Mac Tyer : la détermination d’une Légende !

Par Genono / le 13 février 2017
Mac Tyer, la détermination d’une Légende !
Alors que la sortie du troisième volume de la série Banger a été repoussée, retour sur le parcours d’un rappeur à part, qui a eu beaucoup de mal à se défaire de l’ombre de son passé au sein du mythique groupe Tandem.

Quel que soit le milieu dans lequel on évolue, il faut avoir énormément confiance en soi et en son background pour s'autoproclamer "légende". À plus forte raison dans le rap, un monde où les étiquettes se collent plus facilement qu’ailleurs, et où l’excès d’arrogance peut rapidement faire de vous la cible des quolibets. Les réactions particulièrement positives à la sortie de Je suis une légende,  dernier album en date de Mac Tyer, donnent quelques indications sur la place qu’occupe le rappeur dans le game actuel. Capable de dépasser le simple statut de vétéran du rap français, l’ex-membre du mythique groupe Tandem apparait aujourd’hui comme une véritable figure historique.

Pourtant, la partie était très loin d’être gagnée d’avance, pour un rappeur qui a connu plus que quiconque les affres de la critique, à chaque fois qu’il tentait d’apporter de la nouveauté dans un rap français aux codes éternellement figés. Précurseur de nombreuses tendances, mais avec un décalage beaucoup trop important vis-à-vis du reste de l’industrie, l’albertivillarien a souvent été incompris, mal reçu par un public allergique aux mutations artistiques trop marquées.

Comme de nombreux artistes ayant explosé au début des années 2000, à une époque où la densité textuelle du rap est mise sur un piédestal, Mac Tyer souffre pendant longtemps de l’image de lyriciste que l’aventure Tandem lui a collé à la peau. Aujourd’hui encore, les commentaires regrettent d’avoir perdu le Socrate « conscient » d’Imagine ou des Maux… en réécrivant légèrement l’Histoire. C’est un point important à clarifier : Tandem n’a absolument jamais été un groupe de « rap conscient ». On peut évoquer la qualité de leurs textes, évidemment, souligner l’aspect très introspectif de leur musique, louer cet équilibre assez fabuleux entre une ambiance très rue (93 hardcore et son clip légendaire) et des thématiques plus profondes (Les Maux). Sur le fond, rien n’a changé : on peut toujours évoquer la qualité des textes de Mac Tyer (« Le désespoir est le couloir des cités abandonnées »), même si la densité n’est évidemment plus la même, pour des simples questions de formes. On peut toujours souligner l’aspect très introspectif des différents albums de Mac Tyer. Probablement même encore plus qu’avant (« Tout c'que j'touche je le détruis comme l'amour de mon ex-femme »). Enfin, qui peut nier l’équilibre toujours maintenu de Mac Tyer entre rue et thématiques plus profondes ? La forme a évolué, mais le fond est resté exactement le même.

Le grand problème du rap français, c’est qu’on aimerait qu’il n’évolue jamais, reniant sa propre nature de genre musical dynamique et avant-gardiste. De 2001 à 2005, Tandem a particulièrement marqué les esprits, laissant au rap français quelques cicatrices destinées à ne jamais s'estomper : 4 projets en 5 ans suffisent au duo pour se faire une place au panthéon, aux côtés d'autres groupes éphémères à la connotation très street, comme Lunatic ou Ideal J.

 

Après Patrimoine du Ghetto (2005) une première mixtape sous forme de compilation au casting démesuré -Booba, Despo Rutti, Nessbeal,, Lino, 113, Akhenaton !- censée servir de rampe de lancement à sa carrière solo, Mac Tyer se lance véritablement sans filet en 2006, une époque de transition pour un rap français qui délaisse peu à peu les sonorités piano-violon mais n'ose pas encore se tourner vers les influences plus modernes du rap US. L'album Le Général est alors particulièrement mal accueilli par un public qui ne comprend pas le virage artistique à 180 degrés de Socrate : inspiré par la vague Dirty/Crunk qui sévit outre-Atlantique, il est complètement rejeté par la tranche la plus conservatrice du public français, celle qui finira, huit ans plus tard, par se convertir à la Trap et à la Drill, deux descendants de ces sous-genres.

Une première incompréhension qui marque la fin de sa première aventure en maisons de disques. Deux ans plus tard, l'album D'où je viens (2008) est auto-produit. Plus nuancé et moins clivant que l'opus précédent, aurait pu suffir à réconcilier le rappeur avec ses fans de la première heure. Mais les étiquettes sont vite collées dans le monde du rap, et même s'il serait injuste de parler d'échec, il est tout aussi difficile d'évoquer une réelle réussite. En situation transitoire, Mac Tyer finit d'achever complètement ses derniers puristes avec son troisième album solo, Hat-Trick (2010) en misant sur des singles aux tendances électro, tandis que les titres plus axés rap mis en avant sont les plus difficiles d'accès (Tony a tué Manny). L'album se conclue par le titre Incompris (Génie), qui résume particulièrement bien la position de Mac Tyer à ce moment de sa carrière. En pleine introspection, il tire le bilan de ses dix premières années dans le game, avec un inévitable sentiment d'amertume : « la vie d’artiste je la vis très mal, 10 piges à péra, grosses thunes investies pour récupérer que dalle ».

 

Plutôt que de s'enfermer dans la victimisation et d'accuser le mauvais sort, Socrate prend alors le temps de se remettre en doute, et de questionner sa place dans le milieu du rap : proche du statut de tête d'affiche sans jamais réellement l'atteindre, il redimensionne ses attentes, laissant de côté ses éventuels rêves de gloire pour se concentrer sur ce qu'il est réellement. L'album Untouchable (2012) marque la fin d'une époque trouble pour Mac Tyer. L'année 2012 est celle de l'officialisation de la mort de Tandem, 7 ans après le dernier projet du groupe. Elle est aussi celle de la première mort d'une carrière solo de Mac Tyer qui n'a jamais voulu décoller. En revenant vers plus de noirceur et en réaffirmant sa nature première, celle d'un homme qui n'a jamais su faire le choix entre rap et rue (« une moitié d'ma vie sur le ter-ter, récit d'un rescapé »), il tourne une page importante de sa carrière d'artiste.

« Pour avancer dans la vie, j’ai fait le deuil de mes classiques », expliquera-t-il quelques années plus tard. Le meilleur moyen, pour tout rappeur au passé devenu encombrant, de ne pas s'enfermer dans ce que le public attend de lui. En 2013 et 2014, deux street-albums (Banger Vol.1 et Vol.2) viennent relancer les ardeurs du Général. Format plus brut, mise en marché plus terre-à-terre : un retour en scène par la petite porte, qui permet de replacer le rappeur sur la carte du rap de rue… ou plutôt en dehors de la carte, puisque ses périodes de traversée du désert lui auront au moins permis d'entrevoir la vérité sur le milieu de la musique, et particulièrement sur celui du hip-hop français. A partir de ce moment, Mac Tyer comprend qu'il se suffit à lui-même, et surtout, qu'il n'a plus rien à prouver à personne. Avec sa marque de streetwear, son studio d'enregistrement en plein milieu de sa cité, son propre label et son expérience du terrain, il n'a plus besoin du reste du rap français pour avancer

Et étonnamment, le seul rappeur à lui tendre la main à ce moment de sa vie est celui qui représente, pour beaucoup, l'antithèse de ce qu'est le hip-hop en France : Maitre Gims. Son label Monstre Marin (Universal) propose ainsi à Mac Tyer un contrat d'artiste, et l'invite à mettre de côté le projet d'un troisième volume de Banger pour enregistrer un nouvel album. Débarassé de l'ombre de son imposant passé au sein de Tandem (2000-2005), affranchi de sa période de tâtonnement artistique (2006-2012), et surtout, libéré de ses attaches au sein du rap français, Mac Tyer se lance dans l'écriture de son projet solo le plus abouti et le plus cohérent. Avec ce cinquième album, il fait la somme de ses expériences accumulées, bonnes comme mauvaises, et assume pleinement son statut de vétéran du game et de la rue. Malgré quelques singles aux couleurs plus vives, Je suis une Légende est une œuvre sombre, particulièrement introspective, qui voit même ces titres colorés se teinter d'amertume.

 

Je suis une Légende est l'album du deuil : sur le plan personnel, il pleure la disparition de son frère Bigou, l'amour perdu de son ex-femme, et le fait d'être passé à côté de l'enfance de sa fille ; sur le plan musical, il fait le deuil de son imposant passé au sein de Tandem (2000-2005), celui de sa période de tâtonnement artistique (2006-2012), et celui de ses attaches au sein du rap français. Définitivement seul, dans la vie (« j'ai passé le 31 décembre tout seul avec mon inspi, j'ai pas d'amis, très peu d'messages de Bonne Année ») comme dans la musique (« y'a pas de feat dans mon album, j'vous baise »), Mac Tyer aura fini par rejoindre son ex-binôme Mac Kregor en autarcie.

« On est encore loin d'la fin d'carrière, y'a des classiques qu'arrivent encore », annonce le rappeur dans l'excellente outro (avec ce sample de Street Fighter) de cet album. Espérons qu'il n'ait pas à faire encore une fois leur deuil pour pouvoir avancer. Retardée par des désaccords avec son label, la suite directe de son aventure artistique –symbolisée par la sortie annoncée d’un troisième volume de la série Banger- pose encore et toujours question. Qu’un accord soit trouvé, ou qu’il lui faille envisager de retourner dans l’indépendance, les extraits déjà diffusés laissent présager d’un Mac Tyer toujours ancré à la rue, avec cette volonté intacte de rester en marge d'un mouvement qui l'a déçu. S'il a su se servir des obstacles qui se dressaient face à lui pour mieux rebondir, il reste pourtant prudent quant à sa destinée : « je ne vois pas mon avenir parce que j'marche dans les ténèbres »… quoi qu'il arrive dans les prochaines années, Mac Tyer pourra toujours regarder en arrière et se rappeler que personne n'a eu les moyens de le contredire lorsqu'il a clamé « Je suis une Légende ».

 


Crédit photo : DR / Universal

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