Memphis : le côté obscur du Dirty South

Par Yérim Sar / le 23 mars 2017
Memphis, le côté obscur du Dirty South
Si la place prépondérante de la ville n’a jamais fait débat chez les amoureux de la musique, le jeune public a parfois tendance à oublier que sans M-Town, le rap n’existerait pas dans la forme qu’on lui connaît actuellement.

Musicalement, la place de Memphis est unique dans le paysage des USA. La ville qui a vu se développer des icônes comme B.B King (ou encore un certain Elvis Presley) a toujours été à l’origine d’une partie des légendes de la musique noire américaine. Ce n’est pas un hasard si Stax, le mythique label de soul, y avait ses quartiers. Mais ça, c’était avant.

Dès la fin des années 80, les clubs qui réunissent la jeunesse de la ville adoptent un son certes dansant mais beaucoup plus sombre que partout ailleurs dans le pays. Les productions à base de TR-808 envahissent déjà les pistes de danses, portées par des ambiances bien plus offensives qu’à l’accoutumée. Attention, ce n’est pas spécialement un attrait pour la violence, c’est juste en partie lié au style de danse qui se pratique dans la ville. L’arrivée en grandes pompes du Gangsta Walk et surtout du « buckin & jookin » s’accompagne d’une bande-son adéquate. Cette danse typique du secteur a perduré jusqu’à aujourd’hui. Vous ne voyez pas du tout à quoi ça correspond ? C’est normal. Si vous êtes familiers des clips de Three Six Mafia, vous avez sans doute pris certaines gesticulations de Crunchy Blac pour le symptôme d’une simple excitation de mec bourré. En fait non, c’était du Gangsta Walk (que certains appellent d’ailleurs carrément le Memphis Walk).

 

Les valeurs sûres qui fournissaient les hits de cette 1ère époque pour les clubs étaient des DJ, les plus importants étant Spanish Fly, DJ Squeeky mais aussi DJ Paul et Juicy J, qui se sont rapidement reconvertis en rappeurs à plein temps. En parallèle de leurs activités sur les pistes de danse, ils commencent tous à inonder les rues de mixtapes durant une partie des années 90, des cassettes aujourd’hui disponibles uniquement sur internet, car rien ne se perd, tout se transforme.

 

Three 6 Mafia, les rois de Memphis

Leur identité de rappeurs se calque sur leurs instrus, qui fourmillent de samples issus du cinéma d’horreur : c’est là qu’ils trouvaient les boucles les plus oppressantes qui allaient de pair avec leurs beats lancinants. Si on ajoute à ça le fait que DJ Paul et son demi-frère Lord Infamous se passionnaient pour les documentaires sur les tueurs en série quand ils étaient gosses, on obtient rapidement un style qui ne ressemble à aucun autre. Parfaitement raccord avec leurs productions, les rappeurs optent pour un style jusqu’au boutiste en termes d’horrorcore, allant jusqu’à évoquer régulièrement des démons imaginaires, des couplets entiers centrés sur le diable, des meurtres sordides, du démembrement, etc. C’est ce qui a forgé le style de leur première formation le Backyard Posse, qui a ensuite évolué en Triple Six Mafia puis enfin Three Six Mafia. Au fil du temps, le crew s’est agrandi. À son apogée, leur collectif Hypnotize Minds comptait entre autres dans ses rangs Project Pat, Lil Wyte, Frayser Boy, La Chat, Gangsta Blac, Lord Infamous, Koopsta Knicca, Gangsta Boo, Crunchy Blac et bien sûr toujours Juicy J et DJ Paul. Ça commence à faire beaucoup mais pour reprendre les mots d’Alkpote « Three Six Mafia c’était comme un Wu-Tang Clan de Memphis, sauf qu’ils étaient tous forts. »

Pierre angulaire du rap de la ville, l’équipe s’est faite respecter en décrochant un succès populaire et critique, d’abord localement, puis chez leurs voisins sudistes, et à terme, nationalement et internationalement avec le single Stay Fly, l’album qui va avec et surtout l’Oscar décroché pour la B.O de Hustle & Flow.

 

Malheureusement la dream-team a perdu ses membres façon lépreux au fil des années, sans parler du décès de Lord Infamous. Actuellement Juicy fait son chemin en solo. En terme d’image, c’est un peu le Snoop de Memphis. Ses albums sont assez éloignés de son style de base, grand public oblige, mais tout le monde respecte sa carrière. Il garde un style qui s’est adapté à toutes les époques et une aura de sympathie qui le rend toujours populaire auprès des rappeurs (et des jeunes en général) qui continuent de l’inviter en feat sur leurs hits (Lil Wayne, Wiz Khalifa, A$AP Rocky). On parle quand même d’un type qui, après le succès et son Oscar, n’a pas hésité à enquiller des tapes avec Lex Luger, illustrées par des clips où le bonhomme descend de sa voiture avec chauffeur pour enterrer des ennemis dans les bois, ou simplement s’acheter du cognac chez l’épicier du coin, quand il n'interrompt pas un tournage pour aller draguer. On appelle ça un héros.

 

DJ Paul, à l’inverse, n’a fait aucune tentative d’ouverture, mais s’est replongé dans ses premières amours. Il a même rameuté tous les anciens membres restants afin de concocter Da Mafia 6ix, pour le plus grand bonheur des fans de la première heure.

 

Il ne faudrait pas pour autant limiter la ville à un seul crew, aussi important soit-il. M-Town, c’est aussi plusieurs autres rappeurs de légende.

 

8Ball & MJG

 

Les autres tauliers de la zone. À la fois rappeurs et beatmakers, le duo d'artistes est un peu le chaînon manquant entre les années soul de la ville et le côté rap. 8Ball et MJG préfèrent les lyrics directs aux gimmicks à gogo, optent pour des descriptions plutôt réalistes et exigent du respect en tant que rappeurs du Sud face au dédain du game. Ils ont également bien plus d'affection pour la culture pimp que pour les références aux films d'horreur et au surnaturel, qui ne font pas du tout partie de leur univers. Ils sont le pendant indispensable à Juicy J et DJ Paul, et surtout, tout aussi talentueux.

 

Tela

 

Tela représente la partie la plus festive de la scène, et pour cause, il vise d'abord l'ambiance des strip-clubs. Ici pas de côté ultra-violent ou particulièrement sombre, au contraire. Sur des prods de Jazze Pha, il développe dans son classique, l'album Piece of mind, un style connecté avec la culture Pimp, plutôt doux et mélodieux.

 

Playa Fly

 

Après une séparation pas très sereine avec le crew Three Six (d'où le son Triple Bitch Mafia), Playa Fly a prouvé avant tout le monde qu'il était quelqu'un. Dans son premier LP Just Gettin it on, sa voix unique le distingue, sa science du refrain chanté aussi, et il est aussi à l'aise sur des ambiances funky que sur des bases extrêmement sombres : pour une ville comme Memphis, c'est du deux en un.

 

Kingpin Skinny Pimp

 

Malgré son pseudo, Kingpin Skinny Pimp est un peu un cas particulier dans la mesure où son rap se rapproche plutôt d'un type de son sudiste, certes, mais extérieur à la ville. C'est en partie du côté d'Atlanta que se trouvent ses influences, en tout cas sur son premier album. Cependant, ses productions étaient assurées par des têtes de Memphis et comme son nom l'indique il avait un côté pimp rap assumé. Du coup, cela donne une fusion assez inédite qui lui a valu le respect de ses pairs, et du public.

 

Al Kapone

 

Véritable star dans sa ville, Al Kapone est passé du G-Funk très ghetto au Crunk (pas celui de Lil Jon hein) orienté pour faire bouger les foules tout en gardant son style gangsta. Il fait corps avec sa ville comme personne. Détail amusant et plus qu'intéressant pour son compte en banque : c'est lui qui a écrit le morceau phare du film Hustle & Flow ("Whoop that trick", rappé par le héros).

 

Mr Sche

 

Tête de proue de l'équipe Immortal Lowlife, Mr Sche est le roi de l'underground de la ville depuis de très longues années (ses débuts remontent à 1994 et il est toujours actif). Son style flirte autant avec le côté dark ou pimp que le réalisme le plus total. S'il n'a jamais connu de succès mainstream ou même national, Sche est ultra-respecté pour une raison simple : il gère son business de A à Z, en étant à la fois rappeur, beatmaker, réalisateur de clip, monteur, producteur, etc. C'est comme ça qu'il a pu structurer un modèle économique qui lui permet de vivre largement de sa musique. Le meilleur moyen de le découvrir est d'écouter le double album The World isn't enough, distribué par (cocorico) le label français Junkadelic. Il s'agit d'un best-of qui couvre sa carrière jusqu'à 2008, mixé par notre DJ Junkaz Lou national.

Gangsta Pat

 

Autre pionnier de M-Town, Gangsta Pat, fils du batteur Willie Hall (encore une tête de Stax, accessoirement membre des Blues Brothers) a été un des premiers à percer et le premier à décrocher une signature en major. S'il a commencé avec un style qui pouvait rappeler d'autres villes de la côte ouest, à partir de l'album Deadly Verses, il a imposé un style propre, entre roulements rapides et instrus plus sombres.

 

Tommy Wright III

 

Tommy Wright III a une place toute particulière dans le rap de Memphis. Son projet culte est Runnin-N-Gunnin, à la fois un solo et un opus collectif dans la mesure où toute son équipe rappe dessus. D'abord écoulé au format cassette de mains en mains (il a fallu attendre 2008 pour une édition cd), il est rapidement devenu culte pour le public local. Et c'est bien normal, c'est une synthèse presque exhaustive d'absolument toutes les tendances de la ville, de l'horrorcore au Pimp Rap. Le rappeur est l'archétype de l'indé underground qui fait absolument tout tout seul.

 

De nouvelles stars, mais un style en perdition

Selon le rappeur Miscellaneous, autre figure du secteur, la situation est tristement contradictoire : « on est la seule ville qui laisse ses légendes mourir. Dans nos boîtes, tu n’entends plus de Playa Fly, de Three Six ou de Project Pat, tu auras juste du Gucci Mane. On était trop occupés à vouloir sonner comme le reste du rap quand le reste du rap voulait sonner comme nous. » Et c’est une réalité, le côté sans frontière du rap américain d’aujourd’hui a de fait un peu gommé les spécificités de la ville, alors même qu’elle avait un impact sur tous les autres. Il y a ensuite un souci pragmatique ; les producteurs Drumma Boy et Jazze Pha sont ainsi partis s’installer assez rapidement à Atlanta. Pas par rejet de leur ville d’origine, mais simplement parce que ATL offrait plus d’opportunités et de connexions professionnellement parlant.

 

Quant aux nouvelles têtes d’affiche, elles ont choisi un style qui se veut actuel avant d’être local, et on ne peut pas le leur reprocher : leurs aînés étaient avant tout vus comme des bêtes de foire à l’époque. En plus, comme Yo Gotti le souligne dans plusieurs interviews, il n’y a pas eu de pont établi entre l’ancienne et la nouvelle génération. Il est normal que le rappeur qui porte en ce moment la ville sur la carte fasse avant tout ce qui lui plaît, d’autant qu’il est excellent dans son registre. En outre, il représente toujours Memphis à chaque occasion.

Young Dolph, son adversaire du moment pour une histoire de rivalité assez stupide, a une identité légèrement plus marquée par le style de la ville, mais ses collaborations avec d’autres rappeurs stars issus des 4 coins des USA l’ont amené à évoluer dans un style plus universel.

 

On reconnaît cependant toujours quelques stigmates dans sa façon de rapper. C’est moins le cas pour Don Trip, qui cultive une identité qui lui est propre. Là encore, il n’a rien à se reprocher dans la mesure où il est bien plus intéressant que bon nombre de rappeurs actuels, développant une signature personnelle via un soin apporté aux lyrics, à l’instar de son acolyte Starlito (à l’origine pas tout à fait de Memphis mais bon), également reconnaissable entre mille. Lorsque les deux s’associent cela donne la série de tapes Step Brothersqui sont des bijoux.

 

Une influence qui reste phénoménale

C’est sans doute l’aspect le plus impressionnant de la scène de M-Town. Au niveau de l’horrorcore, ils ont constitué un pôle aussi important que New York, même s’ils étaient moins reconnus, simplement parce qu’ils étaient du Sud. En gros, si Necro a été la version rap d’un film de Wes Craven (le défunt maître de l’horreur derrière Freddy KruegerScream, et plein d’autres), la joyeuse bande de la Three 6 était une série Z complètement folle où un nombre incalculable d’influences et de références horrifiques se battaient en duel pour notre plus grand plaisir, façon anthologie décomplexée des Contes de la Crypte. Sans parler de la période Chapter 1 – The End où ils étaient plutôt branchés ovnis et extra-terrestres en tout genre. Il faut ajouter le côté hommage de leurs samples qui allaient du générique des Contes de la Crypte au thème d’Halloween en passant par pas mal d’autres classiques de John Carpenter. C’est cet aspect assumé qui a traumatisé toute une génération et qui explique que plus de 20 ans après des rappeurs comme Denzel Curry ou des membres du Raider Klan continuent de clamer cette influence.

 

Vient ensuite le flow. Le regretté Lord Infamous et Project Pat ont inventé ce qu’on appelle aujourd’hui communément le flow trap. Le côté exagérément saccadé qui a été retravaillé par un nombre incalculable de MC’s, Migos étant les plus emblématiques, à la base, ça vient d’eux. Ce n’est pas un hasard si dans le morceau Birds of a feather, Gucci Mane lâche tranquillement « I still say that Project Pat is my favorite rapper ».

Enfin, et c’est paradoxalement l’aspect le plus méconnu du grand public alors que c’est le plus important pour la musique : les instrus. En terme de style, l’utilisation de la 808, et la façon de travailler les boucles piano/violon aux antipodes de ce qui se faisait partout ailleurs a engendré deux sous-genres qui ont « légèrement » changé la face du rap actuel. À savoir le Crunk, puis la Trap. Si l’on reste cantonné à l’aspect commercialisé et estampillé officiellement, les deux registres sont vus comme venant d’Atlanta. Mais leurs racines appartiennent à Memphis.

 

Lil Jon l’avait reconnu à plusieurs reprises, et les producteurs de la trap contemporaine que sont Mike Will, Lex Luger et bien sûr Drumma Boy n’ont jamais eu honte de revendiquer cette filiation évidente. Des tubes actuels de Mike Will au H.A.M de Jay-Z et Kanye, ce type d’instru est une évolution naturelle des bases posées à Memphis.

Et c’est peut-être le côté positif pour l’avenir. Memphis n’a presque plus besoin d’exister en tant que scène active et identifiable pour subsister. Leur identité sonore a déjà envahi les hits du monde entier. Le seul problème est de reconnaître la source.

On va finir sur une petite sélection maison.

 

 

 

 

 

 

 

Et les petits jeunes qui n'en veulent :


 

 


Crédit photo : Astrid Stawiarz / Getty Images

 

 

 

Par Yérim Sar / le 23 mars 2017

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