Les vieilles recettes que le rap français devrait oublier

Par Yérim Sar / le 04 mai 2017
Les vieilles recettes que le rap français devrait oublier
Parfois, il faut savoir dire stop à certaines pratiques, même si elles arrangeaient tout le monde.

Le rap est connu pour être une musique qui sait innover, plus que les autres. C'est là que l'on expérimente souvent et que l'on trouve parfois des nouvelles formules qui font mouche. Sauf qu'au bout d'un certain temps, la tentation de la répétition d'une formule qui a déjà fait ses preuves est trop tentante et les artistes plongent dans la facilité la tête la première, au point que vu de l'extérieur les détracteurs de ce genre musical peuvent avoir l'impression que c'est tout le temps la même chose. Il est temps d'arrêter de déconner les enfants.

 

Les noms de personnalité qui deviennent des titres

 

A la base, c'est une pratique assez ludique : s'emparer du prénom ou du nom d'une célébrité, qu'elle soit issue du monde du cinéma, de la politique, du sport, de la mafia ou de n'importe où. Sauf qu'en général on ne tourne réellement qu'autour de ces quatre secteurs, ce qui finit par être un peu limité. En plus, le schéma est trop souvent le même : le choix du nom ne correspond en rien au morceau ou à son thème. Il s'agit simplement d'une répétition, généralement dans le refrain, perdu au sein d'un egotrip, de préférence sur un morceau trap. Et c'est comme ça qu'on obtient, pour un tube comme Hannah Montana de Migos, une pelletée de dérivés français assez tristes.

L'alternative : s'appuyer réellement sur le nom choisi, à n'importe quel niveau (thème, champ lexical, clin d'oeil ironique) ou plus simplement trouver des noms qui proviennent d'autres secteurs que les plus répandus.

 

Le combo couplet rappé et refrain chanté

 

Entendons-nous bien : quand c'est bien fait, il n'y a strictement aucun souci, ça a fait les beaux jours de la bande FM et c'était même la solution de beaucoup de rappeurs considérés comme trop durs pour le grand public. C'est en partie comme ça que Diddy a fait exploser Biggie dans le mainstream, donc ça ne peut pas être mauvais en soi. En revanche, prendre ça comme la recette du tube facile, c'est nul et non avenu. On aurait pu croire que le phénomène se tasse de nos jours puisque les chanteuses R’n’B françaises sont désormais une espèce en voie de disparition (alleluia) mais pas du tout : maintenant que les rappeurs ont découvert l’autotune, ils conservent la même formule, sauf que c’est la même personne, en l’occurrence eux-même, qui se chargent aussi du refrain. Ce qui nous amène au point suivant.

 

Régler l’autotune comme un cochon

 

D’accord, on vous comprend, vous avez découvert un nouveau jouet fascinant qui offre des possibilités infinies. Mais justement, c’est « infinies » qu’il faut retenir dans cette phrase. Il existe vraiment beaucoup de façon de s’appuyer sur cet outil. Sauf que comme ces enfants obèses qui avalent leurs friandises avec l’emballage sans rien mâcher, un nombre bien trop important de rappeurs se contente de régler l’autotune au petit bonheur la chance voire carrément à fond, pensant que la magie opèrera. Ça ne marche jamais comme ça, sauf si vous souhaitez obtenir une résurgence des pires tubes des boys band des années 90.

L’alternative : apprendre à s’en servir, d’autant que ça vous servira pour les lives (car oui, l’autotune en live c’est possible), souvent un passage difficile pour ce type de rap. Si c’est trop de boulot, varier les plaisirs avec notamment la talk-box, outil bien trop délaissé par le rap français depuis trop longtemps.

Les comparaisons avec la glace et la neige

 

Contrairement à ce que l'on pourrait penser au premier abord, ce n'est pas du tout le même problème dans les deux cas, mais l'effet est le même pour un lyriciste en cruel manque d'imagination. La glace sera en général utilisée dans une métaphore exécrable qui établit un parallèle entre l'absence de sentiment et une température négative. Parce que la froideur, le coeur, tout ça. Vous l'avez entendu cent fois, c'était rarement mémorable, mais ça continue d'années en année. Quant à la neige, c'est pire, puisque c'est systématiquement utilisé pour une analogie avec la cocaïne, généralement écrite par des gens qui n'en ont jamais vu de leur vie. C'est également nul à chaque fois, c'était déjà cramé quand Young Jeezy se surnommait le snowman, arrêtons les frais* svp.

L'alternative : trouver une autre matière blanche (non, pas celle-là), ou trouver une autre drogue à la mode.

 

Le multisyllabisme forcené

 

Là encore ça vient d’une bonne intention. Après le traumatisme causé par des groupes comme Les Sages Poètes de la rue ou le collectif Time Bomb, toute une génération de MC’s a logiquement pensé qu’on mesurait la puissance d’un rappeur à sa capacité à faire des rimes sur plusieurs syllabes. Et c’est vrai que c’est assez agréable à l’oreille en plus d’être bluffant. Sauf quand ça devient la règle et qu’on se sent obligé d’en faire tout le temps, quitte à noyer l’auditeur, perdre totalement la musicalité et finir par être tout bonnement incompréhensible. Sans parler du léger souci niveau sens quand on pense d’abord à la rime sans avoir la phrase qui va avec.

Vald, qui connaît régulièrement des périodes rechute dans cette sombre addiction, déclairait déjà en 2014 : "au final c'est pas ça l'important, c'est le groove. Et le groove n'a pas besoin de 3 ou 4 syllabes, parfois une seule suffit. Même si je l'ai dans un coin de ma tête, tout le temps, en fait c'est de la masturbation entre rappeurs. Je sais qu'un rappeur qui va écouter, il va entendre que je lui ai mise. Mais en vrai, ça enlève du kif, on rigole moins quand il y a trop de multi-syllabiques. Je veux que ça rebondisse, que ça aille vite, que ça varie, et que ça reste compréhensible. Quand tu pousses la multi-syllabique un peu trop loin, bah tu comprends même plus ce que le mec dit. En tout cas à la 1ère écoute tu décroches totalement, c'est des morceaux de rappeurs pour rappeurs."

L’alternative : penser à la phrase avant de penser à la rime, s’appuyer sur le flow et l’instru plutôt que par des schémas déprimant a-a-a-b-b-b. Surtout qu’à l’arrivée, l’un n’empêche jamais l’autre : les rappeurs qui ont influencé toute cette génération étaient aussi les plus fluides en terme de phrasé.

 

Les punchlines carambar

 

Les heures les plus sombres de l’histoire sont désormais derrière nous, mais pendant toute une époque, un pan entier du rap français estimait que chaque couplet devait comporter au moins une demi-douzaine de jeux de mot niveau CE1 et de comparaisons aussi inspirées que le discours de motivation d’un manager de fast food. Le constat de Despo Rutti (en 2015) était le suivant : "je pense qu'il y a eu une période où la punchline est morte, vers 2011-2012. C'est devenu des jeux de mots qui ne voulaient plus rien dire. On dirait maintenant une cour de récré avec des enfants qui vont trouver des liens entre 2 mots et c'est tout." Quant à Escobar Macson, il était également catégorique : "si un mec balance une punchline et que je la capte tout de suite … c’est de la flunchline".

L’alternative : arrêter. Et ne plus jamais en refaire. Vraiment.

 

Les références à Scarface

 

Le nombre de rappeurs qui font des allusions au film de Brian De Palma et à son personnage principal est incalculable. Pas seulement parce qu'on a la flemme de compter, mais parce que ça revient toujours, depuis très, très longtemps. D'un côté, ça montre que le film a traversé les époques comme aucun autre, qu’il continue d’être pertinent et de toucher un large public. Sauf que ça, c’est une bonne nouvelle pour le réalisateur et Al Pacino. Pas pour le rap, qui en général ne fait que reproduire en boucle les allusions à trois éléments et rien d’autre : le statut de baron de la drogue parti de rien, le côté nerveux et la coke. Et quand on a épuisé son stock de comparaison depuis plus de 20 ans, croyez-moi ça s’entend.

L’alternative : varier un minimum la façon de parler de Scarface (par exemple Moha, l’un des membres de MMZ, insulte régulièrement Gina, la sœur de Tony, ça n’a pas l’air comme ça mais c’est déjà un grand pas en avant), regarder d’autres films de gangsters, regarder autre chose que des films de gangsters, ou aller un peu plus du côté des séries. Oz, The Wire, Gomorra, Les Soprano, c’est pas pour les chiens.

 

Les marques de luxe

 

Le léger souci c’est que ce sont les mêmes qui arrivent en même temps, par période. En ce moment par exemple c’est le name-dropping de Philippe Plein, décliné à toutes les sauces. Ca devient vite lassant et trop répétitif. Zanotti, Balenciaga, on ne va pas tous les faire. L’autre souci étant que la plupart des rappeurs ne savent en général pas du tout porter ce genre de fringues, on a trop souvent des combos originaux mais objectivement dégueulasses où il est clair qu’un crétin a simplement voulu acheter n’importe quoi avec le logo d’une marque de luxe dessus. Anecdote : pendant tout le début des années 2010, de nombreux rappeurs arboraient des écharpes très légères de la marque Louis Vuitton, posé négligemment sur leur tête ou autour du cou. Un jour, un jeune auditeur est rentré dans un magasin Vuitton, a acheté la même et s’est vu répondre par une vendeuse « mais monsieur vous êtes sûr ? C’est un châle de vieille dame ça ». Fin de l’anecdote.

L’alternative : arrêter d’imaginer que porter des marques de grand-mère du XVIe est un but dans la vie, attendre de se faire payer ou au moins offrir des vêtements par une marque avant d’en parler dans 10 morceaux.

 

"Le savoir est une arme"

 

A la base c'est une phrase très classe attribuée au martiniquais Frantz Fanon (célèbre figure de la littérature, de la psychiatrie et surtout de la lutte contre la colonisation), qui signifie vous l'aurez compris que lorsqu'un opprimé souhaite se défendre, il faut avant tout qu'il soit intellectuellement lucide. Dans le rap français, le Ministère AMER la reprend vite, et depuis c'est la foire aux détournements, puisque la tournure de la maxime permet effectivement à chacun d'ajouter sa propre conclusion ou son propre exemple : "si le savoir est une arme, alors l'ignorance est un godemichet" (Youssoupha), "le savoir est une arme, je suis calibré, je lis pas de bouquin" (Booba), "le savoir est une arme et y'a des corps à tuer" (Medine), "le savoir est une arme, j'ai braqué un savant" (Niska), "le savoir est une arme, toi t'es illettré" (Benash) etc etc. Din Records en a même fait le nom de sa marque de t-shirts, donc là on arrive très clairement au bout du cycle.

L'alternative : détourner d'autres phrases connues, on a déjà dépassé l'overdose. Alors qu'il existe tellement de maximes attrayantes, comme "qui gobe une noix de coco fait confiance à son anus" et tant d'autres.

 

*Les frais. La glace. JEU DE MOT.



 

Crédit photo :   Etienne George / Getty Images

Par Yérim Sar / le 04 mai 2017

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