Néochrome, pour toujours et à jamais

Par Genono / le 13 juin 2016
Néochrome, pour toujours et à jamais
Moins souvent cité que d'autres labels, Néochrome a su résister à l'épreuve du temps plus que d'autres. Quel est le secret de cette maison qui a accueilli Salif, Seth Gueko, Sinik, Alkpote, 25G, Zekwe, Nubi, Joe Lucazz... et écrit l'histoire du rap français ?

La grande histoire des labels de rap français est un vaste champ de contrastes, entre réussites spectaculaires et faillites malheureuses, grosses écuries multinationales et micro-structures. Dans cette bacchanale permanente, l'existence de l'écurie Neochrome apparait comme une anomalie systémique, tant dans son éclosion que dans l'affirmation de son identité. En France, aucun label, aucune maison de disques, ne peut se targuer d'une empreinte artistique aussi marquée et ponctuée. Bien plus qu'une simple structure d'édition, le nom de Neochrome évoque une imagerie bien particulière, une homogénéité thématique et technique entre des rappeurs pourtant très hétéroclites.

 

Néochrome, une couleur à part

Salif, Seth Gueko, Alkpote, Sinik, Sidi-O, Ades, 25G, Zekwe, Nubi, Joe Lucazz ... La liste des artistes affiliés à Neochrome -officiellement ou non- à un moment ou un autre de leur carrière est aussi select que faramineuse. Le point commun entre tous ces rappeurs, au delà de leurs qualités respectives, ce sont leurs univers tous très ostensibles, creusés et imprégnés de ces personnalités fortes. Si Alkpote -par exemple- a pu se permettre, pendant tant d'années, de façonner son personnage rabelaisien, avec ses références improbables et sa capacité à surprendre, c'est bien parce que Neochrome l'a poussé dans cette direction, conscient que l'aura et le tempérament de ce type de rappeur font sa force -à condition de savoir les exploiter de la bonne manière.

 

Bien plus que certaines réussites commerciales, c'est bien ce parti-pris artistique, travaillé et affiné au cours du temps, qui a permis à Néochrome d'atteindre le statut de label mythique du rap français. Moins estimé que d'autres roasters français comme Time Bomb, Beat2Boul ou IV My People, il est pourtant l'un des seuls à avoir résisté à l'épreuve du temps. Malgré un redimensionnement forcé, il continue ainsi à produire des compilations, à collaborer avec ses artistes-phares, et à poursuivre cette quête perpétuelle de nouveaux talents.

Quand on se remémore la grande époque du label -avec ce casting incroyable-, il est cependant difficile de ne pas avoir quelques regrets, et un léger sentiment d'inachevé. Il faut cependant rappeler que de nombreux artistes ont été affiliés à Néochrome sans jamais être signés sur le label, et que d'autres en faisaient partie mais étaient parallèlement en contrat avec des maisons de disques. Et puis, un certain flou a longtemps existé à propos de la nature réelle de l'entité Néochrome. Si l'évolution de ses statuts juridiques (d'aucun statut à association puis SARL) n'indique rien de plus que des adaptations nécessaires, on a globalement le sentiment que le label a souvent eu plus d'artistes dans ses pattes que de moyens pour les produire. Un bricolage permanent, qui renvoie à sa naissance presque hasardeuse.

 

Néochrome, le papa de l’autoprod à la française

Officiellement, l'épopée Néochrome démarre en 1998. Loko, ex-membre du posse élargi ATK est alors animateur sur Générations (en plus de ses activités de rappeur, beatmaker, graffeur, producteur et DJ). Grâce à la radio, il se crée un beau carnet d'adresses dans le milieu du rap. Accompagné de son meilleur ami, Yonea, il prend la décision de faire fructifier son répertoire en montant une compilation : Néochrome. Aucune structure légale n'existe alors pour encadrer la sortie, mais à l'époque, c'est le dernier souci du duo.

En effet, tout est alors très artisanal : Yonea et Loko se cotisent pour acheter des cartes téléphoniques, et joignent un à un les rappeurs invités à participer à la compilation. L'enregistrement se fait chez les parents de Loko, dans la chambre qu'il occupe encore. La cover se fait également dans sa chambre, avec quelques produits inflammables, deux allumettes, et un départ de feu bien trop spectaculaire. 96 rappeurs au total, une tracklist de 27 titres tous intitulés "freestyle", et une sortie en cassettes -un support qui arrive en fin de vie-, avec seulement deux-cent exemplaires pressés. Une cinquantaine se vend de main à main, avant que les deux compères tentent quelque chose de complètement inédit dans l'histoire de la musique en France : débarquer directement à la Fnac, pour demander aux vendeurs de placer leur cassette en rayons. L'autoprod était née, et Neochrome avec.

 

Les deux-cent exemplaires s'écoulant à un rythme inespéré, mille exemplaires supplémentaires sont pressés. Puis deux-mille, puis cinq-mille, avant une réédition en CD quelques années plus tard (avec le fameux sticker "à prix ghetto !") ... Devenu objet collector, un exemplaire de cette première cassette estampillée Néochrome se négocie aujourd'hui pour une bonne centaine d'euros, preuve de l'aura véritablement légendaire du label. Ce premier opus aura deux suites : Néochrome 2 en l'an 2000, une cassette construite sur le même principe ("102 rappeurs en freestyle"), puis Néochrome (oui, ça commence à tourner en rond au niveau des blazes) en 2001, une première véritable compilation en CD -avec une dizaine de titres originaux et une dizaine d'instrus, et même un clip vidéo en bonus- sur laquelle on retrouve quelques noms qui feront les beaux jours du label, quelques années plus tard : Nysay, Seth Gueko, Sidi Omar, Granit, Diomay, Brasco ...

Avec le succès, l'équipe se structure, investit un studio professionnel, et commence enfin à produire des artistes. Sinik est le premier nom à sortir, avec le fameux street-CD intitulé En attendant l'album (2004), puis avec son premier véritable album en solo, La Main sur le Coeur, produit par Néochrome mais finalement édité par Warner. L'explosion soudaine de Sinik -et la réussite exceptionnelle qui s'en suit, avec disques de platine et tournées gigantesques- met les pleins-phares sur le petit label monté par Loko et Yonea. Avec plus de moyens, plus d'exposition, et plus de crédibilité, le duo se consacre désormais au développement de rappeurs encore complètement inconnus de la grande majorité du public -Ades, Seth Gueko, l'Unité de Feu- ou de recalés de l'industrie du disque -Grodash, Nysay, les X-Men.

En quelques années, Néochrome acquiert un statut bien particulier, et impose sa patte sur toutes ses productions. En ce sens, on se rend rapidement compte que la grande force artistique du label est aussi sa plus grande faiblesse commerciale : en permettant aux rappeurs de jouer à fond leur rôle, d'explorer leurs personnages et leurs univers respectifs en profondeur, Néochrome leur permet d'atteindre des sommets critiques. En contrepartie, cette spécialisation et ces backgrounds très marqués leur ferme la porte du grand public. En plus de cette prise de position très respectable mais difficile à gérer, de nombreuses difficultés viennent contrecarrer les plans d'expansion du label : des soucis en interne (qui conduisent au départ de Loko, puis à celui de Yonea), un nombre d'artistes affiliés énorme, une organisation bordélique ... Et puis, pas mal de rappeurs de chez Néochrome ont une fâcheuse tendance à ne pas savoir dépasser leur nature : sans personne pour les pousser, ils n'avancent pas sur leurs projets. Résultat, malgré des dizaines de projets produits et édités entre 2007 et 2010, tout le monde ne peut pas sortir en même temps -certains ne sortent même rien du tout- et l'impression globale, avec pas mal d'années de recul, est celle d'un petit gâchis : pas mal d'excellents disques, certes, mais également beaucoup de fantasmes d'auditeurs jamais aboutis.


Pour toujours et à jamais ?

Aujourd'hui, Néochrome peine à se restructurer, et surtout, à relancer la machine. La seule grosse tête d'affiche reste Seth Gueko, qui est en contrat chez Believe. Les artistes au plus fort potentiel grand public, notamment Nakk  et Zekwe Ramos, n'ont jamais percé, et ont fini sous d'autres horizons. Parmi ceux qui continuent de porter l'étendard Néochrome, on navigue entre l'hyper-productif Alkpote -qui se ramasse malheureusement dans les charts-, l'arlésienne 25G, et le toujours très discret Joe Lucazz. En somme, l'histoire se répète : sur le plan qualitatif, on touche le haut du panier, mais les sorties n'ont aucun impact commercial.

Depuis quelques années, l'écurie tente de se redonner un nouveau souffle en intégrant de nouveaux talents -notamment à travers la série de compilations Tirs Groupés-, mais jusqu'ici, aucun n'a su faire son trou -hormis peut-être, à petite échelle, Jason Voriz. Dans le genre, Billy Joe est le parfait exemple de ce qu'est un rappeur estampillé Néochrome : la gueule, l'univers, la dégaine atypique, la technique, l'amour des multisyllabiques ... et une exposition réduite à zéro. Son style très particulier ne lui assurera probablement jamais le moindre disque d'or, mais ses qualités sont réelles, et on pourrait tout de même s'attendre à le voir gravir quelques échelons. La sortie de son premier EP, La Petite Maison de la Tuerie, devrait lui permettre de passer un premier cap et d'installer son blaze dans le game -du moins, c'est tout le mal qu'on lui souhaite.

La prochaine sortie estampillée Néochrome arrive en juin 2016 : Sadisme et Perversion, nouveau projet -absolument grandiose- d'Alkpote. Bien que le plus rabelaisien des rappeurs français continue de clamer "Néochrome, pour toujours et à jamais" (ou, dans son style plus personnel, "suce ma putain de Néochrome-bite"), son activité de rappeur se concentre aujourd'hui bien plus autour de la French Bakery de DJ Weedim, ou de l'univers ténébreux de Butter Bullets, qu'autour du pôle néochromien. Alk n'étant pas éternel, le label serait bien avisé de lui trouver un successeur rapidement, sous peine de voir une grande partie de ses fidèles se désintéresser complètement des futures sorties.

Zekwe et Alkpote sortiront donc tous deux un projet le même jour. Comme un symbole de la perte d'influence de Neochrome, le beef entre deux des trois protagonistes du dernier grand projet commun de l'écurie (Neochrome Hall Star Game) a plus attristé les auditeurs qu’émoustillé leur amour du sang. Si Zekwe avait déjà quitté l'écurie bien avant cette sale histoire, on ne peut évidemment que regretter de ne plus avoir droit au moindre espoir de collaborations entre les deux essonniens, car leur association a toujours porté de jolis fruits, depuis Haine, Misère et Crasse jusqu'à Mongoldorak Remix.

Difficile de comprendre dans quelle direction s'orientera l'équipe Néochrome à l'avenir. Si la très faste période 2005-2010 semble révolue, l'explosion-surprise d'un nouveau Sinik reste possible. Mais ce genre de succès reste soumis à beaucoup trop de paramètres aléatoires pour se contenter de miser là-dessus. Il est nécessaire de renouveler le casting en place, et surtout, de développer les artistes à fort potentiel de la même manière que Seth Gueko, Alkpote ou Sinik ont été développés il y a une dizaine d'années. Et puis à l'heure où l'autoprod devient une norme et remplit les comptes en banque de Jul ou de PNL, il serait dommage que le label qui l'a quasiment inventé n'en profite pas un petit peu.

 

 

 


 

 

Photo : MAXPPP

https://www.youtube.com/watch?v=fHV2t01v0NU
Par Genono / le 13 juin 2016

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