PNL : les héritiers de Lunatic

Par Genono / le 05 octobre 2015
PNL : les vrais héritiers de Lunatic
N’en déplaise aux partisans d’un prétendu âge d’or, PNL reprend le flambeau exactement là où Lunatic l’a laissé, quinze ans en arrière. Analyse.

PNL, le groupe-phare de l’année 2015, a annoncé récemment son choix de ne pas signer en maison de disques, malgré les promesses de grosses avances et de contrats juteux. Une position qui rappelle celle de Lunatic, qui, à la fin des années 90 et au début des années 2000, se vantait d'avancer sans aucune major et sans l'appui des grosses radios.

Mais la comparaison PNL/Lunatic va bien plus loin qu'une simple histoire de contrats. De la même manière que Booba et Ali ont influencé la quasi-totalité des rappeurs français de l'époque -que ce soit en termes d'ambiances, d'écriture ou de flow-, Ademo et N.O.S s'apprêtent à voir une flopée d'épigones les suivre dans la voie du cloud-rap et des ambiances aériennes. Même si les époques sont absolument incomparables tant les règles du jeu ont changé, il existe une certaine similitude dans l'avènement du succès des deux groupes. Et l'analogie Lunatic/PNL ne s’arrête pas là.

 

"Bismillah à l'aller, bismillah au retour"

Derrière l'apparente simplicité des thèmes développés par les deux frangins des Tarterets, l'une des principales constantes de leur univers est la dualité entre bien et mal, paradis et enfer, haram et halal. Une dualité qui était évidemment la caractéristique principale de Lunatic, avec d'un côté Ali, tirant vers la rédemption et la spiritualité, et de l'autre Booba, s'enfonçant dans les ténèbres. Ademo et N.O.S portent ce contraste en eux. Il n'y a pas le bon d'un côté et le mauvais de l'autre : bien et mal coexistent, ne se dissocient pas forcément. Comme deux frères, on les confond. "Booba/Ali, mon double ou moi le sien". En fait, la plupart des vers écrits par PNL auraient pu l'être par Lunatic. La vie d'Ademo et N.O.S, comme celle de Booba et Ali il y a 15 ans, est celle de milliers de jeunes -ou moins jeunes- en bas des bâtiments : un mélange hétérogène –et parfois explosif- entre sentiment d'exclusion, mode de vie parallèle, et influence de la religion. "On reste pratiquants, délinquants et gens pieux se mêlent à nos rangs [...]" /"igo, on est voué à l'enfer, l'ascenseur est en panne au paradis. C'est bloqué, ah bon ? Bah j'vais bicrave dans l'escalier."

 

Paradis, enfer, bicrave, bâtiment délabré : en deux phrases, l'univers des deux groupes est entièrement résumé. L'objectif de cette génération sacrifiée est de s'élever sur deux plans : financier et spirituel. Et dans les deux cas, tous les moyens sont bons : "J'avoue, sur les prières j'étais radin, faut qu'j'me rattrape, ou qu'j'défonce les portes du Paradis" (Lunatic) / "Remballe ton échelle, au fond du trou j'empile mes péchés, j'escalade." (PNL)... Que l'on parle dollars ou foi, la fin justifie les moyens. Échapper à l'enfer ou échapper à la misère, le modus operandi est le même. Il s'agit avant tout de forcer le destin, d'échapper au fatalisme stoïcien ... une peine évidemment perdue d'avance :"tente de m'éloigner du haram, moi l'Ange du Mal sait où j'habite" (PNL) / "j’ai un ange à chaque épaule, celui de gauche parle trop fort". (Lunatic) Les aspirations et les maux sont les mêmes. "Les démons se rendorment, j'pose mes armes les anges se réveillent" ... la réalité est dure, les rêves encore plus.

 

"J'ferme les yeux, j'vois la merde, j'ouvre les yeux, j'vois la merde"

Dans ce monde désenchanté, où l'on bicrave en attendant l'enfer, où l'on imagine entrer au paradis en brisant la serrure, l'innocence a disparu dès les premiers instants. Les foetus portent des calibres, la terre est belle et ronde ... comme un cacheton. "J'vois l'espoir dans les yeux des p'tits, ma sha Allah ça sent l'rêve ... une sale envie de décharger, on vit, on s'égare, on crève."  PNL a, comme Lunatic, cette sale manie de tout décrire avec cynisme, ramenant les plus belles aspirations au niveau du sol, voire en dessous. La moindre lueur d'espoir est tellement relativisée qu'elle en devient désabusée. "Le temps passe, une bougie d'plus toujours rien à fêter". Pas de dépression ici, juste des hommes de l'ombre perdus dans l’obscurité. "Dans les ténèbres à chercher la lumière, faut surtout pas que je dévie", disait Ali. Il n'a jamais dévié, et son visage comme son cœur se sont éclairés. Tout le contraire de Booba, complètement égaré spirituellement. N.O.S. et Ademo sont à la croisée des chemins. Pauvreté et foi, ou richesse et vie pècheresse. "Riche dans l'haram ou pauvre dans l'halal alors choisis, vas-y dis-le, j'arrive au sommet que quand les péchés sont empilés."

Il n'est pas dit que le choix se fasse, tant il est difficile. Le "in sha Allah on fait du bien, on a fait du mal j'sais plus pour combien" de PNL renvoie inévitablement au "j'ai fait des choses bien, j'sais pas combien et c'est ça l'blème" de Lunatic. Quinze ans d'écart, et les dilemmes se retrouvent de façon troublante.

 

"Tu veux des mots doux ? Impossible car la rage et la haine m'ont élevé"

Alors pour s'évader, il n'y a pas des dizaines de solutions. La drogue -douce, de préférence- est une première étape. Il faut bien se distraire, d'autant que vendre est une activité purement ... professionnelle ("ça charbonne pas pour la passion, igo le but est lucratif"). C'est là qu'intervient la femme. Dans ce monde ultra-masculinisé, elle a un rôle bien précis : "Tu me poses la question "Qu'est-ce tu veux qu'on fasse ?" J'te réponds "Qu'est-ce tu veux qu'on fasse à l’hôtel ?".

 

 

Il y a un seul chemin, autant y aller droit. "Les gens parlent d'amour, moi j'te parle de ce que je connais", rappelait Booba quelques années après Mauvais Oeil. "Tu m'parles d'amour, mais qu'est-ce t'y connais ?", rappe Ademo en 2015. La référence qu'elle soit volontaire ou non, est encore une fois troublante. L'émotion amoureuse n'a pas sa place ici. Elle est du domaine de l'inconnu, et quand on "visser de très tôt à très tard", on a pas le temps de s'arrêter pour comprendre. "Les sentiments ça ralentit, le cœur fermé, là j'suis à fond". Vivre à fond, l'un des leitmotivs de Lunatic : "J’suis d’ces gosses à problèmes qui attendent rien du système, vivent à 200" ... Un seul chemin, y aller droit, on le répète. "Baise-la fonce dans la cave, igo aucun orgasme". La femme n'a ici que le rôle de partenaire sexuelle passive. On la flatte en la ramenant à sa condition "J'téma ton postérieur, j'veux le même en po-po-ster". Le rôle de mère, comme celui de fille, n'existe qu'à travers le filtre de l'absence : "pas besoin des bras d'une femme, j'connais pas ceux de ma mère". 

 

Mort aux vaches et au champ d'honneur

"Mettez les femmes et les enfants à l'abri". Chez Lunatic, le champ lexical de la guerre est omniprésent, créant une ambiance oppressante qui laisse à penser que Boulogne n'est qu'une gigantesque zone de guérilla urbaine.

Chez PNL, l'ambiance est, certes, plus aérienne, mais la paix ne semble pas gagnée pour autant. "Fragile comme la paix, m'oblige pas, d'humeur à mitrailler" ; "Le jour de paix, majeur en l'air". Il suffit généralement d'un rien pour qu'une situation s'envenime, pour que l'état de paix se transforme en conflit armé. Quand Lunatic reprenait des locutions latines (Si vis pacem, para bellum devenant alors "Qui veut la paix prépare la guerre"), PNL en reprend le concept et l'ancre dans une réalité concrète ("J'ai appris à tirer pour avoir la paix").

Une fois de plus, le rapprochement est troublant. Même s'il ne s'agit que de la description imagée du mode de vie de toute une jeunesse, les similitudes dans l’interprétation des faits n'ont rien du simple concours de circonstances. Ali et Booba venaient "en paix, pour faire la guerre aux bâtards". Les bâtards, terme indéfini désignant tout un bestiaire allant des faux MC's aux représentants de l'ordre. "Depuis quand les pédales veulent tenir le guidon ?" demande N'Dirty Deh (l'un des rares featurings de QLF) ... "Les bidons veulent le guidon : laissez les donc, qu'ils se cassent les dents" répondait Ill (en featuring avec Lunatic et une bonne partie de l'écurie Time Bomb" en 1996.

Deux décennies d'écart, et toujours les mêmes questions, au mot-près. Bidons, bâtards, volaille ... On se crée un ennemi, puisqu'il en faut un pour unifier ses rangs. "Vous êtes nombreux, mon pompe demande : vous êtes combien ?". Comme chez Lunatic, PNL se plait à dédramatiser les situations. Le fond est dur, la forme permet de l'alléger. « Je vois très bien où tout ça commence, je sais pas où tout ça va se finir », chante N.O.S sur Plus Tony Que Sosa … alors que Lunatic a explosé en vol, gageons que le destin de PNL soit moins foudroyant. Avec un modèle comme Tony Montana -symbole d’une ascension rapide suivie d’une descente immédiate-, et « le Monde ou rien » comme devise, difficile d’envisager sereinement l’avenir. La question ne se pose pas encore, dans un monde où l’espoir n’existe pas : « j'essaie de pas trop penser, y’a qu'la haine qui ne m'a pas déçu ».

 

 


 

Crédit photo : capture Youtube

Plus de PNL sur Mouv'

Par Genono / le 05 octobre 2015

Commentaires