Niska : du centre de formation rap du 91 au sommet du top

Par Yérim Sar / le 26 août 2017
Niska : du centre de formation du 91 au sommet du top
Après quelques succès parfois en demi-teinte, le petit prince d'Evry semble avoir enfin réuni toutes les chances de son côté pour planer définitivement sur les charts.

La plupart des gens ne l'avaient pas vu venir, mais c'est finalement Niska qui a gagné l'été 2017 niveau rap. Suite à une montée en puissance qui, singles après singles, a atteint son point culminant avec Réseaux, Stan Dinga Pinto de son vrai nom a récupéré une place de premier choix auprès du public mainstream, celui-là même qu'il avait un peu de mal à fidéliser les années précédentes.

L'occasion parfaite de se pencher sur le parcours un peu particulier du rappeur du 91, qu'une frange de détracteurs a souvent tendance à réduire à une caricature de lui-même.

Comment quelqu'un issu d'une ville comme Evry qui n'a jusqu'ici pas produit des ambianceurs mais plutôt des rappeurs pathologiquement obsédés par les rimes multisyllabiques a-t-il pu trouver sa voie de ce côté-là ? Est-ce une question de chance, de timing ou simplement de qualité musicale qui explique ce soudain regain de popularité ? Et les stars du football dans tout ça ? Qui que quoi dont où lequel ?

 

Au départ

A la toute base, Niska n’est ni un ovni ni un hors-sujet dans ce vaste territoire qu’est le rap de l’Essonne : c’est un jeune MC d’Evry qui s’inscrit dans la grande tradition des rappeurs de rue portés sur les rimes en trois syllabes et plus si affinités. Il fait ses premières armes en groupe, notamment avec Mineurs Enragés, aux côtés de Skaodi, avant de devenir Negro Deep (parce qu’au bout d’un moment, ils sont sûrement toujours enragés, mais plus mineurs).

 

Le souci est alors à peu près le même que pour la première carrière de PNL : c’est sympa mais ça ne réinvente pas l’eau tiède et le garçon n’est pas suffisamment original pour retenir l’attention, même s'il bat le record du nombre de "wesh" par seconde dans une vidéo. Cependant il se fait remarquer des connaisseurs au gré des featurings, notamment avec l’Unité 2 Feu, et ça c’est un bon point. D’abord parce que poser avec Al K-Pote et K-Tana avant 18 ans est une bonne porte d’entrée dans le rap, mais surtout parce que Niska n’a jamais caché son admiration pour la musique de son camarade Alk, jusqu’à aujourd’hui d’ailleurs.

 

Virage Trap

Bref, rien de bien folichon mais arrive l’élément qui change la donne : la trap. Kaaris et Gradur sont passés par là et Niska, qui vu son âge a clairement été nourri aux bangers d’outre-atlantique au point d’assimiler leurs codes comme une évidence, se lance à son tour. Cela aurait pu ressembler à n’importe quel autre wannabe trap-star qui fleurissait à la même époque, seulement voilà, Niska se découvre plusieurs facettes que l’on ne pouvait pas soupçonner jusqu’alors. Déjà, il a une science des gimmicks et des refrains qui lui viennent naturellement et qui s’incrustent bien profond dans la tête de l’auditeur, que ce soit la répétition forcenée du nom de son avocat ou le fameux Matuidi Charo qui l’a fait percer. Ensuite, il s’assume ambianceur à 100 % et développe toutes sortes de mini-chorégraphies pour accompagner ses morceaux dès qu’ils sont clippés. Enfin, il y a sa performance au micro, qui s’appuie sur deux points essentiels, à savoir des lyrics les plus simples possibles, allant jusqu’à l’absurde (concrètement le meilleur passage de Matuidi Charo c’est quand il hurle « tchiiiing-tchaaang ! Matuidi Charo ») et sa voix qui pour le coup est assez unique et très facilement identifiable. Le côté blédard est également bien plus mis en avant que dans ses premiers morceaux, et la formule semble prendre.

 

« Semble », parce que malheureusement, on arrive au moment où le public demande légèrement plus qu’une énième variation sur de la trap, et le style de Niska, sorti des hits qui l’ont fait connaître, se normalise rapidement. Que ce soit sur la mixtape Charo Life ou l’album Zifukoro qui suit, on a l’impression un peu tristounette que le rappeur se bride lui-même pour s’ouvrir à un plus grand public, qu’il essaie de gommer les spécificités (accent, bourrinage, lyrics de gamin) qui pourtant faisaient sa force. Alors qu’il avait déjà toutes les cartes en main pour réussir : poids lourds en feat sur son projet (Gims, Booba, Sch, Gradur…) mais aussi des collaborations extérieures qui tournent partout. On ne va pas revenir sur le succès historique de Sapés comme jamais (même si Gims ne l’a pas ramené aux Victoires de la musique pour son live, et ça c’est un regret éternel) ni sur les duos à répétition avec Gradur mais le charo avait bien quadrillé le terrain.

 

Malheureusement il semblait avoir un peu perdu son mojo, il faut bien le dire. Pire : on a parfois l’impression qu’il se permet plus de libertés sur les albums des autres que sur les siens, en témoigne le couplet cartoonesque de La Moula et son légendaire « tu ne sers à rien comme un brocoli ». C’est un bon exemple puisque Niska déboule en dernier, après Alonzo, Gradur et Lacrim ; chacun a fait sa sauce sur l’instru, mais notre bonhomme, lui, semble être carrément sur un autre morceau, pour le meilleur et pour le pire, et s’approprie le son à la seconde où il beugle le titre 6 fois de suite comme un fou furieux. C’est d’ailleurs là un des avantages et des inconvénients de son style : ça passe ou ça casse. Ce sont exactement les mêmes caractéristiques qui font que l’on adore ou que l’on déteste l’artiste. Ceux qui adhèrent y voient un ambianceur hors-pair (qui se considère comme tel, il n’a jamais prétendu faire autre chose) tandis que les autres le prennent plus ou moins pour un analphabète hystérique aux textes incompréhensibles.

 

Retour en force

Comme aucun autre tube n’a fait l’effet d’un Matuidi Charo ou d’un Sapé comme jamais, peu à peu l’effervescence autour de lui redescend aussi vite qu’elle était montée ; ce qui ne l’a pas empêché d’être disque d’or mais encore une fois, on pouvait espérer mieux. Mais l’année 2017 a vu un retour en force du rappeur, et c’est finalement assez logique.

Déjà, ses nouveaux morceaux sont bien mieux mixés que les précédents. C'est-à dire qu'à la glorieuse époque de Charo Life, le mix était clairement bâclé voire dégueulasse, avant tout destiné aux téléphones. Et rappelons le, si un mixage clean peut parfaitement bien ressortir d'un téléphone, l'inverse n'est pas vrai, ça vous donnera juste un son saturé insupportable sur à peu près tous les autres supports. A présent, Niska bosse avec Nk.F, l'ingénieur du son et magicien à ses heures perdues qui a mixé les albums de PNL mais aussi plus récemment Damso (et Siboy, mais ça intéresse moins et c'est bien dommage).

 

Ensuite, Niska ne s’est pas réinventé, il a simplement arrêté d’essayer de faire ce pour quoi il n’était pas doué, en recentrant tous ses efforts sur ce qui l’a rendu célèbre : son point fort, c’est ce mélange de trap bien barbare et d’ambiance dansante un peu chantée, rien d’autre. A ce titre, un son comme Chasse à l’homme est une version plus aboutie de ce que le MC livrait déjà il y a deux ans. Il a désormais affiné sa formule et trouvé son style définitif. Le package est également plus sympa : le clip comporte une grosse private joke avec l’apparition de la groupie de luxe Astrid Nielsa dans un rôle de table-basse, les vannes sont de retour (« depuis que j’ai percé j’ai beaucoup de cousins »), chaque mesure ou presque est ponctuée d’un ad-lib totalement décomplexé et souvent rigolo ; quant au clip, il est tourné au quartier, qui reste sa base. Car contrairement à d’autres, Niska n’a pas quitté sa ville d’origine, et il prend soin de ses voisins en distribuant des cadeaux aux plus jeunes à intervalles réguliers, une habitude banale outre-atlantique mais pas tant que ça en France. Sans faire de la psychologie de comptoir, cet aspect, couplé au fait que le rappeur a gardé la même équipe depuis ses débuts (Skaodi et ses potes sont toujours là, ses clips sont toujours réalisés par William Thomas, le manager Marlo est là depuis l’époque lui aussi…) a dû lui permettre de garder l’esprit clair.

 

Les étoiles s'alignent

Vient enfin le contexte. Des morceaux dansants, un hit qui fait référence au football, des lyrics avant tout écrits pour l'ambiance et une chorégraphie à chaque single, ça ne vous rappelle pas quelqu'un ? Eh oui, le "problème" de Niska c'est qu'il s'est fait couper l’herbe sous le pied par un certain MHD qui a transformé l'essai directement en assumant encore plus le côté afro et en imposant des textes moins durs, plus ouverts au grand public. Au point d'ailleurs que l'on a l'impression que MHD est une sorte de Niska 2.0, un prototype plus sophistiqué, plus souple, capable de franchir les barrières du mainstream plus facilement, un peu comme le T-1000 qui passe à travers les barreaux alors que le T-800 doit défoncer des portes dans Terminator 2.

La donne a changé lorsque Niska s’est mis à préparer son nouvel opus, puisque plutôt que de fomenter un complot pour éliminer physiquement MHD, il s’est entouré de Dany Synthé (beatmaker qui a signé presque tous les tubes afro-trap depuis quelques années) mais aussi de MHD lui-même. C’est un peu comme si Kaaris et Gradur avaient pu poser ensemble : le modèle d’origine a donc rencontré son moi-du-futur, et a pu absorber ses pouvoirs dans un échange de bons procédés. Heureusement, parce que c’était soit ça soit tenter des morceaux de rumba congolaise, et personne n’a envie de voir Niska faire ce genre de tentative. Tel Trunks qui refile des médicaments du futur à Sangoku, MHD a accompli sa mission et on l’en remercie.

 

Les effets bénéfiques de cette mise à jour se voyaient déjà dans B.O.C mais sont criants dans Réseaux. Sans se départir de sa signature gimmicks/refrain/lyrics simplissimes, Niska est allé plus loin que d’habitude en combinant tout ça avec une mélodie plus douce qu’à l’accoutumée et des lyrics où la bonne humeur remplace le côté street, sans pour autant se départir de son héritage technique si tant est qu'on veut bien prêter l'oreille : ce mec est un des seuls qui peut faire rimer "demain j'arrête", "de Nazareth", "mon gabarit", "me bagarrer" en donnant l'impression que c'est le même mot à chaque fois. Concrètement, le refrain entraînant reste en tête ; le morceau est dansant ; les backs cartoonesques sont au rendez-vous (le « j’ai vu ses eins » ressemble presque à un bruit de crissement de pneu) et le passage « elle fait la go qui connaît pas charo » est instantanément devenu un meme.

 

Le tout avec un clin d’oeil direct à son premier hit Matuidi Charo. Et c’est là que l’histoire devient encore plus belle : tout comme à l’époque, les footballeurs du PSG adoptent son morceau comme un hymne, le font tourner au vestiaire et convertissent Neymar. Ce qui donne un enchaînement assez incroyable où la star brésilienne se déhanche à plusieurs reprises au son des doux « pouloulou » de Niska, qui en profite pour prendre la température auprès de ses fans : pour ou contre un nouveau morceau Neymar Charo ? La réponse est oui, et sauf gros ratage, ça devrait être un carton, tout comme l’album qui l’accompagnera.

Ayons par ailleurs une pensée pour Sofiane qui, lui, avait fait depuis deux ans un morceau intitulé Neymar, clippé l’année dernière. Tout est une question de timing. Quant aux détracteurs des lyrics, attachés au sens des textes de rap avant tout, ne soyez pas trop hâtifs dans vos jugements : même la phrase sur le brocoli a un sens caché que la majorité ignore.

 



Crédit photo : instagram Niska

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