Non, le rap à l’ancienne n’est pas mort !

Par Genono / le 11 juillet 2016
Non, le rap à l’ancienne n’est pas mort
Avec l'émergence de la nouvelle scène du rap français avec notamment Jul, Sch ou encore Gradur, on pourrait croire que le rap "à l'ancienne" n'est plus mais il reste l'un des sous-genres qui fonctionnent le mieux en France. Le paysage du rap en France s'est simplement diversifié et tout le monde peut y trouver son compte.

À chaque nouvelle publication à propos d’un rappeur un peu trop moderne, c’est la même ritournelle, et cette même cascade de commentaires évoquant les sempiternelles valeurs de base du hip-hop, citant la même liste copiée-collée de rappeurs respectant les bons critères : Dooz Kawa, Lucio Bukowski, Hugo TSR, Furax, Lacraps … Des mecs doués, mais malheureusement desservis par cette étiquette collée par les partisans du « real hip-hop » : à force de les ériger en pseudo-défenseurs d’une culture alors qu’ils n’ont rien demandé à personne, on a fini par les caricaturer, et par leur fermer des portes.

L’idée selon laquelle ces rappeurs axent leur travail sur la précision de leurs textes plutôt que sur la gestion de l'autotune est plutôt pertinente, mais elle ne rend qu'une idée très partielle de la réalité : un rappeur qui ne pense qu'à son texte n'est en effet qu'un vulgaire slammeur. En le réduisant à "un mec qui respecte les valeurs du rap, et qui sait écrire de vraies lyrics", vous insultez aussi bien le rappeur en question que l’art qu’il pratique. Le rap n'a pas de valeurs originelles intrinsèques, à moins que vous preniez Grandmaster Flash ou AfrikaBambaataa pour des leaders politiques venus faire danser le peuple uniquement dans le but de le libérer du joug intellectuel des puissants. Enlevez à Lucio Bukowski le travail de fond sur son univers, la fine sélection de ses producteurs, et les efforts permanents sur son flow, et ne deviendra qu'un auteur parmi tant d'autres, plutôt qu'un artiste à part entière.

 

Un sous-genre peu médiatique, mais très efficace

Vous avez tout à fait le doit de préférer Lacraps à Gradur, évidemment. Mais ni l'un, ni l'autre, ne représentent le vrai hip-hop. Chacun représente sa vision de la musique, de la même manière que Le Pianiste et Fast and Furious représentent deux visions différentes du cinéma. Et puis, dénigrer un rappeur à succès populaire en considérant que l'autre rappeur, celui qui gratte des textes de 42 mesures, mérite plus que lui, c'est oublier un trop vite que le rap dit "à l'ancienne" est l'un des sous-genres qui fonctionnent le mieux en France.

Moins exposés médiatiquement que les trappeurs ou les neo-cloudistes, les rappeurs de notre fameuse petite liste ne sont pas forcément plus mal lotis. Car contrairement à toute une génération d'artistes qui n'a pas encore compris que la vente de disques n'était pas le meilleur moyen de s'assurer des revenus, le TSR Crew, Le Gouffre, et toute la clique des "rappeurs à valeurs" ont su diversifier leurs activités, et solidifier leurs positions en adaptant leur modèle économique en fonction de la demande (relativement importante) de leur public.

Pour faire clair, il faut comprendre quelque chose : en France, il n'y a pas vraiment de juste milieu. Soit vous vous appelez Jul, Sch ou Booba, et vous pouvez tranquillement tabler sur un disque d'or minimum à chacune de vos sorties ; soit vous faites partie de la masse, et vous pourrez vous estimer heureux si vous dépassez le millier de ventes en première semaine. Face à cette situation de grand écart, deux réactions possibles : être stupide et s'entêter à ne miser que là-dessus –le rap français étant ce qu'il est, c'est-ce qui arrive le plus souvent- ou tenter de mettre en place un autre modèle économique, plus stable et moins dépendant d'une variable aussi fluctuante que le bon-vouloir du public.

Et sur ce plan, les rappeurs issus de la scène dite "lyricale" sont clairement plus malins que les autres. Très simplement : les mecs savent qu'ils ne vendront jamais cinquante-mille disques, parce que personne ne parle d'eux. En revanche, ils savent que le public reste très friand de piano-violons, de rimes bien construites, de kickage brut de pomme, et de refrains sans autotune. Que faut-il donc faire ? Aller chercher ce public. Organiser des tournées dans toute la France, la Suisse et la Belgique, en gardant en tête que dix petites salles pleines valent plus que deux grandes salles à moitié vides. Booba peut se permettre de ne faire qu'un Bercy tous les deux ans, de négliger la Province, et de créer de l'attente chez ses fans par un simple post instagram. 90% des autres rappeurs ne peuvent pas en dire autant. Pour vivre de sa musique, il faut charbonner. Concerts, festivals, tournées, sont autant de moyens de vendre des entrées, mais aussi des disques et des produits dérivés (t-shirts, vinyles, goodies). Jamais par milliers, mais un travail de fond bien mené permet à la plupart de ces groupes de survivre.

 

La fibre nostalgique, un puissant vecteur

En véritables artisans du rap, Lacraps et compagnie ont compris où était leur place, et se sont décidés à exploiter leur petit terrain à fond –toujours sur ce principe supposant qu'une petite parcelle fertile rapporte bien plus qu'un grand terrain aride. Pour se convaincre du succès de ces garçons -et de ces filles-, il suffit de jeter un œil au Grand Indicateur Commun du rap français : le compteur de vues Youtube. Alors que l'on n'entend parler d'eux sur aucun média, les belges de La Smala cumulent des millions de vues à chacun de leurs clips. Autre indice de l’intérêt toujours très fort du public pour le boom-bap et les sonorités ninetees : le succès fou d’un groupe comme 1995, qui, s’il a évolué depuis, s’est fait un nom grâce un style très revival.

Ce n’est pas toujours volontaire, mais jouer sur la fibre nostalgique du français moyen est une excellente manière de le toucher plus que de raison. Sur le même principe que la folie des reboots (Robocop, SOS Fantômes) et suites à rallonge (Jurassik Park, Star Wars) au cinéma ou à la télévision (Mac Gyver, X-Files), la musique aime reprendre les ingrédients qui ont fait sa gloire par le passé, et les rejouer comme si les décennies n'étaient pas passées. L'adolescent qui a vibré en écoutant Akhenaton, Oxmo Puccino ou Le Rat Luciano il y a quinze ans est devenu un trentenaire accompli, qui n'a pas forcément apprécié de voir son genre musical préféré évoluer dans une direction qui n'était pas la sienne. Alors, quand il entend une nouvelle génération reprendre le flambeau de ce qu'ont été ses premiers émois artistiques, il se sent forcément concerné, flatté de sentir que quelque part, des artistes cherchent encore à lui parler.

Il est extrêmement malheureux d'associer les artistes cités précédemment à une quelconque catégorie prétendument plus "vraie" que les autres, car ce faisant, on pousse certains auditeurs déjà désintéressés à porter leur regard à la complète opposée. Un fan de Jul ou de Gradur peut parfaitement trouver son compte chez Lacraps ou Lucio Bukowski –j'en suis la preuve-, simplement parce qu'il ne cherchera pas les mêmes émotions en écoutant les uns ou les autres. Il est dommage qu'un amoureux de gros bangers bien gangsterisés ne prenne pas le temps de saisir la subtilité de certains titres axés sur la douceur lyricale, ou qu'un fanatique des ambiances autotunées ou varietisées ne s'arrête pas un peu plus souvent sur la noirceur d'un album de Virus.

 

Discret mais vivant, vieux mais moderne

Le rap dit "à l'ancienne" n'est absolument pas mort, il continue de vivre une existence paisible et sereine, à l'écart de l'agitation médiatique. De temps à autre, il réactive avec plus ou moins de réussites certainesde ses légendes -Lino, Akhenaton, Kool Shen- ; d'autres fois, il s'insère dans le processus créatif de rappeurs plus axés sur la trap –Niro en est un bon exemple- ; souvent, il ne se pose simplement aucune question, et se contente de balancer des albums d'excellente qualité qui mettent tout le monde d'accord sans tomber dans l'écueil du "c'était mieux avant".

En somme, tout le monde peut trouver son compte dans le rap aujourd'hui, quelles que soient ses références de base, ses préférences artistiques, ou son histoire personnelle. Par exemple, et pour faire une comparaison honteuse, Lucio serait au rap lyricisé ce que Jorrdee est à la musique cloud : un expérimentateur, apôtre de la liberté artistique, plus attiré par sa propre satisfaction intellectuelle que par un besoin de reconnaissance et de médiatisation. Au sein de la grande caste des lyricistes français, nombreux sont ceux qui ne se contentent pas de creuser le filon boom-bap, mais qui continuent de pondre des projets plutôt intemporels : dans des styles artistiques très différents, Ali, Flynt, Karlito, Lalcko, Joe Lucazz ou Katana font leur bonhomme de chemin chacun de leur côté … avec plus ou moins de constance dans leurs sorties.

Chez les anciens, La Scred Connexion est toujours active, tout comme Casey, JP Manova, Jeff le Nerf ou Nessbeal -toujours dans des styles extrêmement différents. Il y en a vraiment pour tout le monde, à condition de bien vouloir accepter que tous les types de rap aient le droit d’exister, et qu’aucun ne représente une vérité absolue. La liste est très longue, mais une chose est certaine : à moins de refuser de regarder plus loin que le bout de son nez, on ne peut absolument pas considérer que le rap en France soit uniformisé, manque de diversité, ou ne donne pas assez d’importance à tel ou tel sous-genre. Les amoureux de rap à l’ancienne disposent d’un catalogue fabuleux d’excellents artistes prêts à leur en donner pour leur argent. Probablement même beaucoup plus que dans les fameuses années 90.

 


 

Crédits photo : scredconnexion.com 

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Par Genono / le 11 juillet 2016

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