Lunatic, PNL, Jul... : enquête sur Musicast, le label qui redistribue les cartes du game

Par Genono / le 18 décembre 2015
Lunatic, PNL, Jul... : Musicast, le label qui redistribue les cartes du rap game
Des classiques indés aux plus gros hits, le discret distributeur Musicast est devenu un incontournable de la distribution du rap français au nez et à la barbe des puissantes majors companies. Enquête et interview d'un patron qui a changé le jeu.

Mauvais Oeil, Dans ma Paranoïa, L'Orgasmixtape, Heptagone ou Vivre et Mourir à Dakar ... tous ces classiques du rap français ont un point commun qui ne saute pas forcément à l'oeil du premier quidam venu : un joli logo Musicast orne le rétro de leurs pochettes respectives. Un nom déjà passé par l'esgourde de tout auditeur de rap suffisamment curieux, mais qui évoque finalement bien peu de choses, car trop abstrait, ou trop dans l'ombre. Derrière ce nominatif anodin, Musicast est une entité essentielle du microcosme rap hexagonal, véritable colonne vertébrale de la scène indépendante. Pourtant simple distributeur, la structure montée par Julien Kertudo il y a une quinzaine d'années est devenue indispensable au fonctionnement d'un nombre incalculable de labels et artistes autoproduits. Gros vendeurs (Jul, DJ Hamida) ou fers de lance d'un système affranchi des circuits traditionnels (Demi-Portion, Flynt), tous se retrouvent obligatoirement face à la nécessité de devoir distribuer leurs disques, en magasins comme sur internet.

 

"Musicast a été crée il y a une quinzaine d'années, raconte Julien Kertudo, sur la base d'un simple site en ligne, à l'époque de la fameuse bulle internet. Je travaillais dans un magasin d'instruments de musique, et j'avais entrepris de monter une école de musique à côté. Au sein de cette école, j'ai rencontré pléthore de professeurs de guitare, de clavier, de batterie, de saxo ... Ces gens commençaient à faire des disques eux-mêmes. C'était le début de l'autoproduction, tout était très rudimentaire mais tu pouvais commencer à graver des CDs avec un PC, créer des visuels avec Photoshop, et même t'enregistrer toi-même par le biais de logiciels spécialisés. Pour ces artistes, le problème qui s'est rapidement posé a été de vendre leurs disques"...  Il faut peut-être préciser, pour les plus jeunes, que la musique dématérialisée n'existait pas encore, et que passer une commande via internet n'était pas encore entré dans les mœurs. Pas de Youtube, de Spotify ou d’iTunes … Le seul moyen d'écouter un album était d'aller le pécho en Fnac, ou pour les provinciaux, en grande surface. Autant dire qu'un artiste toulousain autoproduit n'avait absolument aucune chance de trouver un public en Alsace s'il ne signait pas en maison de disques.

 

Une flopée de gros classiques estampillés Musicast.

Devenu le plus gros distributeur indépendant en France, Musicast est à l'origine une structure uniquement destinée à promouvoir quelques musiciens autoproduits auprès d'un public minoritaire. "On a monté un site, reprend Julien, dans le but de présenter les artistes, avec des photos, des vidéos, du son, et donc évidemment, la possibilité d'acheter les disques. Rapidement, j'ai compris que ce petit site ne suffisait pas pour diffuser nos productions. J'ai donc pris mon catalogue sous le bras, et je me suis rendu chez Gibert, boulevard Saint-Michel. Il m'a dit "ok, l'idée est super, je reçois des autoproduits chez moi tous les jours. Si l'idée te plait, je les renvoie vers vous, vous me faites une sélection, et je m'occupe de les mettre en avant toutes les semaines". Il m'a aussi mis en relation avec son ancien directeur de rayon, qui était passé chez Virgin. Ils ont également trouvé l'idée super, et ils nous renvoyé tous leurs indépendants ... Et petit à petit, on a monté un véritable catalogue de distribution au niveau national, dans tous les magasins de France". Plutôt éclectique à ses débuts, le catalogue de Musicast se recentre peu à peu sur le rap français ... un rapprochement absolument involontaire, qui s'est fait très naturellement. "Notre état d'esprit est basé sur l'indépendance, sur la volonté de réussir en équipe, de bâtir quelque chose entre nous, à la force du poignet. Je pense que ça correspond aux codes de la musique urbaine, un courant contestataire, en marge. Petit à petit, on a mis en place une relation de confiance entre les artistes urbains et nous. Mais le catalogue Musicast contient beaucoup de titres de chanson française, de jazz, d’électro, rock, punk ..."

 

La montée en puissance de la scène indépendante française accompagne donc le développement de Musicast, dans une relation mutuellement bénéfique où chaque acteur se nourrit de l'autre. "Après la bulle internet, la scène hip-hop française a commencé à exploser. Il y avait plein d'artistes doués, mais qui faisaient souvent un peu peur aux maisons de disques. Ils manquaient souvent d'organisation, ils ne connaissaient pas les codes de fonctionnement de l'industrie, et les magasins nous les renvoyaient directement. Ça nous a permis d'étoffer un peu plus notre catalogue". En quelques années, Musicast devient donc le distributeur principal de toute une frange de la populace artistique française. Les rappeurs, fatigués de démarcher en vain les majors, et désabusés par le nombre incalculable de portes barricadées, trouvent chez Musicast un interlocuteur de confiance, idéal pour les aiguiller sur les routes carambolées des circuits parallèles de l’industrie du disque. Résultat, une flopée de gros classiques du rap français se retrouve estampillée Musicast. "On a par exemple distribué le premier EP de Casey, Ennemie de l'ordre, dès sa sortie, mais aussi Hostile au Stylo, sa première mixtape. Et puis, on s'est également attaché à retrouver et rééditer quelques gros classiques du rap français en CD, mais aussi en vinyle. Le catalogue 45 scientific en fait partie, avec Mauvais Oeil, Temps Mort ... On a aussi Les Sages Poètes de la Rue ou La Cliqua, en CD et vinyle, tout Ideal J, ainsi que les premiers albums de Kery James, qui sont restés sur des labels indépendants."

 

La confiance de Jul, PNL, Lacrim, C2C...

Aujourd'hui, la tête de gondole de la structure de Julien Kertudo, c'est bien évidemment Jul, un garçon capable de faire un disque d'or en trois jours, en autoproduction totale. Un succès qui a surpris tout le monde, y compris les principaux intéressés : "Ce succès n'était pas attendu. Jul lui-même ne s'y attendait pas. Tout le monde est très fier de travailler pour lui, d'autant qu'humainement on l'apprécie beaucoup. On a eu la chance de pouvoir s'impliquer à fond avec lui, en développant la promotion, les budgets marketing, l'affichage, on l'a aidé dans le choix de ses visuels de pochette, de réalisateurs de clips ... C'est un vrai travail d'accompagnement". Car Musicast, bien que concentré sur la distribution (physique comme digitale) tend à compléter ses activités, avec notamment le développement d'un service d'attachés de presse en interne. "On a deux personnes qui travaillent sur des projets précis. On distribue énormément de titres tout au long de l'année, mais de temps en temps, on estime qu'un projet doit être porté le plus haut possible. Et les artistes n'ont pas forcément les équipes, les contacts ... à ce moment-là, on leur propose nos services. C'est un service payant, bien entendu, mais très simple, où tout est très clair dès le départ."

Le système mis en place par Musicast est en effet transparent à tous les niveaux. Sur un album vendu 10 euros au disquaire (qui prendra bien évidemment une marge supplémentaire), l'artiste touche directement 6 euros. Un pourcentage déjà élevé, qui est même revalorisé sur les ventes digitales, pour atteindre 7 euros. Tout bénef pour le chanteur et son producteur, un peu moins pour Musicast ... qui y trouve quand même son compte : "Ce qui nous intéresse, c'est d'avoir un discours cohérent : distributeur, c'est un métier ; producteur, c'est un métier à part. Et l'essentiel du travail, c'est quand même la production de l'album. Je ne me vois pas faire de la production demain. On essaye donc de rétrocéder au producteur la part maximum de ce qui est quand même son travail. On est partis sur les taux classiques du marché, en les améliorant".

 

Un deal qui avantage énormément l'artiste, bien entendu ... mais pas d'inquiétudes, Musicast y trouve également son compte. En laissant à ses clients un tel pourcentage, l'équipe attire l'attention sur la qualité de ses services, et se construit, petit à petit, un catalogue monstrueux. Pas besoin de calculs mathématiques alambiqués pour saisir la logique de cette démarche : un euro récupéré sur chaque album, multiplié par cent mille albums vendus, rapporte plus que deux euros récupérés sur chaque album, multiplié par dix-mille albums vendus. Avoir la confiance de Jul, PNL, Lacrim ou C2C mérite bien quelques sacrifices sur les marges. Quelques mécontentements également … ainsi, un disque au potentiel commercial jugé insuffisant ne passera pas forcément les barrages de sélection. N’oublions pas qu’il s’agit avant tout d’un business.

 

Les musiciens font de la musique, et les distributeurs la distribuent.

"On est juste un distributeur. On ne cherche pas à développer l'image de la boite, notre rôle est simplement de donner au public la musique qu'il attend ... en espérant ne pas se tromper sur ce point". En effet, Musicast est dans un rôle défini à l'avance, et n'outrepasse jamais ses fonctions. Hormis dans le cas de Jul, où l'accompagnement a été un brin plus poussé, la boîte parisienne n'intervient à aucun moment dans la production du contenu artistique. Le chanteur arrive avec son CD gravé, terminé, avec ses visuels, sa pochette d'album. "A partir du moment où l'on est dans la légalité au niveau de l'image et des propos tenus, on distribue. Il est déjà arrivé qu'on demande à modifier des visuels de t-shirts ou de pochettes d'albums, mais c'était uniquement parce qu'ils enfreignaient la loi française."

Avec un chiffre d’affaires en progrès constant (2,2 millions d’Euros en 2012, 2,7 millions en 2013, 5,5 millions en 2014), l’avenir de Musicast s’annonce radieux. Le marché de la musique n’ayant pas terminé sa mutation amorcée avec la démocratisation d’internet, les enjeux futurs sont simples : pour continuer à grandir, il va falloir s’adapter de la meilleure manière aux nouveaux –et aux prochains- modes de consommation de la musique. Bien que majoritaire, la distribution physique perd chaque année en importance, et la distribution digitale se simplifie au fur et à mesure des avancées technologiques, tandis que le streaming semble s’imposer comme LE grand marché à prendre pour les distributeurs et diffuseurs. Avec des contrats signés pour un seul disque à la fois (jamais deux ou trois albums à l’avance, comme chez les majors), Musicast se laisse une liberté de mouvement totale, et la possibilité d’adapter sa stratégie en temps réel. « On considère que notre force, en indépendant, c'est l'addition des talents. On ne s’éparpille pas, et chacun cherche à exceller dans son domaine de compétence ». En clair : les musiciens font de la musique, et les distributeurs la distribuent. Finalement, l’industrie du disque, c’est très simple … et Jul en est le meilleur exemple : rappeur, beatmaker, compositeur, et même ingénieur du son, il produit tout -ou presque- depuis sa chambre. Musicast récupère, et dépose les CD en rayons. Résultat ? « Disque d'or en trois jours j'réalise pas, j'crois pas que les maisons de disques kiffent ça ».

 

 

Propos de Julien Kertudo, PDG de Musicast, recueillis le 10/12/15.

 


Photo : musicast

Par Genono / le 18 décembre 2015

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