PNL : le silence n’est pas un oubli

Par Genono / le 16 septembre 2016
PNL : Le silence n’est pas un oubli
A contre-courant de l'omniprésence médiatique, Ademo et N.O.S jouent la carte de la rareté. Une stratégie de l'absence et du contrôle qui les rapproche d'Assassin et Lunatic comme de Mylène Farmer ou Daft Punk... Mais pour quelle finalité ?

Le rap français évolue à un rythme si frénétique que PNL semble déjà être là depuis une éternité. Pourtant, quelques jours après la sortie de son troisième projet, le groupe ne peut se vanter que d’une petite année d’existence sous le feu des projecteurs. Une trajectoire explosive, qui a vu les deux frères franchir l’Atlantique, ramener un disque d’or au beau milieu des Tarterets, tourner des clips aux quatre coins du monde, et faire tomber la barre des 50 millions de vues deux fois en quelques mois (Le Monde ou Rien, puis DA) … En somme : passer de « million de vues j’connais pas » à « million de vues en vingt-quatre heures », en moins d’un an. S’il est encore un peu tôt pour juger l’impact définitif de l’arrivée de PNL sur l’histoire du rap français, nul ne peut nier que le groupe a bouleversé le game français en imposant des codes nouveaux, sur absolument tous les plans.

 

Transformer l’absence médiatique en omniprésence.

Si tout a déjà été dit ou écrit sur PNL, le duo a su maintenir sa part d’ombre, et faire en sorte de rester au contrôle de sa propre histoire. Là où de trop nombreux artistes se laissent absorber par la spirale médiatique, au point de devenir simples spectateurs de leur carrière, PNL  a su garder les rênes, ne laissant à rien ni personne la possibilité de raconter autre chose que ce que les deux frangins laissaient filtrer. A l’heure où le moindre post instagram peut faire la Une, où une simple parole peut tourner en clash médiatique, le groupe a su rester sobre, et presque discret en dehors de sa musique. Le silence n’est pas un oubli.

En se terrant dans le silence en dehors de ses albums, PNL a crée un manque inédit dans l’histoire du rap français. La comparaison ne plaira pas, mais ce rapport aux médias rappelle Mylène Farmer : volontairement éloignée du star-système, refusant la plupart des interviews, et même les reconnaissances honorifiques –légion d’Honneur, musée Grévin-, elle a su créer le mystère, et donc mystifier son personnage. Conséquence : l’attente autour de chacune de ses apparitions musicales est décuplée, et toute l’attention est portée sur ses clips et ses chansons. Seule différence notable entre Mylène et le duo Nabil/Tarik : si la grande rousse a tendance à espacer ses apparitions, PNL est omniprésent, avec trois projets et quinze clips en dix-huit mois.

 

Autre groupe ayant adopté la stratégie de l’éloignement aux médias –à plus grande échelle encore, en ne dévoilant même pas son identité-, Daft Punk présente, dans son parcours, de nombreuses similitudes avec PNL : succès venu des milieux spécialisés avant de toucher le grand public ; sur-mixage et sous-mixage sur le premier projet, contribuant à donner une touche particulière au son du groupe ; hybridation entre plusieurs genres ou sous-genres ; utilisation d’outils modulateurs de voix ; originalité des clips ; succès critique démesuré ; intérêt du public et des médias étrangers ; théories farfelues sur un complot de maisons de disques, voire même sur un groupe qui n’existerait pas du tout.

 

Renvoyer médias et rappeurs à leur propre médiocrité

Pendant la grande montée en puissance du groupe (en gros, du printemps à l’automne 2015), tout le monde a tenté de l’apprivoiser à sa façon : présentation des beatmakers, analyse musicale, passage au crible du style vestimentaire, théorie du complot, tentative d’humour, recette du succès, même les médias les plus improbables ont eu leur mot à dire sur le phénomène. D’analyses hyper-pertinentes en articles vides, on se rend compte que PNL était devenu tellement incontournable qu’il était quasiment obligatoire d’aborder le sujet. Et comme souvent, le vide du propos est un bon indicateur de l’importance du phénomène : « on n’a rien à dire, mais on le dit quand même, parce qu’il faut en parler ».

Mais une fois la vague passée, sans rien de consistant à dire, et sans pouvoir créer du vide à travers un post instagram, un clash ou une polémique bidon, les médias, renvoyés à leur propre médiocrité, n’ont donc eu d'autre choix que de faire les gros titres sur chaque clip et chaque inédit du groupe. Là où Booba fait plus parler de lui pour une bonne parole sur Kaaris –il n’y a qu’à voir son post instagram- ou sur La Fouine que pour un nouveau titre, PNL se retrouve mis en avant uniquement pour sa musique et ses clips. Au delà de l’aspect purement stratégique, il y aussi une certaine défiance (le mot est faible) du groupe envers les médias : « Fuck vos interviews, j’aurais pu passer dans vos reportages de chiens ».

 

Et puis, refuser toute interview, c’est aussi la meilleure manière de ne pas s’afficher. Combien de rappeurs sont capables de gérer correctement leurs rapports aux médias, sans se laisser prendre au piège, sans tomber dans le caricatural, et sans écorner leur image ? En règle générale, hormis quelques cas capables de rendre leurs interventions aussi intéressantes que leur musique (Alkpote, La Rumeur), les rappeurs ont tendance à être desservis par leurs interviews. Grace à ce silence, l’objet mystérieux PNL fait parler jusqu’aux Etats-Unis. Quand le magazine The Fader cherche à obtenir une interview, il n’obtient qu’un tour du propriétaire aux Tarterets, sans le moindre propos concret à rapporter. Les deux frères finissent quand même en couverture, ce qu’aucun rappeur français avant eux n’avait réussi à faire. Le beurre et l’argent du beurre.

 

« On monte tellement haut qu’on pourra plus redescendre »

Mais avec le succès, viennent aussi les problèmes de riches. Du clip de Tchiki Tchiki retiré de Youtube pour une sombre histoire de droits sur un sample aux critiques sur l’absence des crédits des beatmakers sur Le Monde Chico, PNL a cependant parfaitement géré la communication autour de ces petits incidents … en ne communiquant pas du tout. Laisser les critiques mourir seules, sans fournir la moindre goutte d’eau à leur moulin : c’est peut-être très simple sur le principe, mais les rappeurs français ont une fâcheuse tendance à s’embourber dans les problèmes tous seuls et à jeter de l’huile sur le feu en cherchant à l’éteindre.

Le plus difficile commence donc maintenant pour les deux frangins des Tarterets. Le premier album, QLF, était celui de la découverte. Le Monde Chico est arrivé au meilleur moment, et le groupe a parfaitement su capitaliser sur son buzz incroyable (« Le Monde Chico, y’a le buzz tant qu’il est chaud on va le faire ») ... Atteindre le somment est une chose, s’y maintenir en est une autre. Ce troisième album devra donc nécessairement être celui de la confirmation, tant critique que populaire. Avec leur style singulier, leur autarcie stratégique, et leur habitude à rappeler qu’ils ne sont « pas comme eux », Ademo et N.O.S ne peuvent pas se contenter de rentrer dans le rang, et devenir des rappeurs lambda –avec tout ce que ça implique. Condamnés à rester en marge du game, mais aussi à se réinventer pour se démarquer des dizaines de suiveurs qui ont tenté de copier leurs codes, les deux frères sont encore loin d’avoir franchi la ligne d’arrivée. Et le plus grand chantier est bien là : le public se lasse vite, a sans cesse besoin de nouveauté. Sur le plan critique, les premiers retours au sujet de Dans la légende sont assez conformes aux attentes : PNL a fait du PNL. Ceux qui attendaient du neuf sont déçus, mais auraient été les premiers à se plaindre en cas de nouveautés trop marquées. Pour ceux qui n’attendaient rien d’autre que du PNL, la passe de trois est réussie.

 

Le style musical qui a toujours caractérisé PNL (depuis le succès, s’entend), à mi chemin entre cloud et trap, est appelé à évoluer. On sent déjà quelques bribes de changement tout au long de Dans La Légende, mais à terme, difficile de voir le groupe se contenter de copier-coller la même recette. Moins de sons punchy (comme pouvait l’être Gala Gala), plus de balades planantes, quelques tentatives de zumba (Luz de Luna) : DLL suit les traces du Monde Chico, en amorçant quelques retouches nécessaires pour éviter tout phénomène de redondance. « Non, j’ai pas repris la détaille » : si PNL est resté accroché à son quartier et à sa mif comme une moule à son rocher, le style de vie des deux frères a forcément évolué. Il est donc logique que leurs thèmes en fassent de même, que l’inspiration ne se trouve plus forcément au même endroit.

Booba l’a maintes fois prouvé : en France, il faut sans cesse se réinventer, faire évoluer son style, pour continuer à dicter les tendances. Sans featurings –en dehors de la famille-, sans communication médiatique, avec un vivier de destinations de clips qui s’épuise inexorablement, les possibilités de diversification se réduisent. Mais un groupe capable de créer un sous-genre à lui-seul, de construire des tubes en quelques onomatopées, et de créer l’évènement à chaque clip devrait, sans trop de difficultés, trouver une nouvelle manière de se démarquer.

Le succès fabuleux du clip Naha, qui a atteint le million de vues en moins de douze heures, en reprenant à l’identique les codes des premiers clips du groupe époque QLF, prouve que finalement, le groupe n’a peut-être simplement pas besoin de chercher d’autres motivations, et que le public n’attend de PNL que du PNL. Ce serait beaucoup demander aux gens : cohérence et public rap font rarement bon ménage. De toute manière, Ademo a prévenu : « Le prends pas mal, mais j’ai pas d’amour. Le public j’men fous, j’sais qu’il me lâchera ».

 

Difficile, donc, de prédire de quoi sera fait l’avenir de PNL. S’il était facile de leur prédire le succès à l’époque de QLF, s’il était simple d’imaginer que la déferlante aboutirait sur un disque d’or à la sortie du Monde Chico, il est plus compliqué de dire ce qu’adviendra le groupe au cours des prochaines années. Comme on n’imagine pas PNL rentrer dans le rang, il ne reste que deux routes possibles : perdurer pour toujours comme Booba, ou s’arrêter au bon moment comme Salif, Fabe et Alpha 5.20. Ademo y pense déjà : « J’pense au bon-char, à m'salir les mains, peut être que j'arrête le rap t'à l’heure / Peut-être bien qu'on a fait l'tour cette vie, on n’est pas fait pour ».

Dans un cas comme dans l’autre, la destinée du groupe sera la même : entrer Dans la Légende.

 


 

Photo : Capture YouTube PNL -  J'suis QLF

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Par Genono / le 16 septembre 2016

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