Lou Doillon, Beyoncé, Nicki Minaj : le féminisme pour tou.te.s

Par Eloïse Bouton / le 04 août 2015
Lou Doillon, Beyoncé, Nicki Minaj : le féminisme pour tou.te.s
Début Juillet 2015, Lou Doillon secouait la toile en s'attaquant à Beyoncé et Nicki Minaj. Analyse à froid et mise en perspective de visions opposées du féminisme en 2015.

Impossible d’y échapper. Les déclarations Lou Doillon dans le journal El Pais le 11 juillet dernier ont suscité de vives réactions sur la toile. Dans cette interview au journal espagnol, la chanteuse s’est déclarée « scandalisée » par Nicki Minaj, expliquant que sa  grand-mère avait lutté « pour autre chose que le droit de crâner en string. » Beyonce en prend aussi pour son grade, résumée à une artiste qui « chante nue sous la douche » et utilise un féminisme de pacotille comme argument marketing. 


On connaît l’attrait de Beyonce et Nicki Minaj pour les clips sulfureux et leur volonté de faire de leur corps une arme commerciale et revendicatrice, mais quid de Lou Doillon ?

En 2012, elle sort un album introspectif intitulé Places, produit par Étienne Daho et signé chez Barclay. En termes de vibe féministe, on notera la phrase « Je ne serai l’esclave d’aucun pays et d’aucun homme » dans le morceau Defiant mais les autres paroles laissent plutôt entendre que l’artiste se retrouve submergée et en position de soumission : « Diable ou ange, je ne suis ni l’un ni l’autre et je suis désolée si je te déçois » (Devil or Angel), « J’ai l’impression de perdre plus que je ne gagne comme ce rêve récurrent que j’avais. Plus je cours vers toi, plus loin je suis… » (Questions and Answers), « Je me suis trouvée un homme qui s’en fout alors j’attends, j’attends toutes les nuits. J’étais forte autrefois et maintenant je suis à genoux à essayer de te satisfaire » (Same Old Game), ou « Mon amertume me tire vers le bas. Comme des ailes de plomb, elle me laisse enchaînée au sol » (Make a sound).

 

 

 

Pas UN, mais DES féminismes

Ca n’a pas l’air d’aller fort. Mais pourquoi pas ? ça reste de la musique, de la fiction, de la narration... Lou Doillon a le droit de confier ses errances et ses obsessions sans se voir taxer d’anti-féministe. Car il existe bien DES féminismes et non un seul féminisme, monolithique, blanc, bourgeois, intellectuel, hétérosexuel, qui éclipserait tous les autres, parce que plus juste ou meilleur. 

En effet quand Beyonce chante « J’ai mis du temps à vivre ma vie mais ne croyez pas que je ne sois qu’une petite épouse » et parvient à placer une définition du féminisme dans Flawless (« Féministe : une personne qui croit à l’égalité sociale, politique et économique des sexes »), elle touche des centaines de millions d’adolescentes qui l’ont érigée en modèle. Elle se lance ensuite dans un laïus acide sur la manière dont les petites filles sont éduquées : ayez de l’ambition mais pas trop non plus sinon vous ferez peur aux hommes, le mariage est la chose la plus importante, ne soyez pas en compétition au travail mais battez-vous pour attirer l’attention des hommes et enfin ne soyez pas des objets sexuels même si les garçons le peuvent. On se dit que le discours pourrait être bien pire.

 

 

Run the world et If I were a boy, où elle raconte que si elle était un homme elle pourrait coucher avec n’importe qui sans être jugée par ses potes et la société, constituent des éloges assumés au girl power. Et même le titre Drunk in love, interprété comme un appel au viol de son compagnon sur sa propre personne imbibée d’alcool, ne semble être que la confession d’une femme éméchée qui ne contrôle plus sa libido et a une irrépressible envie de frottage avec son amoureux : « J’ai bu, je deviens libidineuse quand cet alcool entre en moi. Pourquoi est ce que je ne peux pas empêcher mes doigts de le toucher bébé ? » En quoi le fait de choisir de se réifier ne ferait-elle pas d’elle un sujet ? Contrôler sa sexualité et revendiquer son désir semble intrinsèquement émancipatoire, même si toutes les femmes ne se reconnaissent pas dans ce discours.  


Nicki Minaj, quant à elle, n’y va pas par quatre chemins. Quand elle ne parle pas de ses fesses, elle incarne un personnage dominateur et audacieux, renversant les codes habituels de la sexualité. Anaconda, samplé sur le morceau Baby Got Back de Sir Mix-A-Lot, rend hommage aux femmes dotées d’un large postérieur dans un clip envahi de derrières dénudés qui s’entrechoquent. Si cette hypersexualisation divise le public et les critiques, elle demeure un moyen de bousculer les diktats de la  beauté occidentale, du petit cul, de la maigreur et de l’évanescence, et décomplexe une bonne partie des femmes dans le monde qui ne s’habille pas en 34-36. 


Get on your Knees,  avec Ariana Grande, fait également dans l’explicite : « Laisse moi m’asseoir sur ton visage, pas de problème, tu pourras jouer avec ». Et Feelin’ Myself, hymne féministe à la charge érotique détonante en duo avec Beyonce, brise le tabou coriace de la masturbation féminine, en chantant les louanges de l’onanisme et des sex toys. 


Alors, comment dire qui est féministe et qui l’est moins ?

Une recontextualisation s’impose. D’un côté, Lou Doillon, 32 ans, blanche, franco-britannique, née à Neuilly-sur-Seine (92) d’une maman chanteuse à succès et d’un papa réalisateur. De l’autre Beyonce, 33 ans, d’origine africaine-américaine et créole de Louisiane, née au Texas d’une maman coiffeuse et d’un papa responsable commercial dans une entreprise de photocopies, et enfin Nicki Minaj, 32 ans, d’origine Afro-Indo-trinidadienne, née en République de Trinité-et-Tobago d’une maman vendeuse et d’un papa cadre, alcoolique et poly-toxicomane qui avait la fâcheuse manie de taper sur maman jusqu’à tenter de la tuer en mettant le feu à la maison.

La non-blanchité de Beyonce et Nicki Minaj ne peut être perçue comme anodine et occupe une place essentielle dans leur démarche.  Pendant l'esclavage, qui débute aux Etats-Unis quand les premiers colons britanniques s’installent dans l’état de Virginie en 1619 et s’achève en 1865 avec l’adoption du 13e amendement de la Constitution américaine, les femmes noires étaient considérées comme délurées et insatiables, donc violables à souhait par leurs maîtres. Les maîtresses les battaient pour avoir couché avec leurs maris, qui évidemment n’étaient que de pauvres victimes de leur libido diabolique. Emerge alors le stéréotype de la femme esclave lubrique et séductrice appelée Jezebel. Cette image de la Jezebel s’est construite en opposition à l’idéal des femmes blanches victoriennes du milieu du 19e siècle, censées incarner le respect et la maîtrise de soi, la modestie et la pureté sexuelle. Aujourd’hui encore, ce cliché raciste se répercute dans les médias mainstream. 

Paradoxalement, cet appétit sexuel qu’on leur prête les masculinise en faisant de leur désir l’égal du désir des hommes. C’est justement cette dimension que Beyonce ou Nicki Minaj exploitent et se réapproprient en associant leur désir avec une hyper-virilité presque prédatrice, typique de la culture queer qui transgresse les frontières du genre. 


Chacune son féminisme et ses méthodes pour réclamer les mêmes droits que les hommes. Mais sortir des combats de leur contexte pour les juger ou les dénigrer, alors qu’ils représentent une forme d’émancipation pour la moitié de la planète, ne peut que s’avérer préjudiciable. Beyonce et Nicki Minaj ne sont pas plus ou moins féministes que Lou Doillon, elles le sont à leur manière avec leur propre histoire, leur propre culture, leur propre corps et leur propre musique. 

 



Photo : Capture vidéo  Nicki Minaj ft. Beyoncé "Feeling Myself"

 

Par Eloïse Bouton / le 04 août 2015

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