Nessbeal : le roi maudit ?

Par Genono / le 16 mai 2016
Nessbeal : le roi maudit ?
A l’image de Despo Rutti, d’Ali, ou -dans une moindre mesure- de Salif, Ne2s fait partie de cette caste de MCs meilleurs que les autres mais n’ayant jamais –ou en de trop rares occasions- su dépasser le succès purement critique, et convaincre les foules et les gros médias de leurs qualités au-dessus de la norme.

« Il n’a pas eu la carrière qu’il méritait » : une phrase qui revient immanquablement dès qu’il s’agit d’évoquer Nessbeal. Mésestime réelle ou raisons plus profondes, la réussite commerciale limitée du rappeur n’enlève cependant rien à une carrière qui frôle artistiquement le sans-faute.

A l’époque où Nessbeal voit son premier disque atterrir dans les bacs, moins d'un français sur dix dispose d'un accès à internet, le téléphone portable le plus puissant du marché affiche en noir et blanc, et Nicolas Sarkozy n'est encore qu'un petit avocat retiré de la vie politique. Sa carrière démarre comme un auspice de ce qu'elle sera pendant les quinze années suivantes : de belles promesses, une exposition limitée, et un nombre infini de galères bureaucratiques.

Accompagné de son groupe Dicidens -avec Zesau et Korias-, Nessbeal sort ainsi coup sur coup trois maxis, en 1999 et 2000, dont un particulièrement retentissant avec Lunatic.

Succès critique et mise en bouche idéale pour l'album en cours d'enregistrement, ces premiers projets semblent ouvrir une voix royale aux trois rappeurs. Seulement, des problèmes de distribution viennent déjà mettre un frein à une carrière à peine entamée. L'album HLM Rezidants mettra quatre ans à sortir, laissant le soufflet retomber, et chaque membre tenter de se tracer un chemin en solo.

 

Malgré un succès discret -15000 ventes à l'époque-, Nessbeal ne décolle pas. Membre de l'entourage de Booba, il tente de se faire une place au sein du 92i. Le binôme Booba-Nessbeal fonctionne d'ailleurs plutôt bien et donne naissances à d'excellents titres, au point que certains voient en lui un possible successeur à Ali.

Plus un rêve d'auditeurs qu'un réel projet de la part des deux rappeurs, l'idée ne se concrétise pas, et Nessbeal finit par prendre la tangente, laissant Booba s'assoir seul sur un trône qu'il n'a toujours pas quitté, une décennie plus tard.

Comme un son de cloche de ce début de carrière laborieux, le premier album solo de Nessbeal, La Mélodie des briques (2006), tape en plein dans l'ambivalence succès d'estime / échec commercial : toujours considéré comme un des grands classiques du rap français, il peine à s'imposer dans les charts.

Et le schéma se répètera encore et encore, pour chaque album de l'un de ces "rappeurs pour rappeurs".  Time is a flat circle, dira Rust Cohle quelques années plus tard, pensant probablement à autre chose qu'à la carrière d'un obscur lyriciste français, mais décrivant bien malgré lui sa triste réalité.

 

« Pas de vécu, l'inspiration ils vont la chercher a la bibliothèque »

Dans un pays qui a sans cesse besoin de classer ses artistes dans des cases bien définies, la position imprécise de Nessbeal n'a pu que le desservir. Farouchement opposé au rap étiqueté conscient -en témoignent ses bisbilles avec Youssoupha ou Médine-, il est pourtant techniquement plutôt proche du genre, l'aspect moraliste et donneur de leçons en moins : beaucoup d'introspection ("J'ai besoin d'un imam plutôt qu'un médecin"), de préoccupations sociales ("Y'a pas de sous-métier pour la France d'en dessous, juste des sales métiers ou y'a jamais de sous") et même géopolitiques ("Pourquoi la guerre en Irak, pour rien quand j'y pense ?").

Mais contrairement à la scène purement conscientisée, Nessbeal est très ancré dans un style rue, sans jamais chercher à s'en détacher, ni à accentuer les traits plus que de raison ("J'suis la banlieue dans toute sa splendeur, khey !"). Très réaliste, rarement jovial -et même parfois carrément funeste-, il navigue entre descriptions très crues d'une réalité grisâtre et analyses dénuées de tout jugement moral. "Autopsie d'une tragédie", Nessbeal se pose en médecin légiste disséquant la dépouille encore fumante d'une jeunesse morte socialement.

Et puis parfois -rarement- on sent chez Ne2S une envie de se lâcher un peu plus, de laisser de coté le costume d'associé de la faucheuse pour un autre plus chamarré. Seulement, le décor sucré finit toujours par tomber en désuétude, l'accoutumance à l'amertume rendant au clown sa tristesse à peine maquillée. "J'porte la couleur du désespoir", lance-t-il d'ailleurs, plus blasé que plaintif, sur le titre Clown Triste.

En écho, "l'espoir dans un barillet" (Force et Honneur) renvoie au même constat d'échec palpable mais endossé sans la moindre peine. Aucune lumière au bout du tunnel, l'obscurité comme seconde peau ... un aveu qui serait terriblement démoralisant dans la bouche d'un autre, mais qui sied tout à fait à la personnalité de Nessbeal. Ayant parfaitement accepté sa condition de marginal -en marge de la société, en marge du star-system, en marge des récompenses- il préfère tracer sa propre route sur des chemins rocailleux plutôt que de mendier au milieu de jardins luxuriants. Savourer son propre labeur, quitte à manger moins.

 

« Qui se souviendra de toi quand tu partiras ? »

Dans le fond, considérer que Nessbeal n'a pas eu la carrière qu'il méritait -aussi pertinente soit cette affirmation-, c'est mésestimer son rôle sur le grand échiquier du rap français. On peut par exemple se poser la question de manière analogue, en la portant sur un autre terrain : que serait The Wire sans Bodie Broadus ? Ce gars solide, mais qui a toujours préféré rester fidèle à son coin de rue, est aussi essentiel à l’œuvre générale qu'un Marlo ou qu'un Stringer, qui tutoient les cimes. De la même manière, que serait une guerre sans soldats ? Doit-on considérer qu'un légionnaire habitué au gout de la sueur et du sang ferait obligatoirement un bon général ?

A chaque jour suffit sa peine, et à chaque homme sied son rôle. Ni condamné à l'underground, ni placé sur le devant de la scène, Nessbeal erre entre deux fronts, comme une âme cernée au purgatoire entre châtiment et récompense.

 

La récompense, c'est peut-être bien le nœud du problème. Le haut de l'affiche, les disques d'or, le sommet de la montagne : là où tous les regards se portent, mais pour Nessbeal, l'important n'est pas là. Le parcours, les efforts, les douleurs et l'apprentissage qui en découlent, valent bien plus que tout point culminant : "J'suis comme Zizou, j'marche près du trophée j'le regarde pas".

Seuls comptent la force et l'honneur, seule compte la vie, quelle que soit la mort. "Au huitième mois j'ai voulu me pendre avec le cordon ombilical"... S'entraîner à mourir pour apprendre à vivre, en somme. Évidemment, cette cohabitation avec la Faucheuse ne peut que finir par peser, même si le trépas est vécu avec humour noir ("Marre de jouer à la roulette russe").

Mais l'omniprésence de thèmes funèbres chez Ne2S révèle en creux un besoin affirmé de se sentir vivant. "Quand j’reprends mon souffle, j'sais même plus après quoi j’cours" : après avoir cherché le succès en vain, la quête a perdu tout son sens.

 

« Avant de bâtir l'avenir, faudra détruire le passé »

En lançant "j'ai fait le mort pour voir qui danse sur ma tombe" il y a quelques années, Nessbeal ne se doutait probablement pas que cette phrase prendrait un écho tout particulier aujourd'hui, cinq ans après son dernier projet, alors que durant cette période tout le monde s'est interrogé sur la suite des évènements le concernant ...

A coup sûr, personne n'a souhaité danser sur son hypothétique dépouille. Si l'annonce de son retour n'a pas encore pris de forme concrète, sa matérialisation se dessine petit à petit, entre freestyles et apparitions sporadiques. Proche de nombreux artistes sous contrat avec Def Jam France, les spéculations quant à un possible pacte avec le label dirigé par Benjamin Chulvanij vont bon train.

Quel que soit le destin artistique de Nessbeal au cours des prochains mois, les risques sont pour lui réels. D'une part, le rap a énormément évolué en cinq ans, et il reste à savoir si le rappeur souhaite s'engager dans les tendances les plus actuelles -et donc casse-gueules-, ou rester calibré dans sa zone de confort, dans un style plus classique.

D'autre part, il est difficile d'anticiper les réactions du public : la nouvelle génération n'a pas forcément connu les grandes heures de Nessbeal, et pourrait le considérer comme un simple has-been de retour ; tandis que les trentenaires attendront une redite de la Mélodie des briques, et rejetteront toute tentative de rafraichissement musical. Le risque est cependant mesuré : conscient de ses limites, Nessbeal n'attendra ni disque d'or, ni starisation soudaine. S'il se contente -comme il l'a toujours fait- de jouer sur ses qualités sans se poser plus de questions, tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes. Loin du trône, il reprendra alors possession de son rang, là où il l'avait laissé il y a quelques années : "Roi sans couronne, un no man's land pour Royaume".

 



 

Crédit photo :Capture YouTube / Nessbeal - A Chaque jour suffit sa peine

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Par Genono / le 16 mai 2016

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