est qu’ils ne sont pas les seuls dans ce cas : souvenez-vous par exemple de cette époque, au milieu des années 2000, où les deux plus gros vendeurs de rap en France s’appelaient Sinik et Diams. Leur entente, aussi bien artistique que personnelle, a abouti sur un certain nombre de featurings, au point de les voir annoncer plus ou moins officiellement la sortie d’un album commun. Un projet avorté alors qu’il était déjà bien entamé, et qu’un certain nombre de titres étaient déjà enregistrés. « La réalité c’est qu’on n’est pas dans la même maison de disques et qu’il y a plein de choses annexes à la musique – des questions de contrats etc. – qui font que si c’était faisable pour les artistes, c’était irréalisable pour les maisons de disques qui étaient autour » (Sinik, interview Abcdrduson, Novembre 2009)

 

Les déceptions

Rappeurs à l’ego handicapant, maisons de disques frileuses, absence totale d’ambition … en somme, toutes les conditions sont réunies pour continuer à voir le public se morfondre éternellement en fantasmant vainement sur des collaborations long-format qui n’arriveront jamais. Malgré la noirceur du tableau, quelques contre-exemples tendent à le nuancer, laissant quelques miettes d’espoir subsister et quelques beaux projets voir le jour de temps à autre.

L’un des exemples les plus intéressants de ces dernières années porte le nom de Neochrome Hall Stars, et réunit sur un même album les trois grandes têtes d’affiche du label de la période 2007-2014 : Seth Gueko, Alkpote, Zekwe Ramos. Fantasme absolu des fidèles de Neochrome pendant bon nombre d’années, le simple fait de voir ce projet aboutir tient du miracle absolu. En ce sens, c’est une réussite. Pour tout le reste, en revanche, c’est beaucoup plus compliqué.

Reprenons les points évoqués précédemment. L’égo des rappeurs : la conception de l’album Neochrome Hall Stars croise plusieurs visions artistiques. « Je pense que les gens attendaient plus un CD avec uniquement Al-K et Seth. Parce que moi, je peux pas m’empêcher de ramener de la musicalité, et c’est pas toujours compatible », estime alors Zekwe (interview Captcha Mag, avril 2014). Alkpote, de son côté, préfère se laisser porter : «  j’en ai rien à foutre de cet album. Je suis venu, j’ai posé, je suis reparti. Le reste m’importe peu, que ça vende ou pas, j’en ai rien à foutre. Je suis un mercenaire. » (interview Noisey, Juin 2014). Résultat, Zekwe impose plus ou moins sa patte, Seth et Alk suivent sans trop se poser de questions … et prouvent involontairement par la même occasion que mettre les égos de côté ne suffit pas forcément à collaborer de la bonne manière : « Y’a des morceaux, je voulais même pas poser dessus », poursuit Alkpote au cours de la même interview : « Par exemple,  Elles veulent, je voulais pas faire ce truc. Après, quand je le réécoute, je me dis que c’est pas mauvais, et qu’au final c’est pas plus mal de l’avoir fait, parce que j’aurais jamais fait ce genre de morceau tout seul. »

 

Finalement, la conception de cet album finit presque par desservir la relation entre les rappeurs en question, puisque deux ans après cette sortie, Alkpote et Zekwe finissent par se brouiller définitivement. Le pire, c’est que le public n’a pas forcément bien suivi cette sortie : peut-être dérouté par la direction artistique assez ouverte du projet, alors qu’il s’attendait probablement à une couleur plus « Neochrome » -comprendre : bien sombre et bien hardcore-, l’album ne décolle pas dans les charts, ne tourne pas en radios, et termine rapidement aux oubliettes. En somme : mettre les égos de côté, travailler avec un label qui avance dans la bonne direction, et satisfaire les fantasmes du public,  n’assurent pas forcément une quelconque réussite, qu’elle soit critique ou populaire. Dans le même ordre d’idées, le projet Jamais 203, initié par Yonea et Willy et réunissant les profils extrêmement différents de Despo Rutti, Guizmo et Mokless, a été un flop complet dans les bacs, et n’a pas soulevé le moindre élan critique positif. Il ne suffit donc pas d’aligner les noms ronflants pour intéresser les auditeurs : le public de Despo n’est probablement pas très attiré par l’univers de Guizmo, ou le travail de Mokless, et réciproquement.

 

Les réussites collectives

Mais les albums communs ayant su s’attirer la sympathie du public et de la critique existent tout de même. Le dernier exemple en date s’appelle Ténébreuse Musique, et a réuni les fans-bases -déjà extrêmement proches, pour ne pas dire similaires- d’Alkpote et de Butter Bullets le temps d’une collecte générale de deniers, nécessaires au financement de cet album qui a enchanté tout le monde. Comme quoi, avec un peu de bonne volonté, une direction artistique cohérente, et un public impliqué de la bonne manière, tout est possible.

Autre excellent exemple de la faisabilité des albums communs : la discographie de LIM. Que ce soit avec Zeler, avec Meiday, et surtout avec Alibi Montana, le boulonnais est l’un des seuls rappeurs français à savoir prendre les choses en main, et à prouver continuellement sa capacité à collaborer avec d’autres artistes. L’album Rue (LIM-Alibi), a représenté à l’époque de sa sortie un véritable évènement, réunissant deux pontes de l’indépendance et du rap de rue. Tout aussi enthousiasmant pour le public rap, les projets réunissant  Dany Dan et Ol Kainry représentent peut-être le meilleur exemple de ce que doit être un album commun : sans grandes ambitions commerciales, les deux volumes de leurs collaborations sont de véritables rencontres artistiques, satisfont parfaitement le public des deux artistes, sans pour autant les contraindre à assurer un fan-service qui s’avèrerait désobligeant pour tout le monde.

 

Comme pour un album plus classique, la réussite complète d’un album commun nécessite le bon dosage entre visée purement commerciale, objectif qualitatif, et nécessité de conserver une certaine crédibilité. L’album Factor X, réunissant au début des années 2000 le trio Ol Kainry -encore lui-, Jango Jack et Kamnouze, respecte plutôt bien cet équilibrage difficile, et permet à l’époque aux deux derniers noms cités de sortir de l’ombre et de toucher un public bien plus large que le seuil atteint par leurs carrières solo respectives.

Avec un tout autre type de visée, l’album E=2MC’s », réunissant Soprano –une star des charts- et RED K –un lyriciste très apprécié des amateurs de rap axé sur la textuelle- est l’exemple le plus parlant de ce que peuvent s’apporter mutuellement deux artistes en travaillant sur un projet en tandem : d’une part, Soprano retrouve son public de base, celui qui l’a découvert sur des seize mesures denses avec Psy4 de la Rime ; de l’autre, RED K trouve une audience plus large que celle des purs férus de rap. L’album fait d’ailleurs tout le long la balance entre longs titres introspectifs teintés de mélancolie, et morceaux dansants ou plus légers. Même type de compromis en termes de réception publique : à mi-chemin entre les scores incroyables des albums de Soprano et les ventes plus confidentielles de RED K, E=2MC’s constitue tout de même une réussite.

 

Bien plus déséquilibré sur la balance, le projet Team BS, encore relativement récent, a fini de dérouter les derniers fans du La Fouine hardcore. Malgré un succès commercial difficilement contestable, le quatuor Fouiny-Fababy-Sultan-Sindy a trouvé un écho défavorable, voire très défavorable, auprès du public rap de base. En somme : trouver le bon dosage pour une collaboration long-format entre rappeurs est un travail d’extrême précision : au moindre écart, le déséquilibre devient flagrant. 

 

Finalement, les exemples d’albums collaboratifs entre rappeurs français sont relativement nombreux, mais les réussites véritables sont plutôt rares. D’une part, les véritables stars ne collaborent pas entre elles, que ce soient par la faute des maisons de disques (Sinik et Diams), d’egos mal placés (Rohff et Rim’K, Booba et Kaaris), ou pour d’autres obscures raisons ; d’autre part, les albums communs ayant réellement abouti s’avèrent décevants une fois sur deux ; dernièrement, il ne faut pas oublier que le public est généralement un abruti fini qui se plaint quand un projet le surprend, mais qui se plaint aussi quand un album correspond trop à ses attentes. En conclusion : continuez de fantasmer les collaborations dont vous rêvez (on vous connait, dans 8 cas sur 10, c’est Lacrim-Sch) mais priez pour qu’elles ne se matérialisent jamais dans le monde réel, car vous serez immanquablement déçus.

 

 

Bonus : 10 albums communs qui nous font fantasmer.

Siboy et Damso – Batterie Cagoulée

Clairement les deux mecs les plus talentueux parmi la nouvelle génération du 92i, et un mélange des genres plutôt détonnant, entre un personnage de Siboy enragé et surtout complètement dérangé, et un Damso plus posé mais terriblement cynique.

 

Kekra, Kalash Criminel et Kaaris – KKK

Uniquement parce que ce serait génial qu’un album réunissant un Noir, un Arabe, et un Noir albinos s’appelle KKK.

 

Ali et Alkpote – Que la paix soit sur vous bande de putains

Un genre de Lunatic 2.0, avec le religieux d’un côté et le hardcore de l’autre … en beaucoup, beaucoup plus hardcore qu’un simple Mauvais Œil 2.0

 

Joe Lucazz et Eloquence

A priori, et si les astres s’alignent, celui-là devrait finir par voir le jour. Restons tout de même prudents : vous connaissez Joe.

 

25G, Jason Voriz et Billy Joe – Neocrime Team

Parce que la dernière collaboration entre les 3 compères a donné un titre retentissant, et que la connexion 25G-Billy Joe, déjà bien établie, a prouvé qu’elle fonctionnait à merveille.

 

Jul et Le Rat Luciano – Dans la Légende, le sang

Les deux plus grandes légendes du rap marseillais côte à côte, l’ancienne et la nouvelle école qui se confrontent et se complètent : toutes les conditions réunies pour un classique intemporel.

 

Zekwe et Nakk – On n’y arrivera jamais

Deux des meilleurs artistes de leur génération, au potentiel grand public indéniable, qui n’ont jamais fini par percer : peut-être qu’en réunissant leurs forces, le succès finira par arriver. (spoiler : il n’arrivera pas, mais on aura quand même un excellent album à se mettre sous la dent)

 

LIM et Samira – Ruemantique

Parce que les collaborations entre les deux sont toujours exceptionnelles, que LIM est l’un des seuls rappeurs français capable de mettre des filles en avant pour autre chose que leur plastique, et qu’il est surtout le plus qualifié en France quand il s’agit d’albums communs.

 

Nekfeu et Dosseh – Putain de plagiat

Leur collaboration sur Putain d’époque représente l’un des meilleurs titres du dernier album de Dosseh, malgré la suppression du clip sur YouTube. Peut-être qu’en travaillant ensemble sur un long-format, l’un et l’autre trouveront écho auprès d’une frange du public qui n’a pas encore accroché à leurs travaux respectifs.

 

Sofiane et Alkpote – Outshinage

Les deux plus grands outshineurs actuels du rap français -avec Kaaris, peut-être- réunis sur une quinzaine de pistes, tentant à tour de rôle de prendre le dessus sur l’autre : la garantie de performances de haute voltige, et de prods complètement fumées jusqu’au filtre.

 


Crédit photo : Facebook Dany Dan

 

 

 

Par Genono / le 02 janvier 2017

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