Niska : un charognard dans l’industrie

Par Genono / le 06 juin 2016
Niska : un charognard dans l’industrie
Dans la foulée de la sortie de son premier album officiel "Zifukoro", retour sur le parcours d'un artiste pour lequel le mot "déterminé" prend toute sa dimension.


Révélé à la face du monde par le buzz incroyable du Freestyle PSG (50 millions de vues !), Niska traîne cette mauvaise image de rappeur éphémère au succès immérité. Pourtant, son parcours prouve que la réussite ne lui a pas été servie sur un plateau, mais bien qu’il a du batailler pendant des années dans l'ombre pour se faire une place au soleil.

Quand on passe du jour au lendemain de l'anonymat à la célébrité, les risques de voir ses chevilles enfler sont décuplés, car la période de transition qui doit permettre, en toute logique, à l'artiste de s'adapter à cette attention soudaine, est réduite voire existante. Niska étant typiquement le genre de rappeur qui est passé d'un public restreint à une exposition nationale en quelques semaines -voire jours- seulement, on serait très facilement tenté de penser qu'il n'a plus aucune raison de toucher terre, et qu'il a tout pour se comporter comme une petite star. Détrompez-vous : derrière les airs arrogants qu'il peut prendre quand il se lance dans des égotrips, ou quand il apparait sapé comme jamais dans ses clips, Niska est un garçon d'une humilité presque étonnante.


Mentalité charo

Une qualité qui lui vient de son parcours longtemps sinueux : membre du groupe Negro Deep, il a écumé les bas-fonds de la scène française pendant une demi-douzaine d'années, enchainant les street-clips et les featurings sans atteindre le succès ni attirer l'attention des maisons de disques. Quelques dizaines de milliers de vues, une fan-base restreinte, et aucun signe avant-coureur d'explosion à grande échelle ... A l'époque, Niska apprend le sens du mot charbon, et s'attache à la mentalité Charo. Pour comprendre le sens de cette expression, quelques mots suffisent : "Inzaghi, il est charo" (interview Captcha Mag, septembre 2015). L'analogie fait plutôt sens, si l'on met en parallèle les débuts de l'un et de l'autre : de la même manière que Niska a connu les bas-fonds avant de toucher la lumière, SuperPippo a fait ses gammes en Serie C1 et Serie B (équivalents du National et de la Ligue 2) avant de tutoyer les étoiles.

Au delà de ce parcours "started from the bottom", l'analogie avec le buteur italien se retrouve également dans les méthodes de travail du rappeur : pas le plus doué du monde techniquement, Niska compense par une dose de travail énorme et par une détermination ... de véritable charognard. Malgré l'aspect a priori péjoratif du terme, le charognard décrit ici par Niska n'est rien d'autre qu'un as de la débrouille, un boug déterminé à s'en sortir, quitte à devoir se contenter des restes. Dans le bien ("c'est l'heure du Fajr, faut se lever tôt") comme dans le mal ("toi tu penses qu'ici ça bibi juste pour s'vanter, on n'est pas gangsters nous, charognards"), la finalité n'a jamais rien de superficiel. Toute destination suppose nécessairement un cheminement en amont, et une quantité d'efforts proportionnelle aux difficultés rencontrées.

Un parcours tortueux qui explique donc en partie la personnalité plutôt simple d'un rappeur qui provoque des émeutes quand il apparait en public. "Je ne veux snober personne. Tu veux faire une interview, viens, on la fait, même si t’as que 10 lecteurs sur ton site. Peut-être que demain je vais retomber dans l’anonymat, et j’irai voir ces gens-là en leur demandant de me donner un peu de lumière. Et si je les snobe aujourd’hui, demain ils pourront me dire « tu te rappelles, quand tu me calculais pas ? Bah maintenant c’est ton tour » (interview Noisey, novembre 2015).

Expérimenter pendant suffisamment longtemps le bas de l'échelle, les portes fermées, et le manque de soutien, semblent donc être -du moins dans ce cas précis- le meilleur moyen de ne pas tomber dans des attitudes inappropriées de diva. Et puis, Niska est encore jeune, sa carrière vient à peine de débuter, et plus que dans tout autre milieu, la réussite peut se révéler terriblement éphémère. Mieux vaut ne pas se voir trop haut, car plus dure serait la chute.

 

Un artiste éclectique

Quand Niska explose en début d'année dernière -dans un premier temps avec le titre Charo, puis définitivement avec le fameux Freestyle PSG -, on le catégorise très rapidement comme un trappeur de plus, venu exploiter le filon dans lequel se sont engouffrés d'autres avant lui -en particulier Kaaris et Gradur. Pourtant, depuis cette médiatisation soudaine, Niska n'a eu de cesse de se diversifier musicalement.

Pour preuve, depuis sa starisation, ses plus gros succès s'appellent Sapés comme Jamais et Ochoa, soit un titre très dansant axé rumba congolaise, et un autre plus doux et presque introspectif. Déterminé à saisir pleinement sa chance, l’essonnien ne place pas tous ses œufs dans le même panier. Il continue bien entendu à satisfaire son public de base en balançant quelques titres plus durs, mais il est bien conscient que s'il veut durer, il va devoir évoluer et s'imposer au delà de son terrain de prédilection.



Inscrit dans une tendance forte du rap français, Niska est l'un des fers de lance de son africanisation. Sapés comme Jamais en est évidemment la meilleure illustration, mais d'autres éléments prouvent l'influence majeure de l'Afrique dans l'univers de Niska : clips tournés au Sénégal, pas de danse empruntés au n'dombolo congolais, et expressions en lingala ... le garçon est très attaché à ses racines, et n'hésite jamais à le revendiquer.

J'écoute beaucoup de musique africaine. J'aime bien les musiques nigériennes, congolaises, ivoiriennes ou maliennes. Je me retrouve dans le message [...] On m’assimile à la trap, mais il y a beaucoup d'Afrique dans ce que je fais. Dans mes chansons, tu ressens beaucoup l'Afrique, c'est quelque chose qui me tient à coeur. Les danses, le coupé-décalé ... j'ai entendu des critiques là-dessus, et je trouve dommage qu'à l'heure actuelle, quand on essaye de mettre des danses de chez nous en avant, on vienne en rire. (interview Yard, avril 2015)


Le revers de la médaille

Lorsque la tracklist de Zikuforo a été dévoilée, nombreux sont ceux qui ont été impressionnés par la qualité du casting venu prêter main forte à Niska : les plus gros vendeurs du moment, de Maitre Gims à Booba en passant par Gradur et Sch.Un déploiement d'énormes moyens, qui amène deux interprétations possibles : soit Niska ne s'est pas senti assez fort pour réussir en solo, et a jugé bon de se faire épauler par des valeurs sûres ; soit il a énormément confiance en lui, et a voulu se mesurer aux meilleurs.

L'explication la plus juste est probablement à trouver entre les deux : d'une part, inviter de telles pointures sur son album permet à Niska de trouver une aura médiatique plus importante, et de toucher un public plus large par l’intermédiaire des rappeurs sus-cités ; d'autre part, Niska démontre qu'il est capable de leur tenir tête en cabine, et de s'adapter au style de chacun. La liste des featurés étant plutôt éclectique, l'idée est clairement de construire un album varié et capable de satisfaire le maximum de monde. Et sur ce plan, Zikuforo est une réussite ... du moins, sur le plan artistique. En effet, la réussite fulgurante de Niska a ses effets pervers, et tout buzz a tendance à créer une bulle qui sur-amplifie la réalité du terrain : le rappeur se retrouve aujourd'hui face au revers de la médaille, en ayant généré des attentes considérables de la part de sa maison de disques -et, plus étrangement, de la part du public.

 

En conséquence, on a beaucoup misé sur lui, et on attend donc un retour sur investissement à la hauteur. Son premier projet signé, Charo Life, a ainsi atteint des scores assez exceptionnels pour une mixtape (un peu moins de 25000 copies écoulées), mais étant données les attentes -et la communication préalable peut-être un brin trop triomphaliste-, cette sortie a été vue comme un semi-échec par beaucoup de monde. Cette fois-ci, la barre est encore plus haute : d'une part, parce qu'il s'agit d'un véritable album ; d'autre part, pour le casting phénoménal cité plus haut ; et enfin, parce que ce deuxième projet -très rapproché, en termes de dates, du premier- est l'occasion de comprendre si Niska peut s'imposer comme un véritable ponte du game, ou si un redimensionnement est à prévoir. Tous les moyens sont de son côté, mais les réactions du public sont parfois difficiles à anticiper.

"Ce succès de merde j’en ai rêvé, j’ai mouillé l’maillot, j’suis arrivé" ... Après une demi-douzaine d'années dans l'ombre, et quelques mois dans la lumière, le plus dur arrive aujourd'hui pour Niska. Mais pour un garçon qui a érigé la Charo Life en mode de vie, les difficultés seront accueillies avec le sourire.

 


Crédits photos :  Barclay / Universal Music

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Par Genono / le 06 juin 2016

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