Mon road trip avec Mike Banks

/ le 01 septembre 2013
Mon road trip avec Mike Banks
Quoi de plus extraordinaire que de visiter Détroit avec un sorcier de la techno comme Mike Banks. Plongée dans les quartiers les plus sombres de la ville avec un guide de luxe, qui n'accorde d'habitude aucune interview.

 

On m’avait prévenu. Il n’accorde pas d’interview, n’aime pas trop les journalistes, peu connaissent son visage. Mad Mike, musicien, producteur afro-américain, et surtout figure légendaire de la techno de Détroit, avec son label "Underground Resistance", (UR).  

Mike Banks en mixage pour Urban Revolution (UR), son label / DR

Depuis plus de trente ans, Mike Banks joue avec cette culture musicale enracinée dans l'histoire de la "Motor Town". « C’est un guerrier, […] militant de sa ville, […] avec lui c’est de l’undergound total, mais attention, Il va falloir apprivoiser le félin », m’avait averti son ami de longue date, le DJ français Laurent Garnier

     
Après des jours de négociations, des mails, des textos, des coups de fils échangés avec son manager, des rendez-vous reportés, enfin l’écran de mon téléphone affiche le message providentiel : « On t'attend dans une demi heure sur W. Grand Boulevard, au siège de UR».

Dans le voisinnage de Mike Banks © Gaele Joly, Le Mouv'

Il est 15h45, je sonne à la porte d’une jolie maison, bien retapée, sur ce triste boulevard de Midtown. On m’ouvre, j’attend dans le vestibule où trône sur les murs des dizaines de vinyle techno, comme les reliques d’un glorieux passé résolument enterré. Mike Banks surgit.

De ses yeux perçants, il me jauge, me questionne, me teste. Avec lui, j'ai l'impression de passer un examen de conscience. Au terme d’une longue demi-heure d’argumentations, le couperet tombe … C’est oui. Soulagement. Mike prend les clefs de ma voiture, et c’est parti pour cinq longues heures d’errance dans les endroits les plus sombres de la ville.

"Ici, tu entres en enfer"

Mike Banks, il est comme Détroit, habité par des années de souffrance. La quarantaine, une allure de « bad boy »,  voix rauque, visage marqué, un regard intense, c’est un homme « inspiré par la lutte afro- américaine des années 60 », raconte son ami, Laurent Garnier, dans l’édition augmentée de son dernier livre « Electrochoc ».  

Enfermés tous les deux dans l’habitacle, dans ce tête-à-tête privilégié, Mike Banks déroule son flow lent et continu. Il veut montrer, quartier par quartier, cette ville fantôme qui tombe en ruine, habitée par des ombres. 100 kilomètres carrés de terrain vague, sur les 350 kilomètres que compte Détroit carrés, c'est la taille de Paris.

Une usine désaffectée parmi d'autres © Gaele Joly, Le Mouv'
   

Le long des boulevards, les maisons, les magasins, les églises, les bars, les hôpitaux sont vides, abandonnés, dévorés par les herbes folles. La nuit tombe et l’atmosphère s’alourdit un peu plus. La moitié de la ville n'est pas éclairée, faute d'argent publique.

Mike prend à droite au coin de la rue : « Ici, tu entres en enfer ». Sentiment mêlé d'effroi et de fascination.

 

Eux, ce sont les gens qui n'ont pas de maison, ces gars-là, ils n’ont pas d'espoir. Regarde. On ne distingue pas leur visage. Tu comprends ça ? Ils ont perdu leur âme. Je regarde cette merde, y'a rien pour eux ici, c’est comme s'ils n’existaient pas.


 

 
 
 

 

 

Détroit a été classée l'an dernier par le magazine Forbes, pour la quatrième année consécutive, la ville la plus dangereuse des Etats-Unis, avec 400 morts par balles.

La police met 58 minutes pour intervenir, contre 11 minutes au niveau national

 

 

 

 

 

Il fait noir, on avale des kilomètres, avec en toile de fond, ce sinistre paysage, et on dirait que Mike cherche à m’effrayer.  Il gare la voiture devant l'usine automobile désaffectée de Packard, fermée en 1950.

 

Là, ils ont trouvé une jeune femme mercredi. Une mère de 3 enfants, elle était étudiante. Des gars l'ont attrapée, ils l'ont violée et tuée. Alors oui, ces friches ça peut être fascinant, mais là c'est devenu très dangereux.


 L'usine Packard de triste mémoire © Gaele Joly, Le Mouv'    

S’il est un homme en colère, Mike Banks apprécie la nuance. Deux heures qu’on roule, il est temps de changer de décor. Nous voilà sur 8 mile road, frontière invisible qui sépare le centre-ville de Détroit, où vit 85 % de la communauté noire, des banlieues chics de la ville, éloignées des gangs, de la drogue et de la misère.

« Là, toi tu vas ressentir du soulagement, et moi, de la tension », me dit Mike, au moment où ont franchit la ligne : « Si on croise la police ils vont se dire mais qu'est ce qu'il fout là lui. C'est une guerre invisible ». Une guerre invisible entre deux mondes qui parfois se croisent, et se mélangent, aussi. Un paradigme mis en lumière dans 8 Mile, l'excellent biopic d'Eminem réalisé par Curtis Hanson.

On retraverse Détroit, on roule depuis 4 heures et nous voilà dans ce quartier du centre-ville près de la rue Rosa Park, à deux pas des studios historiques de la Motown. Ici, les classes moyennes sont revenues, attirées par des loyers bons marchés. « Voilà ce que j'aime, à Détroit », me dit Mike, « quand il y a un mélange ».

Les studios Motown (cc) djtansey
  

Après une escale à « Mexican Town », le quartier latino et animé de la ville, où on dévore trois tacos, il est 20h45, on rentre. Mike doit retrouver sa petite fille de 7 ans, qu’il adore, et dont il me montre les photos sur ton téléphone portable.

Il se tourne vers moi : « C'est marrant ces blancs qui aiment bien rencontrer des noirs », me dit il, avec un sourire. Une réflexion qui en dit long sur cette ville, qui pour lui respire encore l'odeur de la ségrégation.

Retrouvez tous nos reportages au cœur de Détroit par ici.

/ le 01 septembre 2013

Commentaires