Où en est le rap avec les femmes ? (et vice versa)

Par Yérim Sar / le 08 mars 2016
Où en est le rap avec les femmes ? (et vice versa)
Cela n'aura échappé à personne, nous sommes le 8 mars et qui dit 8 mars dit Journée internationale des droits des femmes. Quel rapport cela peut-il avoir avec le rap ? A priori aucun, mais à cœur vaillant rien d'impossible, alors on va quand même essayer.

Si l'on se base sur les clichés véhiculés par et sur le rap, il est clair la place des femmes peut sembler, de loin, assez limitée. En effet l'image de l'archétype de la traditionnelle groupie/danseuse/strip-teaseuse dévêtue reste ultra répandue jusqu'à aujourd'hui. Pour autant, cela n'empêche pas d'autres figures féminines d'exister. Ainsi depuis maintenant de nombreuses années qui remontent pratiquement aux débuts du hiphop, une multitude d'artistes a su parfaitement assumer son second chromosome X, parfois en reprenant à son compte les codes les plus masculins pour mieux les retourner.

A ce titre on ne saurait que trop vous conseiller la lecture de cette analyse très fouillée de la revue Genre, sexualité et société intitulée Trouble dans le gangsta-rap : quand des rappeuses s’approprient une esthétique masculine.

Le rap US est avant tout une industrie qui ne cherche que l'efficacité, et les rappeuses ont toujours rassemblé les foules dès lors que le talent est là. De Da Brat à Eve en passant par Rah Digga ou Missy Elliott qui a d'ailleurs fait son retour récemment pour le plus grand bonheur de ses fans.

 

De manière plus générale, les femmes qui ont percé dans le rap américain ont en général des personnalités affirmées et ne se privent pas de le montrer quand l'heure est à l'egotrip. Hors de question de ne pas se permettre ce que leurs homologues masculins mettent en avant tous les quatre matins.

Ainsi, très vite les rappeuses mettent de côté le distinguo homme-femme pour se revendiquer avant tout meilleur(e) MC, point barre.

When I get there, that's when I tax, the next man, or the next woman, it doesn't make a difference, keep the competition coming (Queen Latifah, Ladies First)

(trad : Quand j'arrive, je déclasse, homme ou femme, aucune différence, envoyez la compétition.)

 

The Queen ? Nah, that's too corny. The Sexy ? Nah, that gets the guys too horny. The Best ? Now that sounds conceited. But what is true is true, so it has to be repeated : the best is Lyte, when I'm on the mic (MC Lyte I am woman)

(trad : La reine ? Nan, trop banal. La sexy ? Nan, ça excite trop les mecs. La meilleure ? C'est prétentieux. Mais c'est vrai, alors on le redit : la meilleure c'est Lyte quand elle prend le micro )

 

On a aussi droit à des punchlines plutôt malignes qui s'appuient sur les attributs féminins et leurs spécificités (au hasard, les règles), comme Lady Of Rage dans Afro Puffs : I flow like a monthly, you can't cramp my style. For those that try to punk me, here's a Pamprin child (Pamprin est une marque de tampons).

Vient évidemment très vite la thématique du sexe, que les rappeuses revendiquent également, d'abord parce que ce n'est évidemment plus réservé aux hommes.

 

 

Parité gangsta ?

On trouve d'ailleurs une symétrie quasi-parfaite entre certains morceaux décomplexés de rappeurs qui sont quasiment repris à l'identique et réadaptés par des femmes. Comme Slob on my cat de La Chat qui est à la fois une réponse et une reprise du Slob on my knob de son pote Juicy J. Le rappeur racontait une fascinante anecdote où il passait un moment délicieux avec deux femmes, la rappeuse donne sa version (« I met two niggas, said they wanna fuck, one ate my pussy, and the other lick my butt » on ne va pas vous spoiler le happy end mais c'est sympa)

Certaines préfèrent aller jusqu'à détourner le côté sexy pour se faire menaçantes histoire que le message soit définitivement bien reçu, comme Gangsta Boo dans Tongue Ring : « I don't need you, please believe me, nigga only when I'm in the mood for a quick, a quick ride on the dick, through a razor in my mouth straight slicin yo shit ». L'image du rasoir dans la bouche qui découpe le membre de l'heureux élu, pensez-y.

On trouve aussi une inversion de la figure du pimp : la rappeuse qui a eu du succès est forcément riche, et affirme que c'est aussi grâce à son argent qu'elle obtient ce qu'elle veut des hommes : « I tell him I could change his life just like the lottery could and now I got him good, he believes me and he should, some dudes won't go down but a lot of them would » (Remy Ma) (trad : Je lui dis que je pourrais changer sa vie comme le loto, maintenant il est à moi, il me croit et il a raison, quelques mecs ne veulent pas lécher mais la plupart le feront)

D'autres lient systématiquement egotrip avec une sexualité exacerbée, parfois au-delà de toute limite. On se souvient, ému, du magnifique « I'm sexing raw dog without protection, disease infested » de Foxy Brown (trad : Je baise des chiens sauvages sans protection, infestés de maladies)

, ou d'une des innombrables punchlines de Lil Kim comme « I let you come in me, while you stick it in the booty, lick the nut off, then stick it back in the coot, see » (She don't love you).

 

 

De la même façon, le thème inépuisable du cunnilingus est souvent abordé sous l'angle « if I go down, you go down ». L'égalité hommes-femmes, c'est aussi ça. De Pussy de Lady à I'm tasty de Pink Dollaz, sans oublier l'ancêtre incontournable :

 

En ce sens, malgré tout ce que ses détracteurs lui reprochent, Nicki Minaj s'inscrit dans la lignée des rappeuses évoquées plus haut, et bien que plus pop, cela fait clairement partie de son identité (elle revendiquait d'ailleurs beaucoup l'influence de Lil Kim à ses débuts).

 

Rappelons également qu'en 2015, Chicago, ville qui a littéralement explosé sur la scène rap durant les dernières années, a vu la réunion de plusieurs rappeuses dans le collectif WWA (Women With Attitude, en référence à NWA, tout comme le morceau Straight Outta Chicago). Composé de Sasha Go Hard, Katie Got Bandz, Chella H et Lucci Vee.

 

Au niveau européen ne faisons pas l'impasse sur la britannique et énergique Lady Leshurr, dont la série de freestyles Queen's speech a séduit un public de plus en plus large. Anecdote plutôt consternante : dans une interview accordée au Guardian, Leshurr explique qu'elle a refusé de signer avec Atlantic Records car leur stratégie promo se limitait à "on va clasher Nicki Minaj". C'est dans ce genre de cas qu'on réalise que les mentalités sont aussi façonnées et limitées par l'industrie elle-même.

 

 

En France, plus rien à prouver ?

En France, c'est un peu plus marginal, mais les rappeuses n'ont objectivement plus grand chose à prouver. Commercialement parlant, Diam's a battu des records de ventes à plusieurs reprises avant de tirer sa révérence, et en termes artistiques, Casey a clairement traumatisé tous ceux qui l'ont écoutée, et dans un registre toujours hardcore par-dessus le marché, loin du cliché lamentable de la rappeuse cantonnée à des thèmes « pour filles ». Même si son nouvel album se fait attendre, nous aurons droit à un clip inédit prochainement, et les curieux pourront même la rencontrer le 24 mars prochain à l'ENS (rien que ça), où elle participera au séminaire La Plume et le Bitume.

 

Nous n'allons pas revenir sur les rappeurs françaises émergentes actuellement, cela a déjà été fait en long et en large par là-bas. Ajoutons quand même la sudiste Jehnia membre du crew D'En Bas Fondation (originaire du 06) qui a sorti un nouveau clip en février 2016.

 

Sans oublier la Suisse KT Gorique, qui a gagné rien de moins que le championnat international d'improvisation End of the weak en 2012. Trois ans plus tard, c'était d'ailleurs elle la tête d'affiche de Brooklyn, film de Pascal Tessaud qui suit le parcours initiatique d'une rappeuse incarnée par la championne.

 

De manière plus surprenante, on trouve aussi dans le rap bien de chez nous des titres, certes assez rares, qui rendent hommage aux femmes de différentes façons. Cela n'étonne personne lorsque ce genre de morceaux nous sont offerts par des rappeurs à la réputation plutôt sérieuse et responsable, comme Akhenaton avec Une Femme Seule, qui rend hommage à sa propre mère en racontant son parcours difficile et en insistant sur sa force de caractère.

 

Même chose pour Medine sur Combat de femme qui part également de la figure maternelle avant de l'étendre à toutes les femmes, en soulignant les injustices qu'elles peuvent subir à différents niveaux.

 

En revanche, personne n'avait vu venir, Al Kpote dont le premier album contenait un improbable Respect aux femmes  où le rappeur tâche de faire oublier son image d'obsédé. A un moment le bonhomme encense les campagnardes qui gardent leur vertu, c'est assez incroyable.

 

Dans un registre beaucoup plus personnel, Lettre à mes fleurs de Jean Gab'1 est assez touchant puisqu'il évoque sa mère et sa fille. Et l'instru d'Ol Tenzano fait beaucoup, il faut bien le dire.

 

D'autres qu'on a tendance à cataloguer un peu trop vite comme des brutes épaisses sont également capables de balancer des mots tendres à l'occasion, comme Kaaris tout mignon sur Petit Vélo la femme a toujours raison, tu seras les fondations de ma maison, la femme a toujours raison, quelle que soit la raison »). OK, après il explique aussi que si personne ne demande le numéro de la copine de l'heureuse élue c'est parce qu'elle « n'est pas bonne », mais saluons l'effort.

Dans le même ordre d'idées, une bonne moitié du couplet d'Alpha 5.20 sur son featuring avec la rappeuse Mik'ya La Galère c'est la même est dédiée à la gente féminine et ses qualités : « j'aime les femmes, elles sont plus intelligentes que les hommes, portent la vie donc portent la peine plus que personne », etc.

Comme quoi, tout arrive.

 


 

Photo : © PGFM/MediaPunch/Mediapunch/Corbis

Par Yérim Sar / le 08 mars 2016

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