Mala : le plus grand soldat du rap français ?

/ le 12 août 2016
Mala : le plus grand soldat du rap français ?
Membre essentiel de Beat 2 Boul, Malekal Morte ou 92i et auteur d'un seul album devenu culte, Mala a marqué les fans de rap sans jamais atteindre une large reconnaissance publique. Portrait d'un artiste humble et fascinant.

Actif depuis deux décennies, tout en restant volontairement à l’extérieur du game et des éventuelles tendances, Mala est un excellent point de repère pour tout auditeur chargé de retracer son propre rapport au rap. Toujours présent dans l’ombre sans jamais se placer au centre de la scène, il constitue en quelque sorte un personnage de fond historique : là où les rappeurs apparaissent et disparaissent au gré des buzz et des crashs dans les charts, Mala est toujours resté à la même place sans poser de question à personne. Et avec le recul, ce qui a pu être interprété comme un manque d’ambition s’est avéré le moyen le plus sage de perdurer : comme le dirait Max Rockatansky, pour faire une longue route, il faut du carburant, et il faut donc éviter de s’enflammer.

Paradoxe ambulant, Mala est devenu un vétéran du rap français tout en restant un éternel rookie. Illustration de cette ambivalence, son rapport au reste du game : d’un côté, il apparait très distant, dispensant un couplet tous les deux ans, et ne se mélangeant pas aux rappeurs du circuit –comme s’il était au-dessus- ; de l’autre, ses apparitions sporadiques se font souvent aux côtés d'emcees très peu médiatisés (Moon’A, Yeuss, Oblik …), donnant l’impression d’être finalement très accessible.

Autre illustration de l’image très paradoxale de Mala : s’il enchante la critique comme peu d’autres, il peine à rassembler les foules et à enthousiasmer le grand public. Sa longue relation avec Booba en est d’ailleurs l’analogie la plus parfaite : plus proche de la lumière que la grande majorité des rappeurs français, il est resté dans l’ombre imposante de son poto sans jamais pousser pour se frayer une place plus haut. Un peu comme une guest star, on a vu Mala apparaitre sur chaque album du Duc jusqu’en 2012, le temps d’un ou deux titres, sans jamais le voir réclamer une part plus grosse, et acceptant sans sourciller son rôle de « pote du héros ».

 

Pourtant, Mala, avec son timbre de voix puissant, sa personnalité artistique très marquée, son caractère plus dominant que dominé, et surtout, son talent hors-normes, avait tout pour s’imposer comme un personnage à part entière, pour devenir une véritable rock-star du rap. Trop en avance sur les tendances, trop en dehors du système … en somme, trop dans la vie réelle, et pas assez dans le game. Mala n’a jamais voulu devenir une star. Un seul album solo -presque expérimental-, un prochain projet plus ou moins annoncé depuis une demi-douzaine d’années, et jamais la moindre trace de starification, là où chaque rappeur validé de près ou de loin par Booba se sent immanquablement pousser des ailes.

 

« Mala, le malade de la Malekal Morte »

La carrière solo de Mala renvoie immanquablement à son parcours en groupe avec la Malekal Morte –et, plus globalement, avec le Beat2Boul-, avec les mêmes qualificatifs applicables : apparitions sporadiques, aura presque mystérieuse, nom mythique pour les connaisseurs mais presque inconnu du grand public. Quand Mala, Brams et Issaka débarquent au milieu des années 90, une certaine obscurité entoure déjà le trio. Et si la Malekal est évoquée dès 1994 au sein du crew, il faut attendre la sortie du EP Dans la Sono pour découvrir le timbre de voix de Don Milouzi et ses comparses. Ce premier titre, Catch à l’arrière, représente lui aussi plutôt bien ce que sera la carrière du rappeur pendant les deux décennies suivantes : trop confidentiel pour le grand public, mais presque légendaire pour les grands amateurs de rap.  Et la suite est du même acabit : à chaque fois que la Malekal apparait, le moment reste dans les mémoires, et les titres en question traversent les époques sans jamais défraichir : 92i  (Mauvais Œil), Stargate (Compilation 45 Scientific), Appelle l’ONU (Sang d’encre), 100-8 Zoo (Temps Mort) … Un titre par an en moyenne, et pas la moindre trace de projet concret pour le groupe. Brams, Issaka et Mala sont dans le rap, certes, mais surtout dans d’autres choses. La musique est une manière comme une autre de se faire plaisir et de s’échapper temporairement du quotidien. Si les fans ont pu railler le manque de productivité du trio, avec quelques années de recul, il s’est avéré salutaire : moins de déchets, moins de déceptions, et une attention particulière portée aux rares titres publiés.

 

Finalement, l’album Himalaya (2009), seule sortie solo de l’un des membres du groupe, apparait quasiment comme une anomalie, tant la Malekal semblait destinée à se contenter de répondre aux invitations de sa famille musicale (Lunatic, LIM, Nysay … en gros, le Pont de Sèvres) sans jamais se lancer dans des projets de plus grande envergure. Et si le terme « OVNI » est souvent galvaudé dans le rap français, balancé à tort et à travers pour qualifier tout disque n’entrant pas dans les cases prédéfinies, il semble inventé pour qualifier Himalaya, l’un des albums les plus sous-estimés de toute l’histoire du rap.


Star des bandits

Avant d’évoquer Himalaya, il convient de restituer le contexte dans lequel il est sorti. En 2009, le rap français est moribond. La scène dite « consciente » est en perte de vitesse, mais aucun sous-genre ne semble encore taillé pour prendre la place dominante. L’autotune n’en est qu’à ses balbutiements, et la majorité du public voit d’un très mauvais œil l’arrivée de cet outil robotique, tout comme il voit d’un mauvais œil les tendances gangsterisées qui s’importent des Etats-Unis. 0.9, dernier album en date de Booba (2008) n’a pas été compris, principalement à cause de ces deux facteurs. En ce sens, Himalaya, qui s’aventure sur ces deux terrains avec conviction, arrive dans un contexte bien peu propice.

Et le moins qu’on puisse dire, c’est que Mala est arrivé en laissant de côté toute trace de concession musicale. Samples d’eurodance, grosses nappes de synthé découpées à la truelle, envolées criardes, onomatopées beuglées sous autotune : il est assez incroyable de réécouter cet album aujourd’hui, tant il semble actuel. Là où le rap français a tendance à reproduire les tendances américaines avec 2, 5, 10 ans de retard, Mala a pris tout le monde de court, en anticipant les futures tendances US, avec une demi-douzaine d’années d’avance. Difficile pourtant de le considérer à l’avant-garde, tant personne n’a suivi à l’époque. Il serait inapproprié d’imaginer que Mala est allé influencer la scène transatlantique alors qu’il n’a pas trouvé le moindre écho en France, mais force est de constater qu’il a tout de même su –bien involontairement- explorer des pistes encore vierges et construire un univers musical de toutes pièces, sans la moindre base, faisant preuve, à l’inverse de 99% des rappeurs français, d’une créativité réelle.

 

Incompris –voire ignoré- par la majorité du public, Himalaya n’est pas un franc succès à sa sortie. Sur le plan critique, la moisson est, sur le coup, plutôt mitigée : hormis chez quelques passionnés aux goûts plus raffinés que les autres, beaucoup restent hermétiques à la démarche musicale de Mala. Certains reviendront d’ailleurs sur leur opinion à quelques années de distance, se rendant compte qu’Himalaya, un disque difficile à assimiler, était simplement trop en avance sur son époque, se rendant presque coupable d’anachronisme. En effet, même sur le plan de la forme, Mala disposait déjà des caractéristiques qui font le rap d’aujourd’hui : plus axé sur les ambiances que sur le fond lyrical, avec notamment ces successions d’onomatopées, de gimmicks et de groupes nominaux plus intéressants pour leurs sonorités que pour leur sens. Si le rap français devait lui trouver un héritier, on citerait immanquablement les noms de Kekra, de S-Pion, voire du Benash de Larmes.

"O.G ! O.G ! Ozzo Geezee !"

Malheureusement pour sa fan-base, cet album est resté une anomalie dans la carrière de Mala, et plus largement, de la Malekal Morte. Depuis, le rappeur boulonnais est retourné à son rythme dispersé, son année la plus active (2015) correspondant à la sortie de la seule mixtape solo de son comparse du 92i, Djé, sur laquelle Mazalaza apparait sur 4 pistes. Derrière la façade froide et solitaire, notre homme semble en effet bien plus stimulé par les effets de groupe que par une éventuelle carrière solo. Plus qu’un désintérêt pour l’aventure solitaire, cette situation s’explique par deux facteurs : premièrement, Mala se veut un « homme de l’ombre », plus à l’aise dans le fond de la scène qu’en plein centre ; deuxièmement, il continue de considérer la musique comme une activité secondaire, malgré tout le soin apporté à ses créations.

 

« Dans l'coeur bat l'chant d'la haine, d'un noir sous scellé »… Il est presque étonnant de constater que l’album de Booba qui correspondrait le plus au fond du personnage de Mala, Nero Nemesis, est celui qui sanctionne définitivement la fin de la relation artistique entre les deux -D.U.C ayant déjà laissé quelques indices. L’un et l’autre continuent d’affirmer –officiellement comme en privé- qu’aucune brouille n’est venue entacher leur parcours commun. On peut se féliciter de voir deux rappeurs capables de prendre leurs distances sans éclabousser la place publique de leurs aigreurs respectives –cas suffisamment rare pour être souligné-, tout comme on peut regretter de ne pas voir Mala et Djé avoir une place de choix près du trône, à l’heure où Booba s’ouvre enfin au reste du game, pousse ses acolytes via ses propres médias, et freestyle avec Damso, Niska ou Kalash –imaginez Mala au beau milieu, un véritable carnage.

Beat 2 Boul, Malekal Morte, 92i, et aujourd’hui OG Gang … plus soldat en mission collective que leader autonome, Mala continue de rouler sa bosse, trouvant toujours un partenaire consentant pour se partager une piste. Les collaborations avec Booba ont cessé –au grand dam de tout amateur de classiques, tant chacune de leurs collaborations apparaissait comme le point d’orgue de chaque album du Duc-, le 92i originel s’est dissous, et la Malekal, depuis la disparition tragique de Brams- n’a plus vraiment de raison d’exister artistiquement. Distillant tout de même une à deux fois par an un nouveau couplet, suffisant pour appéter son public et le laisser espérer une suite à Himalaya, Mala fait donc son trou avec Djé, ou avec quelques noms inconnus du grand public, ayant malheureusement tendance à finir –bien involontairement- en faire-valoir.

 

Sept ans après le seul véritable projet de sa discographie, Mala pourrait placer, dans les mois –ou les années- à venir, deux nouveaux bébés dans les bacs. Un EP, Diamant Noir, et une mixtape, Ghostfather ont été officiellement annoncés, sans qu’aucune date de sortie n’ait filtré … la situation pourrait sembler inconfortable, mais s’avère plutôt rassurante quand on connait la relation compliquée entre rappeurs français et délais. Mala sortira de sa tanière quand il sera prêt, quand il aura décidé de poser un orteil dans la lumière. Un petit pas pour l’homme de l’ombre …

 


Crédit photo : Mala / Facebook

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/ le 12 août 2016

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