Petite histoire de la coiffure dans le rap français

/ le 08 août 2016
Petite histoire de la coiffure dans le rap français
La grande aventure du cheveu dans le rap hexagonal peut sembler anecdotique mais, au-delà des évolutions esthétiques, elle raconte surtout l'évolution d'un genre dans lequel l'image a pris une importance capitale de NTM à PNL en passant par Booba, Doc Gynéco ou Nekfeu...

La starification récente de PNL ou Sch a mis le doigt sur une tendance forte du rap français, à savoir l’utilisation sur-abusive d’un outil qui ferait passer le mec le plus viril du monde pour une chanteuse de RnB : le lisseur de cheveux. Avec des lissages à faire pâlir d’envie les plus coquettes des parisiennes, les rappeurs les plus hype du moment osent jouer sur un terrain resté longtemps impraticable, ou du moins, très mal pratiqué : celui de la mode. On peut bien sûr émettre des réserves sur les looks respectifs de Schneider ou de Ademo, mais une chose est certaine : avant eux, les codes vestimentaires et stylistiques des rappeurs étaient beaucoup moins recherchés.

Si les rappeurs ont longtemps name-droppé les plus grandes marques et les plus grands couturiers, le décalage avec leur apparence parfois très brute et leur style tout sauf fashionisé a souvent été le reflet de l’incohérence complète de cette scène qu’on aime avec ses qualités mais surtout avec ses défauts. Dosseh, casquette à l’envers et entouré de mecs en survet Adidas et en casquette Reebok, citant tour à tour Dolce & Gabbana, Givenchy et Versace, en est un exemple plutôt parlant, tout comme Gradur –clairement pas l’égérie Jean-Paul Gaultier de base- dédicaçant Gucci, Vuitton, Zanotti et Versace ou Sadek enchainant Dior, Gucci, Prada, Louis ... Bref, vous avez compris l’idée : alors que l’on imposait presque à Kool Shen et Joeystarr de porter du Jean-Paul Gaultier au début des années 90,  les rôles se sont inversés, et ce sont aujourd’hui les rappeurs qui courent après la mode.

 

En conséquence, jusqu’à très récemment, à chaque fois qu’un rappeur voulait se la jouer classieux dans un clip, le bilan était toujours le même : un costume-cravate mal taillé qui évoquait plus un videur qu’un esthète adepte des coupes sur-mesure chez les grands couturiers. Symbole de ce manque de classe évident qui a pas mal handicapé l’image du rap pendant toutes les années 2000, l’évolution capillaire du rappeur de base a connu des bouleversements parfois spectaculaires, et souvent liés de manière très étroite avec les évolutions purement musicales.

Pour nous accompagner dans ce voyage au pays des pointes sèches, des racines décolorées, et des salons de coiffure miteux, James, gérant-coiffeur du BarberKing à Paris, a accepté d’analyser les différents styles capillaires de nos rappeurs préférés. Et autant dire que le garçon connait mieux que quiconque les liens entre rap et crinières rebelles : il accueille dans son salon la crème du rap de Paris et de Banlieue, de Sch à Tunisiano en passant par Vald, Hayce Lemsi ou Biffty (parce que oui, Biffty a un coiffeur, même si c’est difficile à croire).

 

1990 : Coupes à la brosse et queues de rat

Au début des années 90, le rap balbutie. Sans trop savoir s’il parviendra à s’imposer en France, à devenir plus qu’une culture de niche, il voit ses principaux interprètes tâtonner de la même manière dans les salons de coiffure. Avant de passer sous le rasoir pour une durée indéterminée, Kool Shen, Akhenaton ou Shurik'n affichent des grosses coupes à la brosse, héritées des années 80. Pour James, « il s’agit simplement des débuts du rap, il n’y a pas encore d’identité véritablement définie … et ça se ressent dans les coiffures ». Les dégaines sont donc  aussi bien influencées par la culture hip-hop US que par les conseils mal avisés de conseillers en image venus du rock ou de la variété. D’ailleurs, ces dégaines improbables ne sont pas dues qu’à quelques coupes de cheveux hasardeuses : le simple fait de voir NTM habillé par Jean-Paul Gaultier –dans un style pas tout à fait « hip-hop »- prouve que l’identité du rap en France est encore à définir.

 

1995 : L’arrivée de la boule à Z

Quelques années plus tard, les grosses touffes posées sur le haut du crâne sont achevées sous les coups de tondeuse : la boule à Z fait son apparition dans le rap, et s’impose pour une bonne grosse décennie. Parallèlement, le rap se durcit, avec des titres comme Le Crime Paie, la compilation Police, ou le groupe Ministère AMER (qui évolue lentement à partir de la fameuse coupe à la brosse). Une réalité qui se répercute donc sur les choix stylistiques des rappeurs : « les cheveux rasés, c’est peut-être un moyen de paraitre un peu plus dur, un peu plus méchant ».

 

Que le crâne soit complètement lisse (Booba) ou légèrement couvert (Ill), la chasse à la tignasse est lancée, et même les quelques irréductibles qui défendent le port des tresses (Stomy Bugsy, Joeystarr) finissent par succomber au charme du Gilette Mach 3. « C’est aussi un moyen de se reconnaitre en tant que rappeurs, ou en tant que mecs de banlieue, à travers des codes en commun. »

Témoin de son refus d’uniformisation, Doc Gynéco persiste avec les dread-locks. « Les locks, de toute façon, c’est quasiment réservé aux renois ou aux gwadas. Quoi qu’il arrive, tous les rappeurs ne peuvent pas le faire ». Une situation bien malheureuse : on va pas se mentir, on a tous rêvé de voir Akhenaton avec des dreads.


 

2005 : Le retour des cheveux

Après une grosse décennie (voire un peu plus) de domination sans partage de la boule, les cheveux ont timidement recommencé à montrer le bout de leurs pointes dans la deuxième moitié des années 2000. « C’était les prémices de la mode qu’il y a aujourd’hui, où tout le monde a les cheveux longs. A partir des années 2000, les mecs ont commencé à prendre un peu plus soin d’eux ». Mister You, L'Algerino, Canardo … Une certaine catégorie de rappeurs assume alors sa non-calvitie, presque à contre-tendance : « ils ont commencé à faire des vraies coupes, et cette tendance s’est de plus en plus accentuée, jusqu’à aujourd’hui. Avant, on s’en foutait un peu. Les rappeurs commencent enfin à prendre soin de leur image, et forcément, ça passe par une belle coupe. Et puis, il y a beaucoup plus de pub autour du rap de nos jours. Les mecs font plus de clips, plus de photos, sont plus mis en avant, donc ils ont besoin d’être plus soignés. »

 

 

2010 : Les débuts des cheveux longs

La domination sans partage de la boule à Z ayant pris fin, et les quelques courageux ayant tenté de se garnir le dessus du crâne n’ayant pas été rejetés par la communauté hip-hop, certains prennent leurs aises, et se lâchent même complètement en laissant les mèches tomber sur les nuques, les coupes se libérer face au vent, et les shampooings faire briller les touffes. Parmi eux, quelques vraies têtes d’affiches, comme Lacrim ou Orelsan. «Orelsan, c’est un bon exemple de cette tendance. Les mecs se laissent de plus en plus pousser les cheveux, et prennent de plus en plus soin d’eux, ils ont compris que c’était nécessaire. » Et en effet, le Casseur Flowteur est un bon témoin de l’évolution stylistique des rappeurs ces dernières années : l’adulescent un peu crado, en cosplay de rappeur et sans la moindre idée de coupe de cheveux, a peu à peu laissé sa place à un adulte soigné, mieux fagoté et avec un objectif bien défini à chaque fois qu’il rend visite à son coiffeur. « Cette tendance existe dans le rap, mais pas seulement : c’est quelque chose qui est présent dans toute la société. Tout le monde fait plus attention à son apparence. Je pense que c’est un effet de mode, mais ça finira par passer. »



2015 : Cheveux lisses et teintures

Bien loin des cranes rasés de la fin des années 90, le rappeur lambda actuel a autant besoin de son lisseur Babyliss et de sa brosse que de son studio d’enregistrement et son paquet de feuilles à rouler. Les succès respectifs de Sch et PNL ont bien entendu ouvert la voix à toute une génération de garçons coquets, et on se rend évidemment compte qu’un rappeur bien habillé et bien peigné attire plus facilement l’attention. « Ils en rajoutent forcément parce qu’ils sont sous les feux des projecteurs, mais c’est ce qui les démarque. Avant eux, personne n’avait ce genre de coupe de cheveux, longs et lissés. Maintenant, ils le font tous ! A leurs débuts, on a parlé d’eux pour leur musique, leurs univers, mais aussi pour leurs looks. Ils ont un style vraiment différent, et c’est aussi pour ça que ça fonctionne aussi bien. »

Dans un style plus flashy, certains s’essayent même aux teintures. C’est évidemment le cas de Jul, mais aussi de Nekfeu, qui a carrément tenté le combo cheveux longs-lissage-teinture. « Jul, la teinture sur les cheveux courts, ça se faisait au début des années 2000. Ca donne jamais un effet super, c’est pas le meilleur choix possible … le blond, c’est un peu dépassé. Nekfeu, en revanche, avec la teinture blonde sur les cheveux longs, c’est déjà un peu plus frais. Mais de manière générale, les teintures pour hommes, c’est pas quelque chose qui se fait beaucoup … du moins, pas le type de teintures à la Nekfeu ou à la Jul. Ca se fait plus chez les renois, parce que grâce au contraste avec la pigmentation de leur peau, on peut faire tout et n’importe quoi, ça passe à chaque fois. Tu peux faire du rouge, du blond, du violet. Sur un babtou, ça rend pas pareil (rires). »


Et les rappeurs, icônes de la jeunesse, finissent forcément par influencer la mode dans les lycées et dans la rue. « La coupe qu’on me demande beaucoup, c’est celle de Sch. Tous ceux qui ont les cheveux longs veulent la même chose : coupé sur les contours, en conservant le long sur le dessus. Mais le pire, c’est la coupe de Ademo : elle est partout. Tout le monde me la demande. »

© Barber King Paris

 


 

© Photo fleuve et accueil : Claude Medale / Getty Images

 

Merci à James, gérant du Barber King Paris (77 rue Michel-Ange, 75016 Paris), sur rendez-vous du Lundi au Mercredi de 10h à 19h et du Jeudi au Samedi de 10h à 20h.

/ le 08 août 2016

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