Mafia K'1 Fry : légendes et réalités

Par Genono / le 27 avril 2016
Mafia K'1 Fry : légendes et réalités
Incarnation de la réalité des quartiers et détentrice d'une aura presque mystique la Mafia K'1 Fry occupe une place unique parmi les collectifs du rap français. 18 ans après son premier projet "Légendaire", l'équipe du 94 semble mériter plus que jamais ce titre prémonitoire

Bientôt dix ans après la sortie de son dernier projet collectif, la chimère d’un retour de la Mafia K’1 Fry continue de hanter les auditeurs de rap français. Jamais conclue officiellement, l’aventure initiée en 1995 a connu son apogée au cœur des années 2000, avec en point d’orgue un disque d’or en 2007. Réunissant  des têtes d’affiche comme Rohff ou le 113 avec des rappeurs à l’exposition plus limitée, la Mafia K’1 Fry a autant fait parler d’elle pour la qualité de sa production musicale que pour l’aura presque mystique qui l’entoure, entre faits divers et légendes urbaines savamment entretenues.

Une composition d’équipe très fluctuante

En 1995, quand Douma balance presque innocemment « tu peux pas test’ la Mafia K’1 Fry », il ne sait pas encore qu’il vient de prononcer pour la première fois un nom dont on parlera encore avec émerveillement deux décennies plus tard. Définir une formation-type de la Mafia K’1 Fry est terriblement difficile : entre décès, départs volontaires, retours, inimitiés, absences temporaires, l’effectif du collectif a fluctué sans cesse. Le seul cas de Kery James suffit à illustrer le propos : membre fondateur de la Mafia avec ses acolytes d’Idéal J parmi lesquels DJ Mehdi, il disparait du milieu du rap en 1999, revient en 2001, quitte le collectif en 2003, revient en 2007, et annonce un retour –qui n’arrivera jamais- en 2013.

Autre figure importante du game, Rohff a lui aussi joué avec sa présence au sein du groupe, en le quittant, puis en revenant, avant de considérer que la Mafia K’1 Fry ne l’avait pas assez soutenu à certaines étapes de sa carrière, puis de sous-entendre un retour de la Mafia … Un peu à l’image de la carrière de Rohff, son implication au sein du collectif a soufflé entre le très chaud, le tiède et le glacial.

Moins instable, le 113 apparait sur tous les projets du groupe, sans jamais faire de vagues. Le succès du trio, associé à ceux de Rohff et de Kery James en solo, ont d’ailleurs permis à la Mafia K’1 Fry de trouver un nouvel essor et une résonnance nationale. Poussés vers le haut, d’autres membres du collectif ont su s’engouffrer dans la brèche ouverte à la fin des années 90, notamment Intouchable, qui a su capitaliser sur le succès de son featuring avec le 113, Hold Up.  A la même période, Intouchable subit cependant les disparitions consécutives de trois de ses membres : Mamad, Las Montana et M.S.

 

Hormis les têtes d’affiches, et quelques noms que l’on retrouve de manière constante sur tous les projets du groupe – Manu Key, OGB, Karlito- les contours  réels de l’effectif K'1 Fry sont difficiles à délimiter. D’une part, il y a les membres fantômes, ceux dont on évoque régulièrement le nom sans jamais connaitre leur implication dans le collectif. Ensuite, il y a les membres de l’ombre, ce qui œuvrent sans forcément être rappeurs : beatmakers, danseurs, ou membres du staff. Ensuite, il y a les non-membres, que l’on associe à la Mafia K'1 Fry, qui gravitent autour, mais qui n’en ont jamais fait partie. Enfin, il y a tous les membres de la Mafia K’1 Fry dont les activités n’ont aucun lien –direct comme indirect- avec la musique.

 

Mafia cainf et alentours

Si vous avez posé le pied dans un collège ou un lycée de banlieue de banlieue entre 2003 et 2007, votre regard a forcément déjà croisé un sweat ou un t-shirt orné du logo Mafia K'1 Fry. A l’époque, toute une génération était réunie par les codes portés par Rohff et consorts. Biberonnés aux clips de Pour Ceux et Balance, les têtes blondes ou crépues se retrouvent dans le style très authentique et très rue du collectif.

Illustration de la portée de l’influence du groupe, certains magazines rap de l’époque publiaient même des « dicos de la Mafia K’1Fry », détaillant à la manière du Dico de la Zone, le vocabulaire très argotique employé dans La Cerise sur le Ghetto (rabzouz, bicrave, rajeul). Malgré l’aspect un brin ridicule de la démarche -et surtout de sa mise en œuvre, tant les définitions très solennelles de ces termes prêtent à rire-, elle met en lumière un fait bien réel : d’abord adressée aux quartiers populaires, la musique de la Mafia K’1 Fry touche toutes les couches de la population, et intrigue un public plutôt éloigné des préoccupations des habitants des cités d'Orly, Choisy ou Vitry. Conséquence, on essaye de comprendre le vocabulaire du 94 jusque dans les lycées huppés parisiens, les adolescents du XVIème portent des sweats à capuche siglés du logo MF, et black-blanc-beurs-jaunes-gris se retrouvent autour des hymnes de rue que sont Pour Ceux ou Au Bon Vieux Temps.

Pour Ceux est un titre particulèrement marquant pour plusieurs raisons. D’abord, parce qu’il réunit toutes les grosses têtes du collectif, hormis Kery, qui a quitté la Mafia à ce moment –mais qui reviendra plus tard … oui, c’est difficile à suivre. Karlito, Manu Key, Rohff, le 113, Intouchable et OGB, tous au top de leur forme, et en pleine démonstration de force. Ensuite, la prod de Jakus, et surtout ce sample du groupe Fire, est absolument exceptionnelle. Et surtout, ce clip, l’un des plus marquants de toute l’histoire du rap français, et précurseur de toute la frange de vidéos sur le même thème « cinquante nuances de mecs de tess qui hurlent en arrière-plan ».

Réalisé par Kourtrajmé, ce clip qui n’a pourtant rien de très original dans le concept, a attiré l’attention par son authenticité sans calculs. Des cuisines d’un grec à un lynchage par des pitbulls, le panel est large et représentatif des bons comme des mauvais côtés de la banlieue. Aucun parti pris, le sujet est évoqué de manière très terre-à-terre, sans moralisme ni apologie.

 

K-Sos for life

Un point est particulièrement frappant dans ce clip : la mentalité « cassos ». Têtes cabochées, dentitions en champ de bataille, et personnages incernables … une véritable photo de famille de têtes brulées. Une cassocerie tout à fait assumée et presque surjouée, qui dénote à l’époque avec le très grand sérieux dans lequel s’enferme le rap depuis toujours. Les membres de la Mafia K’1 Fry sont capables de passer en un instant du rôle d’agneau à celui de loup -et la frontière entre les deux est parfois très mince. Symbole de cet état d’esprit, les gros plans rapprochés sur le visage et le sourire de Demon One, un personnage aussi sympathique qu’inquiétant.

Prolongation du clip de Pour Ceux, le DVD Roule avec la Mafia K’1 Fry , sorti à la même période, marque autant les esprits qu’un album. Gros succès commercial, et porte d’entrée dans l’univers des membres du collectif, cette réalisation de Philippe Roizès est, en termes de rendu et de visée artistique- à l’image de la musique et des clips de la Mafia Cainf : réel et terre-à-terre, sobre, sans superflu … mais terriblement intéressant, grâce aux différentes personnalités des acteurs.

Etrangement, alors que la portée populaire de Pour Ceux, et de l’entièreté de l’album La Cerise sur le Ghetto a eu une ampleur bien plus significative que Jusqu’à la Mort, c’est ce dernier qui a connu un succès commercial plus important –même si une partie importante des ventes a été réalisée grâce à la réédition guest-starisée, avec Rohff en bonus. Avec moins de clips, et moins de matraquage en radios, ce second album a profité du fait que le nom Mafia K’1 Fry ait été totalement installé au cours des années précédentes, mais aussi de la starisation de Kery James et du 113 alors que Rohff était à l’apogée de ses qualités de rappeur. 

Les rumeurs d’un retour de la Mafia K’1Fry ont enflé en début d’année, suite à deux tweets de Kery James et Rohff (il en faut peu ...). Si ce come-back a depuis été démenti, il n’est absolument pas improbable de voir le collectif à nouveau réuni. Reste à savoir sous quelle forme, et avec quels acteurs. Que ce soit un simple concert, un nouveau titre, ou carrément un nouvel album, ce serait forcément un évènement. Et que Rohff, Kery, Karlito ou Dry fassent partie ou non des projets, aura également son importance. Une petite scène sans têtes d’affiches aura forcément moins d’impact qu’un album réunissant le 113 et Rohff. Mais les mésententes et histoires d’égo (qu’elles aient été étalées sur la place publique ou non) n’aideront pas un collectif aussi large à se ressouder  facilement...

 

 


 

Photo : pochette  Mafia K'1 Fry - Jusqu'à la mort

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Par Genono / le 27 avril 2016

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