LIM : l’impérissable

Par Genono / le 26 septembre 2016
LIM, l’impérissable
Depuis 19 ans LIM incarne le rap de rue mieux que personne mais il est bien plus que ça : fièrement indépendant, profondément engagé, et visionnaire sur le numérique. Mise à jour sur un géant du rap français qui sort son 22ème (!) album.

Un voyageur temporel qui aurait décollé de l’année 2001 pour atterrir en 2016 trouverait quelques difficultés à appréhender certains éléments de notre quotidien : les écrans tactiles, les drones, l’autotune, les cailleras aux cheveux lissés, la coolitude de Jacques Chirac … Il devrait alors s’accrocher aux quelques repères immuables de la société française : la crise de novembre du PSG, le 31 décembre avec Arthur, la médiocrité politique ambiante, et la productivité de LIM.  

Crane rasé, voix cassée, joint au bec, le Boulonnais semble en effet figé dans le temps, comme une statue de cire. Dernier représentant, dans l’imaginaire collectif, d’une époque où la jeunesse grandissait en survet’ Lacoste abimé par les trous de boulette, il s’apprête à investir les bacs pour la 22ème fois en 19 ans. Pirates, double-album prévu pour le 30 septembre, sera une nouvelle pierre à l’édifice d’une carrière qui se révèle, avec le recul actuel, impressionnante de longévité et de productivité.

Beat 2 Boul ça me manque... mais au lieu de rapper j'aurais dû braquer des banques 


 

Véritable madeleine de Proust pour tout individu ayant passé son adolescence dans une cité française au cours des années 2000, les grands classiques de LIM se posent presque involontairement comme la bande-son idéale de toute séquence-souvenirs incluant virées en YZ, odeurs de jaune bien gras, ou fin de soirée en garde à vue. Il suffit de parcourir les commentaires Youtube de ses derniers clips en date : « combien on fumer leur premier spiff sur enfant du ghetto », « Si toi aussi tu as connut ce sont étant jeune, ses Bass qui t'ont bercer dans ton landau a coup' bédo, 100% Street dans les Halls Sinistres, nous qui rêvions d’être ministre » et autre « Ah 12 ans j'ai commencer a fumé l'joint a cause de toi LIM Tu gere toujours autant sa me rappel l'enfance ».


Si LIM constitue un tel point de repère pour toute une génération, c’est qu’il n’a jamais dévié de cette voie cabossée que tout jeune français a forcément emprunté à un moment ou un autre de sa vie, avec plus ou moins de conviction. Si vous avez un jour des petits-enfants en âge de comprendre ces thématiques, et qu’ils vous demandent à quoi ressemblait votre adolescence, pas besoin de grands discours : contentez-vous de lancer Braquage en YZ ou A 9 ans déjà. Sorte de cliché instantané de la vie d’un banlieusard à cette époque pas si lointaine, la vie telle qu’elle est décrite par LIM pourrait, dans un futur incertain, se poser comme la meilleure représentation historique du quotidien d’une frange de la France du début du XXIème siècle : « Un pack de bières, un joint d'hi, sur le ter-ter jour et nuit, ça galère entre bandits ». En 1862, il y a eu Les Misérables. En 2002, il y a eu Violences Urbaines.

Loin de n’être qu’un simple point de repère temporel, LIM reste aussi et surtout un artiste autodidacte accompli. A l’heure où PNL et Jul prouvent que l’indépendance est plus que jamais la voie à suivre, Tous Illicites Productions a longtemps mené sa barque loin des majors du disque –malgré quelques deals d’édition inévitables. Avec deux disques d’or, accrochés à ses murs bien avant que le streaming débarque pour sauver les apparences sur la santé de l’industrie du disque, le boulonnais se pose comme l’un des leaders historiques de l’indépendance à la française.

Alors dis leur qu'on fait de la musique, dis leur qu'on est indépendant 



Parmi les faits d’armes de Tous Illicites, la démarche d’investir le réseau internet à travers un site web et du contenu vidéo, bien avant que les grandes compagnies ne comprennent l’intérêt de ce support, a compté parmi les idées les plus décisives dans le succès du label. Cherchant –déjà- à s’émanciper du système classique, du soutien des grandes radios, et des circuits de distribution classique, il apparait aujourd’hui comme l’un des précurseurs de ce mode de fonctionnement, aux côtés du Ghetto Fabulous Gang ou de la Scred Connexion. Peu s’en souviennent, mais il a par exemple été l’un des premiers à créer son propre média, avec un site web très sobrement baptisé « rap français point com », et destiné à mettre en avant les jeunes talents de l’underground. Un rappeur, qui crée son propre média en passant par le net, pour mettre la lumière sur les bonnes personnes, en faisant tout pour s’affranchir des circuits traditionnels … Nul besoin d’expliciter, vous aurez compris l’idée. Au calme.


Ce besoin incessant de diriger la lumière vers des artistes des bas-fonds
se retrouve en filigrane tout au long de la carrière de LIM, entre invitations à participer à ses propres projets et apparitions sur les albums et compilations des six millions de rappeurs officiant en France. Avec la série de mixtapes Violences Urbaines en particulier, le rappeur boulonnais se fait plaisir en alignant les noms sur la tracklist. A titre d’exemple, La Fouine, Seth Gueko, l’Unité de Feu, sont tous passés par la case Violences Urbaines avant de percer. La plupart des participants aux projets Tous Illicites n’ont évidemment pas connu le même succès, mais personne ne pourra accuser LIM de ne pas avoir fait croquer les mecs de la rue, les galériens et les rejetés.  Qui, dans le rap français, peut se vanter d’avoir réalisé un projet 100% féminin ?

Malgré une carrière qui a fini par le conduire à prendre seul les rênes de son propre destin, le rappeur du Pont de Sèvres a toujours senti le besoin d’appartenir à un collectif. Et « toujours » n’est pas une formule toute faite pour insister sur le caractère immuable de cette donnée : sorte de Justin Bieber du ghetto, LIM est monté sur scène pour la première fois à 10 ans, avec son groupe Mo’vez Lang. Repéré par Zoxea, le groupe part avec lui en tournée, investissant les plus grosses salles françaises –Zénith, Olympia. LIM n’a alors que 15 ans. Sans jamais lâcher Mo’vez Lang, le rappeur s’intègre ensuite à divers crews, avec cette même volonté d’avancer ensemble, d’allier musique et plaisir, et de se défoncer la moitié du temps. Mo’vez Lang, Beat 2 Boul, 45 Scientific, les albums communs avec Alibi Montana, le collectif Tous Illicites … « Faut être solidaire pour avancer, même défoncé, car seul, frère, tu peux t'enfoncer ».


J'débarque avec un taux de THC affolant 



S’il fallait résumer LIM en une seule image, la majorité de ses auditeurs citeraient probablement ses fameux freestyles face-caméra. En impro totale –ce que l’immense majorité des rappeurs ne sait pas faire-, il apparaît complètement défoncé dans ces images au rendu amateur qui ont marqué une génération entière. Malgré l’importance indéniable prise par les stupéfiants et la tise dans la vie du boulonnais, il n’est jamais tombé dans l’apologie pure et dure de cette vie aux tendances autodestructrices. Si les références au pilon et la bouteille regorgent dans ses textes, il s’agit simplement, comme tout le reste, d’une simple description de son mode de vie –au même niveau que les problèmes de loyer, les rapports conflictuels avec la justice, la violence quotidienne, ou les difficultés à rester honnête.

Trop souvent réduit –à tort- à cette formule « c’que j’aime c’est le shit, l’alcool et le cul », LIM a pourtant bien d’autres centres d’intérêts que ce triptyque du vice. S’il n’a jamais eu l’engagement social d’une Keny Arkana, LIM a toujours pris soin de se ranger du côté des opprimés : il a par exemple été l’un des seuls rappeurs à parler des femmes battues, ou des enfants maltraités. Il est aussi et surtout l’un des meilleurs représentants d’une frange du rap tellement ancrée dans le bitume qu’elle a fini mariée à la rue. Entre embrouilles de cité (« J’remercie mon couteau de m'avoir sauvé la vie le soir où j'ai perdu mes dents et mon sang sur le parvis ») et haine généralement justifiée de la police (« J’remercie les keufs qui sur le boulevard m'ont tabassé, maintenant j’suis sur que vous êtes des bâtards »), ses albums sont un pur concentré de tout ce qu’est le rap de rue, au point d’en devenir la définition la plus précise.

 

S’il continue à aborder les mêmes thèmes, à évoquer la même merde et les mêmes halls avec la même méthode très terre-à-terre, sa musique s’est cependant laissée approcher par quelques évolutions de tendance. Et si ses fans de la première heure se montrent parfois réfractaires aux outils trop neufs –l’autotune en tête de liste-, difficile de ne pas voir en LIM autre chose que du LIM. Sa situation n’est pourtant pas simple : quand il continue à fourguer des titres complètement intemporels, avec boucle de piano et 90bpm, on lui reproche d’être dépassé ; quand il se met au neuf –sans dénaturer son style pour autant- on se plaint de le voir « se vendre » ou « céder aux sirènes de la nouveauté ».

Le titre Eldorado, extrait de son nouvel album, Pirates, est un excellent exemple de cet état de fait. LIM y aborde un thème qui lui tient à cœur : le sort des migrants traversant la Méditerranée. Petit violon, gros message de soutien aux opprimés, petite dédicace à ses potes, quelques piques « amicales » aux forces de l’ordre … Jusqu’ici, tout va bien. Du LIM dans le texte. Pour la majorité des auditeurs, c’est une réussite : le clip dépasse les 2 millions de vues en quinze jours, la thématique touche ses fans, et LIM tease idéalement la sortie de son double-album. Mais, crime de lèse-majesté pour les défenseurs de l’esprit d’Afrika Bambaataa, Salim s’est permis un léger filet d’autotune sur les ponts et les refrains –ce qu’il fait depuis quelques années déjà, mais que beaucoup semblent découvrir aujourd’hui. En faisant bouger ses propres lignes, il a quitté la figure figée de statue de cire qui correspondait si bien à toute une génération de trentenaires nostalgiques. Pourtant, si son style a toujours globalement collé aux codes musicaux du rap français des 90’s, LIM s’est toujours placé en marge d’un quelconque mouvement ou d’une quelconque idéologie musicale :

« depuis tout petit, moi, j’ai rien de hip-hop » … ou, pour coller un peu plus à son style :
« Autant transporter d’la dope dans le cul d’un cheval pour réinvestir dans le hip-hop ».

 


Crédit photo : Lim / YouTube

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Par Genono / le 26 septembre 2016

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