Migos, les vrais Black Beatles !

Par Yérim Sar / le 26 janvier 2017
Migos, les vrais Black Beatles
Le trio de Géorgie sort son second album ce vendredi 27 janvier, et c'est peu de dire qu'il est attendu. Retour sur la success-story du groupe le plus représentatif de sa génération.

Un peu moins de quatre ans après leur explosion, les membres de Migos semblent enfin atteindre leur but avec la sortie imminente de Culture. Salués par Donald Glover en pleine cérémonie des Golden Globes, adulés par toute une jeunesse, les rappeurs se sont faits une place de choix dans la pop culture, et c'est tout à fait mérité.

Machine à tubes

Même si leurs premiers faits d'arme remontent au-delà, l'existence médiatique et tubesque de Quavo, Takeoff et Offset démarre en 2013 avec la tape Y.R.N, pour Young Rich Niggas. Les morceaux Versace et Hannah Montana les installent immédiatement dans les hitmakers incontournables : les radios et les clubs mordent à l’hameçon, et leur science du refrain entêtant qui consiste la plupart du temps à répéter un mot ou deux jusqu’à l’overdose fonctionne à plein.

 

Il faut dire que, autant en termes de couplets que de refrains, on a affaire à un assemblage foutraque de gimmicks qui rentrent dans la tête pour ne plus jamais en sortir, et forcément, sur la piste de danse, ça fait toujours son petit effet. L’alchimie du trio et leur bonne humeur constante fait également beaucoup ; rappelons qu’ils ont des liens de parenté, Quavo étant l’oncle de Takeoff et le cousin d’Offset. Que ce soit sur scène ou en studio, les bonhommes sont très complémentaires, parfois au point qu’une oreille distraite peut avoir bien du mal à les distinguer, ce qui explique la confusion de Rohff à leur sujet.

 

Le choix de prods est pour beaucoup dans leur succès. Les Riri, Fifi et Loulou de la trap ont digéré leur influence première, à savoir Gucci Mane qui les a rapidement repérés (et c’est suffisant comme gage de qualité, vu le flair assez infaillible du monsieur). Ils avaient également une connexion moins glorieuse avec Soulja Boy, dont on peut retrouver ici et là des traces ne serait-ce que dans le côté machine à tubes un peu enfantins. Zaytoven, Dun Deal et Murda Beatz ont, parmi d’autres, façonné le son et l’esthétique des bangers de Migos.

Leur force réside aussi dans cet équilibre : ils ont le côté calibré d’un boys band mais n’ont pas le côté fabriqué de toute pièce d’un groupe comme Rae Sremmurd, font des tubes incroyablement mainstream basés sur des gimmicks façon Soulja Boy tout en conservant leur aura de trap assez sombre, ils peuvent se laisser aller niveau humour et wtf mais ne sont pas non plus considérés comme des extraterrestres à la Young Thug...

 

Mixtapes à foison au détriment des albums

Partant de là, leur réussite semblait programmée, mais cela a été un peu plus compliqué que prévu. Il ne faut pas oublier que le groupe est relativement jeune. Du coup, ils sont certes surdoués dès qu’il s’agit de construire des hits pour les clubs, mais la construction d’un album qui doit être cohérent de A à Z demande plus que ça. Vient ensuite ce qui peut être considéré comme à la fois un avantage et un inconvénient : l’école Gucci Mane repose avant tout sur la profusion de mixtapes, mais côté projets officiels, ça coince. Migos a une discographie incroyablement fournie en projets annexes, tapes dans tous les sens et collaborations, mais Culture est seulement leur second album officiel en bientôt 7 ans d’existence. Du coup, leur premier album Yung Rich Nation a été une semi-déception pour pas mal de fans. D’un côté, les rappeurs étaient toujours aussi forts dans leur domaine, mais rien ne différenciait le disque d’une simple mixtape qui compilerait des tubes. Cela a malheureusement engendré une petite réputation de groupe-qui-sait-faire-des-hits-mais-qui-ne-sait-pas-faire-un-album, puisque certains préféraient leurs mixtapes (on vous conseille d’ailleurs leur tapes Rich Nigga Timeline et No Label 2 qui contiennent nombre de pépites).

 

Le running gag des Beatles

Si vous scrutez vaguement la toile et la presse rap spécialisée d’outre-atlantique, vous avez pu parfois tomber sur une étrange comparaison entre Migos et les Beatles. C’est même allé jusqu’au point où le magazine Complex a listé 10 raisons pour lesquelles Migos est supérieur au groupe britannique. Au-delà de l’aspect viral d’un tel parallèle, qui vise surtout à amuser la galerie, glorifier son groupe préféré et accessoirement provoquer des crises d’hystérie à tout fan de rock qui se respecte, ce running gag est très révélateur de la place acquise par Migos dans l’inconscient collectif noir américain. Ce ne sont pas les plus gros vendeurs, loin de là. Ce ne sont pas non plus les plus reconnus des rappeurs (le côté trop gimmick de leur musique freine beaucoup de puristes attachés à la conception classique du flow, etc). Pourtant, ce sont assurément les plus représentatifs de leur génération. Ceux qui, sans en être forcément conscients, ont fourni la B.O. de toute une jeunesse qui va de soirée en soirée, de problèmes d’argent et d’embrouilles en tout genre, avec une bonne dose de je m’en foutisme et d’énergie juvénile pour harmoniser tout ça.

 

Et c’est là qu’on touche un point essentiel par rapport au succès du groupe. Migos est rarement, si ce n’est jamais, le premier ou le seul à ramener un nouveau concept dans le rap. Mais ses membres sont les plus efficaces et les plus rapides à les assimiler le plus naturellement du monde, sans donner l’impression de faire le moindre effort, au point que l’on finit par ne retenir qu’eux. Concrètement, on name-droppait des marques de luxe avant eux dans de très nombreux couplets egotrips ; mais leur façon acharnée de le faire avec le refrain de Versace les place illico en tête de proue.

De la même façon, l’évolution du fameux « flow trap » très saccadé, qu’on peut faire naître à peu près avec Project Pat puis évoluer via de nombreux intermédiaires comme Gucci Mane, semble atteindre son point culminant avec eux, qui poussent le découpage presque robotique des syllabes encore plus loin, quitte être un peu lourds à écouter au début ; là encore ils n’ont rien inventé mais parviennent à s’approprier un style en le poussant à son paroxysme.

Le name-dropping de personnage public existait évidemment bien avant leur succès, mais leur utilisation stakhanoviste à partir du morceau Hannah Montana fait presque penser aux auditeurs que ce sont eux qui ont lancé cette mode de morceaux où le titre et le refrain consistent juste à évoquer un nom propre qui relève la plupart du temps d’une analogie assez basique (Hannah Montana est blanche, la cocaïne est blanche, ça suffit amplement). De la même façon, dès qu’une expression un peu nouvelle apparaît, ils sont les plus efficaces pour la populariser, que ce soit Bando avec le titre éponyme à l’époque ou Look at my dab : on sait bien qu’ils n’ont ni inventé le dab ni été les premiers à en parler dans leurs lyrics mais ils gardent cet étrange pouvoir d’hypnose qui fait qu’on les identifie plus facilement que les autres.

 

D'ailleurs peu de gens l'ont remarqué, mais leur façon de scander "Versace-Versace-Versace" se rapproche beaucoup de la diction du méchant Janemba dans Dragon Ball Z le film, quand il hurle son propre nom Janemba-Janemba-Janemba. Il est probable que personne ne reconnaisse jamais officiellement cette influence mais cela nous amène à un autre point très important dans la démarche du groupe : le côté cartoonesque.

Si le Bricksquad de Gucci Mane et ses amis était déjà franchement décomplexé, les trois zozos de Migos, plus jeunes encore, ont dans leur ADN cette alliance un peu étrange qui leur permet d'aborder des thèmes très durs ou crus en conservant une image assez sympathique, joyeuse voire inoffensive. Soit en renforçant le côté festif en parallèle, soit en passant volontairement pour des crétins décérébrés, ce qui atténue toujours la dureté du propos et/ou leur méchanceté (essayez, ça marche vraiment). C'est également pour ça qu'on n'est presque pas surpris de les retrouver au milieu d'un orchestre classique, interpréter tranquillement leurs morceaux le plus naturellement du monde.

 

La consécration ?

Ces derniers temps on a vu les trois rappeurs multiplier les featurings avec des têtes d'affiche, signer en management chez G.O.O.D Music, et surtout, enchaîner un quasi-sans-faute en terme d'extraits lâchés pour annoncer leur nouvel album, Culture. En parallèle, une nouvelle forme de reconnaissance, plus classieuse et officielle, est venue souligner leur travail. La tirade de Donald Glover aux Golden Globes (complété par une interview backstage où il a à nouveau sorti la super comparaison avec les Beatles, la tradition) et la popularité du morceau Bad and Boujee, repris un peu partout par tout le monde placent à nouveau Migos dans une position que beaucoup envient.

 

Il faut aussi signaler que les soucis judiciaires de certains membres sont maintenant à peu près derrière eux, et que, les années passant, il est assez logique que le trio soit prêt à passer à la vitesse supérieure : canaliser leur talent brut pour arriver à construire un album digne de ce nom. C'est là que l'on jaugera vraiment du succès de Culture : l'enjeu est de livrer un projet à la hauteur du potentiel des zigotos et de l'aura qu'ils ont développé au fil du temps.

Et sinon ça c'est une vidéo du groupe qui lit un livre pour enfant en mode trap sur l'instru de Bad and Boujee. C'est là qu'on voit que les Beatles n'ont strictement aucune chance face à Migos, pour toujours et à jamais.

 

 


Crédit photo : Kevin Mazur / Getty Images

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Par Yérim Sar / le 26 janvier 2017

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