Niro : le chaînon manquant du rap français ?

Par Genono / le 30 novembre 2015
Niro : le chaînon manquant du rap français ?
Quand Niro pose la première pierre à l’édifice de sa discographie avec "Paraplégique", en 2012, il annonce spontanément : "avant d'sortir un CD, j'ai déjà plus rien à prouver"(Que du vécu). Trois ans plus tard, le rappeur de Blois compte cinq projets à son actif, et semble effectivement ne plus rien avoir à prouver à personne … hormis peut-être à lui-même.

« J'donne la force aux gens comme moi, à la base j'aime pas m'mélanger », disait Niro en 2012, « Tu veux un feat ? Salope, nique ta mère, c’est négatif » dit-il en 2015 … Pourtant, dans les faits, s’il fallait faire la liste complète des rappeurs français ayant collaboré avec Niro au moins une fois dans leur vie, elle serait longue comme les cinq membres de Dhalsim mis bout à bout : Lino, Kaaris, Mac Tyer, Canardo, Sofiane, Juicy P, Zekwe, Alkpote, Nakk, Zesau, Dosseh, Mister You, Lacrim, Rim’k … En fait, il est très compliqué de trouver un rappeur qui ne soit jamais apparu en featuring avec lui. Faites le test : notez les dix premiers noms de rappeurs qui vous viennent en tête. Vous trouverez un « feat Niro » pour au moins la moitié d’entre eux. Une situation qui prouve que Niro est apprécié par des rappeurs de toutes les générations et de tous les styles. Car derrière les éventuels a priori autour du personnage, volontairement crapuleux et vulgaire, le blésois est un rappeur bien plus éclectique qu’il n’y parait.

 

Ni de l’ancienne, ni de la nouvelle génération

Malgré bon nombre de lines faciles balancées ci et là comme simple exutoire (au hasard : « Tu veux réussir ? Ok, bsahtek, t'as un gros Q, mais il te manque le I, salope »), Niro est en effet l’un des seuls rappeurs de la génération trap à avoir conservé une méthode d’écriture efficace, héritée d’un long passif d’auditeur. Il est en quelque sorte la jonction entre une ancienne école encore enfermée dans des schémas obsolètes, misant tout sur l’écriture au détriment du travail rythmique, et une nouvelle école qui joue énormément sur les ambiances, mais délaisse fâcheusement l’aspect lyrical. Niro se place donc comme l’un des seuls à savoir allier fond et forme, à savoir à la fois kicker et aborder des thèmes concrets, le tout en conservant des réflexes d’écriture et de technique (il suffit de jeter une oreille au titre Balavoine pour s’en rendre compte) et en s’adaptant à des sonorités actuelles. Si le rap devait se définir sur une échelle allant de Lucio Bukowski à Niska, Niro se placerait donc précisément à mi-chemin entre les deux. Difficile de dire si cette exhaustivité musicale est pour lui un avantage ou un inconvénient… avoir le cul entre deux chaises n’étant clairement pas la meilleure façon de s’assurer confort et stabilité.

 

 

Son parcours en dents de scie en est le meilleur témoin : si son ascension sur les cimes du rap français a été aussi célère qu’implacable, trouver l’équilibre au sommet semble bien plus ardu.  Dès la fin des années 2000, les premières apparitions de Niro au micro sur diverses compilations (Talents Fâchés 4, Les Yeux dans la Banlieue 2) attirent en effet la curiosité. Derrière son style racailleux, le bonhomme fait preuve d’une énergie débordante, comme affamé par l’odeur de billets frais qui semble émaner d’une industrie du disque pas encore à plat. « Ils cherchaient un talent fâché, soubhan'Allah j'suis passé par là », clame-t-il dès 2009, comme pour mettre tout de suite les choses au clair : Niro est là presque par hasard … Comme Boucle d’Or, il a vu de la lumière dans la chaumière, et s’est approché pour voir ce qui sentait si bon. Seulement, là où la tête blonde a fui – ou s’est faite dévorer, selon la version de l’histoire - face aux ursidés,  Niro a forcé le destin en se servant de la force de l’Ourson comme d’un tremplin. Sur Autopsie Volume 4, il se fend donc d’un titre solo, Fenwick, qui marque les esprits et crée un engouement qui tombe à pic, quelques mois avant la sortie de son premier projet solo.

 

De Paraplégique à Miraculé …

Paraplégique est donc le premier épisode d’une trilogie street-album / mixtape / album qui fera rapidement de Niro une valeur sûre du paysage rap français. Disque orageux et névrotique, presque empreint de mélancolie par moments, Paraplégique marque les esprits par la sincérité omniprésente du discours de Niro, qui s’étale sans aucun calcul sur une série de thèmes allant du mariage (« J’veux pas me marier et faire des gosses quand je pense à l'adultère ») à l’identité nationale (« j'me sens pas français, j'suis basané / je m'appelle Noureddine ,j'serais jamais intégré, faut rester censé ») en passant par l’amitié (« quand t'es condamné on t'oublie vite, vite, vite, comme si t'avais cané ») et l’argent du rap (« Parle-nous pas de ta fortune, déclare-nous pas tes grosses thunes / On va taper ton coffre pendant qu'tu joues les mecs hardcore dans les dio-stu »). En jouant la franchise sur tous les plans, Niro reprend le flambeau de rappeurs qui ont marqué les années 2000 avant de disparaitre, partiellement ou définitivement, à l’orée des années 2010, comme Salif ou Despo Rutti. On retrouve fortement, en particulier, le côté très rue et très authentique du premier, et l’introspection torturéedu second.  Si le Boulogne Boy a préféré sortir du rap avant de finir par assassiner ses collaborateurs, Despo a fini en psychiatrie, avant de remettre doucement le pied dans le milieu, pas à pas, comme une rééducation … Difficile de savoir si Niro tiendra sur la durée, mais le fait de commencer son histoire en état de paraplégie (métaphorique) ne peut qu’alléger la pression inhérente à cet hôpital à ciel ouvert qu’est le rap français.

Cette absence presque totale de calcul, c’est ce qui fait à la fois la force et la faiblesse du personnage. Sans vraiment se poser la question de ses influences, et sans rechercher une tendance particulière, Paraplégique a eu l’effet d’une gifle sur le rap français. « Ils croient tous avoir inventé la trap, j’avais déjà leur flow dans Paraplégique », semble d’ailleurs vouloir rappeler Niro aujourd’hui.

 

En décembre 2012, soit six mois après Paraplégique, Niro pose un second pied sur le terrain de jeu, avec une réédition un brin plus énergique et accessible.  Sans braquer définitivement les bacs, cette deuxième sortie est suffisante pour passer un cap et confirmer le Blésois comme une valeur sûre, prête à prendre les rênes d’un véhicule plus ronflant (« J'viens d'province il faut que'j'ramasse / J'passais ils m'regardaient d'haut, ils s'attendaient pas à ce que ça marche »). Car si la pierre Paraplégique a été posée avec le sceau de l’indépendance (Street Lourd), la suite est évidemment régentée par l’inévitable main d’une major du disque (le cas échéant, AZ, filiale du groupe Universal). Rééducation est la suite logique de ce qui n’est pas encore une trilogie. Moins ombrageux que l’opus précédent, cette mixtape à l’allure d’album a le mérite de ne pas s’enclore aux contours tracés par le début de carrière de Niro. S’il ne contente pas complètement les fanatiques de la première heure qui attendaient un Paraplégique Volume 2, il permet au rappeur de s’ouvrir à un public de plus en plus large.  Fiers de nous, Jihan, Faut les sous, et surtout Ghetto Star Killer…

Réeducation contient son lot de pépites, et le format mixtape –censé être qualitativement un cran en-dessous du format album- laisse présager une suite des plus roses. Miraculé, conclusion de la trilogie du handicap, aurait donc logiquement dû être le point d’orgue des premières années de carrière de Niro … il ne sera qu’un retour en arrière sur la plupart des plans. Les retours critiques, d’abord, sont mitigés. Si certains titres font l’unanimité (Perdu, Enemy, ou encore le très populaire VivaStreet), l’ensemble ne convainc pas pleinement, et l’on commence à se demander si Niro est essoufflé après avoir charbonné sans arrêt depuis 24 mois, ou s’il commence simplement à tourner en rond, comme tout rappeur n’ayant pas forcément la créativité suffisante pour se renouveler. Il faut ajouter  à cela quelques brouilles avec sa maison de disques concernant la date de sortie de l’album, qui aboutissent sur une situation assez invraisemblable : Niro obtient ce qu’il veut - une sortie en juin plutôt qu’en septembre - mais n’est plus soutenu, ne peut plus sortir de clips, et doit se contenter d’une promo minime. Sans se ramasser complètement (8500 copies vendues en première semaine), Miraculé n’atteint pas les sommets que Niro estimait pouvoir viser. « Ma trilogie méritait de faire minimum Platine », dit-il récemment dans Balavoine … quelle que soit la part du mérite dans la réussite commerciale, si les ambitions étaient telles l’insatisfaction est plus que justifiée.

 

Avancer ou mourir

Dix-huit mois après Miraculé, Niro est revenu mi-novembre 2015 avec Si je me souviens, son deuxième album et cinquième projet au total. S’il est encore trop tôt pour juger de l’impact de ce nouveau disque, on apprécie de voir le bonhomme revenir secouer le cocotier d’un rap-game qui peine à voir de nouveaux pontes s’installer sur la durée. Au programme, encore une illustration de la fameuse théorie du « paradoxe Niro » : de « pour faire des grosses thunes j’veux pas faire de l’autotune » en 2012 à « J’aimais pas trop l’autotune mais finalement ça passe crème » en 2015. Considérer le personnage comme incohérent serait assez malhonnête, il s’agit simplement d’une illustration supplémentaire de cette absence totale de calcul qui le caractérise : Niro dit les choses telles qu’il les pense, à l’instant où il les pense. Refuser d’évoluer, quand la musique est son métier, serait suicidaire. Si Booba avait refait Temps Mort en 2004, 2006 et 2008, il aurait fait plaisir à quelques puristes, mais aurait complètement disparu aujourd’hui … Niro pourrait refaire Paraplégique encore et encore, mais là où il apparaissait révolutionnaire il y a trois ans, il sonnerait presque déjà comme dépassé s’il sortait aujourd’hui.

 « Avant d'sortir un CD, j'ai déjà plus rien à prouver », disait Niro en 2012 … « J'ai besoin d'aller vite, casser les portes de la réussite, mais avant il faut que j'fasse mes preuves » dit-il en 2015. La carrière de Niro, à l’instar de son discours, est une succession de contradictions. Rappeur n’ayant plus rien à prouver mais devant faire ses preuves, rappeur n’aimant pas se mélanger mais enchainant les featurings, ou encore trappeur doué avec sa plume … Dans le grand dictionnaire du rap français, s’il fallait définir Niro, il suffirait d’un simple renvoi à la définition d’oxymore.  (une figure de style qui vise à rapprocher deux termes que leurs sens devraient éloigner, dans une formule en apparence contradictoire.)  Difficile d’imaginer à quoi ressemblera la suite de sa carrière. « Le ciel est ma limite », dit son dernier single … Pour ne pas tomber de trop haut une fois de plus après le semi-échec de Miraculé,  une maxime italienne siérait parfaitement à Niro : Chi va sano va piano, e chi va piano va lontano. En d’autres termes, « les escaliers valent parfois mieux que l’ascenseur … ils forment la jeunesse ».

 

Et découvrez son tout dernier clip Naïf :

 


Photo : Capitol/Universal

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