One-two-three, viva le rap algérien !

Par Marine Vlahovic / le 22 octobre 2016
One-two-three, viva le rap algérien !
Si les supporters de foot algériens crient à tout va «One two three, viva l'Algérie !», les adeptes de hip-hop peuvent se permettre de détourner le célèbre slogan pour célébrer le rap algérien. Car cette scène est l'une des plus dynamiques du Maghreb et du Moyen-Orient. L'une des plus matures aussi, entre rap fusion, de cité ou engagé.

 

T.O.X. : les papas du rap algérien

Le studio est caché au sous-sol d'un petit centre commercial dans le centre d'Oran. C'est ici dans la capitale du raï que le groupe de rap T.O.X a établi sa "base". La Base Prod Space, c'est justement le nom qu'ils ont donné à ce studio d'enregistrement qui sert aussi de centre de formation pour les jeunes rappeurs. Fondé en 1996, T.O.X (pour Theory Of Existence) est né au cœur de décennie noire, la guerre civile algérienne.

Une période où les artistes et les intellectuels étaient dans le viseur des groupes islamistes. Un contexte dangereux qui n'a pas refroidi les envies de Fada Vex, alias Cheikh Malik et son frère Banis : "On en avait rien à cirer, on voulait s'exprimer. C'était une période difficile mais les universitaires, les ingénieurs, les avocats et bien sûr les artistes ont continué à exercer. C'était une forme de résistance", explique Cheikh Malik de sa voix grave.

 

 

S'ils ont commencé à écrire en anglais ou en français, les deux frères ont vite opté pour l'arabe algérien. Un pari difficile pour Cheikh Malik : "la structure phonétique de l'arabe n'est pas très fluide quand est elle accélérée, mais on voulait être compris de tous pour que le message passe". Et au fur et à mesure que le rap devenait de plus en plus populaire en Algérie, le message est passé : vingt ans après T.O.X et leurs morceaux puissants sont toujours dans le game.

Le rap quant à lui n'est plus cantonné à l'underground algérien. Fort de cette expérience, T.O.X est pourtant victime du manque d'infrastructures et d'initiatives culturelles en Algérie où très peu de concerts sont organisés : "on fait une moyenne de 6 à 8 scènes par an, ce qui est ridicule, et on est considéré comme l'un des groupes qui tourne le plus", s'exclame Banis.

Face à ces difficultés, pas question pour les papas du rap algérien de rester les bras ballants. C'est à ce titre qu'ils ont créé La Base Prod Space: un lieu de répétition, de shooting pour les clips et surtout un studio d'enregistrement mis à la disposition des jeunes talents. Car T.O.X mise sur l'avenir et les jeunes rappeurs qui étoffent la scène rap algérienne.

En témoigne le projet «One Shot» en 14 épisodes mis en ligne sur You Tube. Le principe? Des rappeurs, parfois tout juste sortis de l'adolescence, y posent leur couplet de 16 mesures devant une caméra embarquée avec pour tout décor épuré leur ville d'origine. Comme le jeune oranais Medium X, filmé dans son quartier de Maraval.

 

 

Aucun thème n'est imposé. Les jeunes évoquent naturellement dans leurs textes une situation politique et sociale difficile, ce qu'on appelle la "malvie" en Algérie. T.O.X ne veut pas pourtant réduire le rap algérien uniquement à un genre social et revendicatif: "Il y a de tout, il y a des gens qui font de la musique que pour danser !".

 

Les jeunes rappeurs algériens chantent le quotidien d'une jeunesse désœuvrée © Romain Laurendeau

 

Genoxy : la voix des quartiers populaires

Casquettes vissées sur leurs têtes, sneakers aux pieds, Omar, dit "le blanc", et Brahim, dit "le noir", ont commencé à rapper en squattant les rues délabrées du quartier de Bab El Oued, la zone la plus pauvre d'Alger. L'un pose en français, l'autre en algérois. Tous deux ont formé, il y a dix ans, le groupe Genoxy, un anagramme d'oxygène. Comme une bulle d'air dans cette Algérie encore traumatisée par une guerre civile qui a germée juste en bas de chez eux, dans une petite mosquée devenue le berceau de l'intégrisme religieux.

 

Situé à l'ouest d'Alger, Bab el Oued est le quartier le plus défavorisé de la capitale © Romain Laurendeau

 

"Au début j'aimais surtout le breakdance", explique Omar, perché sur un toit de Bab-el-Oued alors que retentit l'appel à la prière. "Et j'ai commencé à m'intéresser au rap parce que mon frère écoutait IAM et la Funky Family, j'ai appris le français grâce à Ahkénaton". Ces références hexagonales se font clairement sentir dans leur flow rythmé et épuré. "On cherche pas à être reconnu en tant que célébrité mais en tant que mecs de cité", chantent-ils dans leur dernier opus École de la rue.

 

 

Omar (gauche) et Brahim (droite) du groupe Genoxy © Romain Laurendeau

 

Voisins et amis depuis toujours, Omar et Brahim sont les enfants de cette "décennie noire" au cours de laquelle se sont opposés les islamistes et l'armée. Une génération perdue, qui a grandi avec la menace du terrorisme et a vu la société se recroqueviller sur-elle même une fois la paix revenue. Au fil des ans, Bab El Oued est tombé dans la léthargie. Les mœurs se sont radicalisées. Les bars et les cinémas ont disparu, laissant place au désœuvrement .

 

Les concerts de rap ont lieu dans les rares salles de cinéma ou de théâtres encore ouvertes, où trônent toujours un portrait du président Bouteflika

 

Rimes, chômage et trafics en tout genre sont le lot quotidien de cette jeunesse algérienne déboussolée qu'ils s'attachent à raconter: "Ce n'est pas que du rap, des paroles posées sur des instrus, notre musique c'est un vécu", martèlent-ils.

 

Diaz : le micro brise le silence

A quelques kilomètres de Bab-el-Oued, Diaz s'affaire dans le nouveau lieu qu'il a créé dans le quartier algérois d'Hussein Dey. "El Houma", le quartier, installé dans un grand garage aspire à rassembler les artistes de rue, les rappeurs bien sûr mais aussi les musiciens de châabi, la musique populaire algérienne.

 

Diaz dans le nouvel espace El Houma ouvert dans le quartier d'Hussein Day © Marine Vlahovic

 

Diaz a fait ses armes avec MBS, le Micro Brise le Silence, formé lui aussi pendant la décennie noire et devenu célèbre en France grâce au titre Rap de maghrébins enregistré avec Rim-K de 113.

 

 

Avec les années Diaz n'a rien perdu de sa verve. Pour lui musique et critique sociale et politique ne font qu'une. Il met désormais sa plume acide au service de la fusion du rap et du châabi. Un mélange des genres tout naturel selon lui :

C'est la musique qu'écoutent mes parents, celle qu'on entend en bruit de fond au café. Châabi ça veut dire populaire, c'est une musique qui raconte la vie du peule et pas celle du palais. Pour certains, ce que je fais ce n'est pas du rap, mais je l'assume, c'est du hip-hop, fait avec d'autres règles, d'autres références et des instruments algériens.


 

 

Sur un air de mandoline, il dénonce le pouvoir de l'armée en Algérie dans son titre Civil fi bled el a3skar (Civil au pays de l'armée). "Il y a deux catégories de personnes en Algérie, les militaires et les autres. Et si tu n'es pas militaire, tu n'as pas vraiment ta place, c'est ce que j'essaye d'expliquer", déclare Diaz. Pour lui, le sujet tombe sous le sens «mais personne ne le dit, en tout cas dans une langue qui est comprise par tous, et si on ne l'exprime pas, ça devient une normalité qui n'a pourtant rien... de normal."

 

Desert Boys : le rap du Sahara

Le Sahara compte aussi son groupe de rap engagé. Basé à In Salah, à plus de 1.000 kms d'Alger, Desert Boys s'est formé en 2006. Les membres ont également pris le micro lors des manifestations qui ont émaillées le Sud Algérien en 2015 pour protester contre l'exploitation du gaz de schiste. De cette lutte est née un morceau: Samidoune (Résistants) en collaboration avec le rappeur originaire d'Annaba et désormais basé en France, Lotfi Double Kanon.

In Salah résiste toujours, Combien d’années de patience, Sa tête est haute et sa voix résonne encore, Les enfants du désert sont toujours là, toujours libres, Peuple conscient, peuple debout, peuple chaleureux, In Salah résiste toujours.


 

 

 

"Pour nous c'était naturel de s'engager dans cette lutte sociale et politique qui dénonçait un projet mortel pour nous, populations du Sud. Et cette lutte, c'était l'une des premières du genre en Algérie", se justifie Adel, membre de Desert Boys. Ingénieur dans l'industrie pétrolière et gazière le jour, rappeur le soir, Adel est un enfant d'In Salah «une région oubliée par les pouvoirs publics et méprisée par les Algériens» constate-t-il.

Les Desert Boys utilisent le rap pour raconter leur quotidien dans ce grand sud algérien où selon Adel: «nous n'avons pas de routes en bon état, ni d'écoles ou d'hôpitaux dignes de ce nom, il faut bien que nos concitoyens le sachent! ». Le rap comme un message, pour donner à entendre une société algérienne en ébullition, aux quatre coins du pays.

 

 


Photo de couverture : © Romain Laurendeau

NB: Le photographe Romain Laurendeau qui fait partie du collectif Hans Lucas a remporté le prix Camille Lepage-Visa pour l'image en 2015 pour sa série sur le quartier de Bab-el-Oued. Vous pouvez découvrir son travail en Algérie par ici.

 

 

Face à ces difficultés, pas question pour les papas du rap algérien de rester les bras ballants. C'est à ce titre qu'ils ont créé La Base Prod Space: un lieu de répétition, de shooting pour les clips et surtout un studio d'enregistrement mis à la disposition des jeunes talents. Car T.O.X mise sur l'avenir et les jeunes rappeurs qui étoffent la scène rap algérienne. En témoigne le projet «One Shot» en 14 épisodes mis en ligne sur You Tube. Le principe? Des rappeurs, parfois tout juste sortis de l'adolescence, y posent leur couplet de 16 mesures devant une caméra embarquée avec pour tout décor épuré leur ville d'origine. Comme le jeune oranais Medium X, filmé dans son quartier de Maraval
Par Marine Vlahovic / le 22 octobre 2016

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