Pablo, Saddam, Onizuka, DSK... ces célébrités qui deviennent des titres de rap français

Par Yérim Sar / le 13 octobre 2016
Pablo, Saddam, Onizuka, DSK...
Avec la relaxe du rappeur Infinit pour le morceau "Christian Estrosi" et le morceau "Demi Pablo" de Demi-Portion, c'est l'occasion parfaite pour revenir sur une utilisation un peu spéciale du name-dropping.

Le 6 octobre 2016, le rappeur Infinit a été relaxé dans un procès assez particulier. Le député-maire de Nice Christian Estrosi avait porté plainte contre lui en 2014 suite à la diffusion d'un morceau sur la toile qui portait son nom (sans doute qu'il aurait été plus coulant si le MC l'avait comparé à Stallone, mais c'est une autre histoire). Cette semaine on découvre un inédit de Demi-Portion simplement intitulé Demi Pablo, en référence au célèbre narcotrafiquant.

Si la pratique du name-dropping est assez courante dans les textes de rap, depuis plusieurs années, les artistes, à l'instar de leurs homologues américains, n'hésitent pas à choisir carrément des noms de personnalités réelles ou fictives comme titres de leurs morceaux. Petit florilège non exhaustif.

 

Christian Estrosi

 

Probablement le plus efficace de la liste. Pourtant on est dans un egotrip tout à fait normal, mais ça ce cher Christian ne pouvait pas vraiment le comprendre. Le rappeur se contente de faire quelques comparaisons "aucun diplôme comme Christian Estrosi, mais je veux devenir maire de la ville" mais il ne s'agit pas du tout d'un morceau à charge. Par contre Infinit avait eu la bonne idée de surfer sur l'actu : entre la panique à l'UMP et la polémique sur l'interdiction de drapeaux algériens, le pauvre Estrosi devait être à bout de nerfs et a foncé dans le piège en portant plainte immédiatement, ce qui a valu à l'artiste un promo gratuite et efficace. L'inconvénient étant bien sûr le côté judiciaire, aujourd'hui résolu. Bien joué, d'autant qu'il y a même eu un remix qui réunissait Alpha Wann, Nekfeu, Alkpote, Greg Frite, Millionnaire, Jeune Zmaël, Eff Gee et Mr Agaz.

 

Saddam Hussein

 

Entre l'intro qui est un extrait d'un discours de Georges Bush expliquant que la guerre ne s'arrêtera pas avec la capture de Sadam Hussein et les positions politiques du rappeur, il était très logique pour Alpha 5.20 de nommer son morceau ainsi, même si l'Irak n'est pas son thème principal. La mention de Hussein arrive au refrain, où le rappeur se rapproche de lui par son côté indésirable : « Ils veulent juste me pendre comme Saddam Hussein »

 

Onizuka

 

Le groupe PNL a souvent pris des noms comme titre, mais uniquement dans la fiction et la plupart du temps dans les animés, que ce soit ceux de Disney (Mowgli, Simba auxquels ils s'identifient) ou des mangas (Athéna, déesse grecque mais aussi perso central des Chevaliers du zodiaque). On compte même le personnage de jeu vidéo Kratos dernièrement, mentionné comme l'exemple de quelqu'un qui "devient mauvais" un peu malgré lui. Seul Rebenga vient changer la donne, mais les deux rappeurs restent dans leur univers puisqu'il s'agit d'un personnage de Scarface utilisé pour illustrer la mise en garde : dans le film il est tué par Tony Montana. Quant à Onizuka, héros du manga GTO, cet ex-yakuza devenu prof n'est pas explicitement associé au groupe qui se contente de l'inclure dans le refrain au milieu de plusieurs onomatopées, mais sachant que le personnage mêle à la fois passé crapuleux, tempérament turbulent et grand coeur, les connaisseurs comprennent vite que l'identification est là.

 

Marine Le Pen

 

Cette fois c'est un morceau à charge, où Diam's dénonce l'idéologie du Front National à travers une de ses représentantes (ce n'était pas encore la tête du parti à l'époque). Le texte s'adresse directement à elle.

 

Félix Eboué

 

Vu que c'est un son rappé d'une traite sans aucun refrain, Booba a opté pour ce qui représentait le plus l'état d'esprit et l'idée générale du morceau parmi ses nombreuses rimes, et il a jeté logiquement son dévolu sur Félix Eboué (Surinamien, 973 #Félix Eboué), Guyanais résistant et surtout premier noir à accéder au grade de Gouverneur.

 

John Lennon

 

Si Sch a déjà titré des morceaux avec des patronymes de héros fictifs comme Morpheus ("je suis Neo, Morpheus vend de la cocaïne", une interprétation très personnelle de la trilogie Matrix), John Lennon a notre préférence, d'une part parce que de l'aveu du rappeur lui-même le rapprochement est physique et amusé, les cheveux longs et les lunettes, et d'autre part parce qu'il ne se limite pas qu'à ça. Sch a répété plusieurs fois qu'il se reconnaissait dans le côté pacifique de Lennon, et ce genre de référence décalée par rapport au reste du rap français fait toujours plaisir. Plus qu'un énième délire sur une saga SF qui ne compte qu'un seul bon film en tout cas. Bref, "au-dessus, je suis John Lennon des Beatles".

 

Mokhtar BelMokhtar

 

Les lettres MBM sont en fait les initiales de Mokhtar BelMokhtar, combattant du GIA. La chanson ne parle pas de lui ou de son combat, cette fois il s'agit d'une sorte d'allégorie du morceau où Kaaris évoque (un peu) le grand écart entre l'idéal auquel on aspire et les actes répréhensibles ou immoraux qu'on fait pour y parvenir. Par la suite, K2A a continué sur sa lancée avec Comme Gucci Mane, Kadirov et bien sûr El Chapo, mais c'était plus classique : un rappeur, un leader tchétchène qui faisait la une et un trafiquant sud-américain. A noter que « je lean pour noyer ma peine, comme Gucci Mane » ne fonctionne plus à l'heure actuelle puisque le rappeur d'Atlanta s'est sevré et a arrêté de siroter de la codéine à tort et à travers, ce qui n'est pas très sympa pour Kaaris. Il s'est donc rattrapé en répondant présent pour un featuring avec le MC de Sevran sur son prochain album.

 

Alexander Wang

 

Kekra étant rompu aux codes actuels, il a en réalité multiplié le procédé, avec les morceaux Baldwin, Raito Yagami et même Jim Carrey. A chaque fois, le principe est le même, seul le refrain évoque directement la célébrité choisie, à chaque fois pour un point commun avec le rappeur : agir en famille comme les frères Baldwin, ne pas avoir d'ami comme Raito Yagami (héros du manga Death Note extrêmement solitaire), et gagner beaucoup d'argent en étant masqué comme Jim Carrey dans The Mask. Alexander Wang est un peu différent, puisque le créateur de mode est évoqué non pas dans une simple comparaison mais dans un constat basique : les filles sont prêtes à tout pour pouvoir se payer des habits chers.

 

Manuel Valls

 

Passablement énervé par le virage très répressif pris par Manuel Valls à l'époque encore Ministre de l'Intérieur, le rappeur Beocea a largué ce court titre plus proche du morceau d'ambiance que d'autre chose, mais avec des rimes bien senties contre sa cible. Pas d'egotrip ou de hors-sujet du tout, c'est bien l'homme d'état le thème du morceau. Quelque chose nous dit que malgré la progression de l'intéressé, le son est toujours d'actualité.

 

Donald Trump

 

C'est exactement la même chose que pour son ancien banger Ben Laden : La Fouine prend une figure publique connue de tous au moment de la sortie du morceau et la martèle au refrain d'un egotrip énervé, ici l'élégant "la chatte à Donald Trump". Dommage que l'intéressé ne parle pas un mot français, sa familiarité lui ferait peut-être apprécier le morceau et recruter Lahouni comme conseiller de campagne, au point où on en est.

 

Jean-Luc Delarue

 

Peu de temps après l'affaire Jean-Luc Delarue, lorsqu'il avait été relâché et avait présenté ses excuses dans sa propre émission, ces joyeux lurons ont posé un morceau ironique qui n'est ni un egotrip ni une dénonciation, c'est plutôt un foutage de gueule assumé. Évidemment après la mort du concerné ça peut sans doute paraître de mauvais goût, dommage car il y avait des phrases bien trouvées et l'ambiance était plutôt bon enfant.

 

Stringer Bell

 

Retour aux fondamentaux pour Gradur qui, comme tous les gens ayant un minimum de goût, a regardé la série culte The Wire. Au détour de son refrain, il se compare à Stringer Bell, figure incontournable du show, en l'occurrence un gangster plus intelligent que la moyenne, qui ne voulait pas se contenter de rester à vie dans l'illégal.

 

Dodo La Saumure

 

Name-dropping à l'américaine pour Seth Gueko qui se compare au (plus ?) célèbre proxénète de l'hexagone d'entrée de jeu, avant de dérouler un texte egotrip crado dont il a le secret. Le gros bonus : la présence du véritable Dodo La Saumure dans le clip du morceau. Carrément.

 

Hugo Boss

 

Toujours dans un name-dropping façon U.S, le morceau ne parle pas du tout d'Hugo Boss, d'ailleurs c'est le groupe Sexion d'Assaut qui est cité au refrain, mais le nom de la marque arrive tout de suite après dans le sympathique "si je dois retourner ma veste je le ferais un peu comme Hugo Boss" dont le double sens ne vous aura pas échappé. A noter que ce sont des récidivistes : le groupe avait déjà appelé un de ses autres morceaux Ludwig Guttmann, neurochirurgien créateur des Jeux Paralympiques.

 

DSK

 

L'affaire DSK a inspiré bien des rimes aux rappeurs français mais Seno s'est distingué en lui consacrant un titre entier, entre egotrip second degré et description amusée du scandale. L'ancien patron du FMI y est décrit comme un modèle dans la catégorie pimp. Il fallait y penser.

 

Dieudonné

 

Sadek n'a pas appelé son morceau Dieudonné mais c'est bien son nom qui sert de gimmick au refrain ("600 000E cash comme si j'étais Dieudonné, tous les zéniths pleins à la Dieudonné", etc). Quant au texte, il est moitié egotrip, moitié moqueur vis-à-vis des détracteurs de l'humoriste. Bien qu'elle n'ait pas été médiatisée, c'est probablement la chanson la plus maligne et ludique sur le sujet.

 

Ciro Di Marzio

 

Là c'est un peu l'exception : Jul utilise bien le nom d'un héros de fiction, mais ce n'est pas pour se comparer à lui ni faire une métaphore filée. Ici, le rappeur s'adresse directement à Ciro Di Marzio comme s'il était dans la série, et il lui fait la morale. Ah, et c'est le seul clip qu'on a trouvé, ne posez pas de question. Parole à l'intéressé qui avait accordé une interview en 2015 : "je vais sûrement faire un son qui s'appelle Ciro... C'est pas du tout mon perso préféré, mais c'est le plus traître, et ce sera un son sur les traîtres. Moi mon préféré c'est Pietro, ou Genny".

 

Miley Cyrus

 

Name-dropping à l'américaine pour Joke et son invité Dosseh qui balancent un egotrip plutôt orienté cul sur certaines rimes. Du coup, le morceau doit son titre au refrain "la chatte à Miley Cyrus". Non pas que ça ait un rapport direct avec quoi que ce soit, c'était juste la mode dans le rap français de ponctuer des phrases par la chatte à ceci, la chatte à cela.

 

Pablo Escobar 

 

On est à nouveau dans le format classique du rappeur qui part en egotrip et utilise une figure du grand banditisme international comme référence, en l'occurrence l'indétrônable Pablo Escobar. Sauf que le rappeur de Villetaneuse a une petite excuse : il avait choisi depuis le début de sa carrière ce nom comme pseudonyme d'artiste, bien avant le revival engendré par la série Narcos.

 

Daft Punk

 

Contrairement à ce que peut laisser penser le titre, le membre des Psy4 de la Rime ne se concentre pas sur le groupe de musique aux casques de robots, mais sur le président de la république actuel. Plus précisément sur l'épisode du scooter et de Julie Gayet. Tout le reste du texte est un egotrip mais le refrain met les points sur les i : "Hollande roule en scooter". Avec un casque sur la tête, à la daft punk donc.

 

Nelson Mandela

 

Là encore seul le refrain explique le titre, puisque le rappeur d'Aubervilliers rend hommage à sa façon à Nelson Mandela. Les couplets eux sont centrés sur Mac Tyer lui-même et son esprit qui vagabonde entre amour des gros fessiers et réflexions plus personnelles. Le clip nous montre deux jolies figurantes en sa compagnie, ce qui peut effectivement déconcerter les naïfs qui s'attendaient à un cours d'histoire à la Medine, mais bon.

 

Lady Gaga

 

Ici la démarche de la MZ se rapproche beaucoup de celle des Migos avec Hannah Montana : prendre une popstar blanche et faire une analogie avec la cocaïne. Différence notable, Dehmo, Hache-P et Jok'Air décrivent leur "Lady Gaga" sans spécialement être dans la glorification. Ce qui n'a pas empêché une horde de fanatiques de la chanteuse de les insulter à l'époque de la sortie du morceau. C'est le jeu.

 

Gabrielle Solis

 

Une note de légèreté cette fois. Driver aime les femmes et les séries télé, c'est donc tout naturellement qu'il a intitulé son morceau Gabrielle Solis en référence à l'une des héroïnes de Desperate Housewives. Il s'agit tout bonnement d'un story telling où il explique sa relation difficile avec une femme au top mais compliquée à gérer. Courage, Carlos.

 

Rama Yade

 

Changement de registre pour finir. L'ex membre de la Fonky Family fait tout bonnement une déclaration d'amour chantonnée à Rama Yade et lui propose du "love prolétaire". On est toujours sans réponse de l'intéressée et c'est bien dommage.

 

 


 

Photo : Bloomberg/Getty Images

Par Yérim Sar / le 13 octobre 2016

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