Nice : le centre de formation du rap français ?

Par Genono / le 30 janvier 2017
Nice, le centre de formation du rap français ?
Derrière la carte postale, la ville d'origine de Nekfeu et DJ Weedim abrite aujourd'hui l'une des scènes rap les plus variées et prometteuses du pays malgré un contexte politique un peu particulier.

Alors que l'OGC Nice caracole, à la surprise générale, sur les hauteurs du classement de Ligue 1, la capitale de la Côte d'Azur s'affirme également comme l'une des grandes révélations de la scène rap nationale. Bien que la plupart des têtes d'affiche du coin soient contraintes de s'exiler pour percer à grande échelle, on constate que certains des succès les plus importants de ces dernières années trouvent leur origine dans le zéro-six, au sein d'un environnement qui, vu de l'extérieur, laisse présager la réussite dans bien des domaines, mais pas forcément dans le rap. Les cas les plus éloquents sont évidemment ceux de Nekfeu et DJ Weedim, tous deux originaires du coin, et devenus, moult années après leur exil, deux des acteurs les plus importants du game, mais il serait malhonnête de les classer au sein de la scène niçoise – Nekfeu a emménagé à Paris à l'âge de 11 ans, Weedim à 25, bien avant le succès. Derrière ces deux noms, toute une frange de la scène locale pousse, depuis des années, pour sortir de l'anonymat et exploser à plus grande échelle, prouvant que la douceur du climat et la beauté des décors naturels n'annihilent en aucun cas l'énergie ou la détermination des activistes du coin.

 

Au sein d'une scène française historiquement dominée par le binôme Paris-Marseille, les incursions provinciales sont généralement le fait d'individualités plus que de scènes locales complètes : Gradur à Roubaix, Orelsan à Caen, Niro à Blois, ou Siboy à Mulhouse... mais derrière eux, personne pour profiter de l'appel d'air créé par leurs percées respectives. A Nice, la situation est différente : pas de grosse star type Orelsan ou Gradur pour tirer la couverture, mais des dizaines de rappeurs d'envergure moyenne, donnant tous l'impression d'avancer à la même allure, malgré les différences parfois énormes de styles, d'influences, et d'ambitions. Une émulation positive qui tend à faire du 06 la troisième scène française actuelle derrière les deux géants historiques, et qui pourrait finir par aboutir sur un véritable âge d'or du rap niçois.

 

Entre les quartiers et les touristes fortunés

Pour comprendre cette tendance, il faut s'attarder sur la réalité vécue par la jeunesse sudiste : le contraste parfois saisissant entre les conditions de vie des habitants de quartiers populaires du coin d'un côté, et le décor paradisiaque vendu par les agences de tourisme de l'autre, crée des frustrations et des incompréhensions qui finissent forcément par avoir un impact sur la création artistique des locaux -et particulièrement des rappeurs. Une situation résumée de façon très concrète par l'expatrié Jason Voriz, né à Vallauris, à mi-chemin entre Antibes et Cannes : "Zéro-Six, Californie d'Europe : y'a des putes, des belles voitures et des meurtres pour des histoires de drogue". En somme : tous les ingrédients nécessaires au rap pour faire rêver ses auditeurs.

Jason Voriz est l'un des cas les plus atypiques de la scène niçoise -voire même de la scène française-, mais il en est aussi l'un des plus représentatifs : si la majorité de ses thématiques tourne autour de ses aventures sexuelles en Thaïlande, le rappeur évoque également beaucoup ses années passées au milieu des vacanciers sur la Promenade des Anglais ou dans les hôtels de Cannes. Le titre Ferme ta portière est par exemple consacré à une branche de la délinquance particulièrement fleurissante sur la Côte d’Azur : le carjacking. Une spécificité qui s’explique notamment par la présence de nombreux touristes fortunés, ou de riches familles locales, à quelques kilomètres seulement de quartiers populaires où règnent paupérisme et ennui.

 

Le vécu des artistes azuréens, s’il ressemble, dans le fond, à celui des artistes parisiens, a ses petites particularités, qui lui donnent une profondeur bien spécifique. Une situation tout aussi bien résumée par Hooss, niché à une petite heure de route de Nice, dans le Var, quand il rappelle à tous ceux qui imaginent que l’environnement sudiste est un petit coin de paradis, à travers une formule simple mais parfaitement imagée (HLM en bord de mer) que le décor est finalement le même qu’ailleurs, malgré la clémence de la météo.

 

Un contexte politique propice

Criminalité active et singulière, jolies filles, jolies voitures, contraste saisissant entre décor et conditions de vie … le dernier détail pour terminer de parfaire la liste des ingrédients nécessaires aux rappeurs pour s‘épanouir est d’ordre politique. En effet, le rap n’est jamais aussi actif que lorsqu’il est confronté à une administration hostile ou à des élus inamicaux -et l’élection de Donald Trump aux Etats-Unis finira par le confirmer. A Nice, l‘omniprésence de Christian Estrosi au sein de la sphère politique est à la fois le plus grand frein et le meilleur moteur à l’expansion de la scène rap.

Particulièrement opposé aux rappeurs de sa région, le maire non-officiel de Nice a beaucoup fait parler pour ses mésaventures avec Infinit. En attaquant l’artiste du collectif DBF à propos du titre Christian E, il a finalement provoqué exactement l’effet inverse de celui recherché. On a ainsi énormément parlé de ce morceau, sur des nombreux médias d’envergure nationale, alors qu’il n‘aurait certainement pas dépassé quelques milliers d’écoutes s’il n’avait pas reçu tant d’attention de la part de Christian Estrosi. Infinit en est bien conscient, comme il l’expliquait en 2015 chez Noisey : "Il y a des gens qui n’auraient jamais entendu parler de moi sans la plainte de Monsieur Estrosi, je devrais presque le remercier. Et parmi tous ces gens, certains ont eu envie d’en savoir un peu plus, et sont allés écouter d’autres morceaux à moi."

 

Boosté par toute cette polémique, Infinit fait même de ce morceau son plus gros succès, et prend même la décision d’exploiter jusqu’au bout le filon, en invitant pas mal de têtes d’affiche (Nekfeu, Alkpote, Alpha Wann …) le temps d‘un remix assez fabuleux. Une illustration parfaite de l’effet Streisand, qui ne semble pourtant pas avoir servi de leçon au politicien, qui continue de mener la vie dure à l’entourage d‘Infinit, allant même jusqu’à menacer d’annuler un concert de Nekfeu en 2015 si l’auteur de Christian E. était invité sur scène.

Si Infinit a connu –presque malgré lui- les joies de la couverture médiatique à grande échelle, ce n’est pas forcément le cas des autres compères de son écurie DBF, active depuis 2007 à Nice, et devenue le moteur principal de la scène locale. De Veust à Jason Voriz en passant par Millionnaire, Gak ou la rappeuse Jehnia, la structure constitue en quelque sorte le passage obligatoire pour tout artiste du coin. Et contrairement à de nombreux labels français, D’en Bas Fondation a le mérite de laisser sa chance à tout le monde et à tous les sous-genres du rap, produisant de purs lyricistes comme de purs trappeurs, laissant ses artistes aborder des thématiques profondes et sérieuses ou raconter leurs aventures sexuelles en Thaïlande entre deux références aux illuminatis.

 

La Californie d'Europe

Le point d’attache entre tous ces rappeurs, a priori divisés sur leur vision du rap et le message qu’ils souhaitent faire passer, se trouve tout simplement sous leurs pieds : tous très liés à l’environnement azuréen, ils continuent de revendiquer fièrement leur appartenance à des villes dans lesquelles ils ont tout vécu, le meilleur comme le pire. Alors que Nice se remet doucement du traumatisme lié à l’attentat du 14 juillet dernier, les artistes locaux a saisi l’occasion de rendre hommage aux victimes et à leur ville. Des initiatives particulièrement appréciées par les habitants, proches ou non des victimes, qui prouvent une fois de plus le lien particulier qu’entretient la scène rap avec l’ensemble de la société azuréenne.

 

 

Appréciée et soutenue par les locaux, particulièrement active et variée, capable de se structurer, mais aussi de se servir des obstacles pour mieux rebondir, la scène rap du 06 vit une période dorée. Elle se trouve aussi à un moment-charnière de son existence : arrivée à maturation, elle doit désormais passer le cap supérieur, et conquérir définitivement le territoire national. Dans le cas contraire, le soufflé pourrait finir par retomber, et il serait dommage de ne pas voir une scène avec un tel potentiel exploser. A moins que la France n’entre définitivement dans une nouvelle ère et copie le modèle américain des scènes purement locales, qui voit de nombreux artistes se contenter de fédérer au sein de leur Etat natal, sans jamais chercher à aller plus loin. Après tout, si la Côte d’Azur est la Californie d’Europe, c’est peut-être au reste du monde de faire l’effort de s’intéresser à ce qui s’y passe. Welcome everybody to the wild, wild … south !

 

 


Crédit photo : Infinit  - Nuage de Purple / Youtube

 

Par Genono / le 30 janvier 2017

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